Laurent Mauvignier

« Des hommes »

« Des hommes » , roman de Laurent Mauvignier, est un des succès littéraires de ces derniers mois. La guerre d’Algérie et la détresse de soldats marqués à vie dans leurs têtes plus encore que dans leurs corps, en sont les vrais sujets. Avec tous ces mots qui faiblissent devant la réalité, mais auxquels le style rend leur efficacité.



On m’avait répété que c’était un très beau livre, je confirme volontiers cette appréciation : « Des hommes » de Laurent Mauvignier est un roman qui a du souffle, de la profondeur, et une dimension d’universalité évidente. Si tout s’y déroule en 24 heures et quatre séquences, ou quatre actes (« Après-midi », « Soir », « Nuit », « Matin »), le récit par le jeu du flash-back relie en fait deux époque séparées par 40 ans. Quarante années de silence, ou plutôt de mots ravalés.
Tout commence avec l’irruption de Bernard dit « Feu-de-bois », au beau milieu de la fête que donne sa sœur Solange pour son 60e anniversaire. Marginalisé, puant la crasse, la suie et le vin, ce semi-clochard taciturne est plutôt mal reçu et s’emporte, avant de repartir sur sa mobylette faire du raffut chez Chefraoui, où il menace femme et enfants de sa violence contenue, aussi muette qu’encore inexplicable…

Quand les mots manquent…


Le roman bascule ensuite en Algérie, dans les années « 60 » au moment des « événements » et des expéditions dans le bled. Peur, tortures, exécutions, violences des deux bords vont traumatiser les acteurs - Rabut, Feu-de-Bois, Février, Idir, Abdelmalik, d’autres soldats encore - de cette guerre qui ne voulait pas dire son nom. Ce qu’ils ont vécu, ils le tairont, car les mots leur manquent. Mais ils ressurgiront, bien sûr, avec le passé mal digéré.
Les mots : dans ce récit aux narrateurs multiples, c’est par tâtonnements, répétitions, hésitations, et cercles concentriques qu’on approche les vérités difficiles – voire impossibles - à dire.
Le ton tient parfois de l’hallucination, les phrases restent inachevées, les dialogues souvent en suspens, tout s’emmêle et s’imbrique, mais on sent, on sait bien qu’on tient un fil, que l’auteur va le tirer jusqu’au bout, défaisant l’écheveau, libérant peu à peu les fantômes, dévoilant les drames individuels et les blessures collectives. Il y a parfois du Céline dans l’invention verbale, la manière de forcer la logorrhée à faire sens. Et c’est exactement – attelé à un sujet, la Guerre d’Algérie, encore peu traité par les romanciers – ce qui signale un grand écrivain, parvenu à la pleine maturité de son art.

Michel Baglin



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mercredi 6 janvier 2010, par Michel Baglin

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Laurent Mauvignier.
« Des hommes »

Ed. de Minuit

Laurent Mauvignier

Laurent Mauvignier est né à Tours en 1967. Il est aujourd’hui installé à Toulouse où sa femme est libraire. Diplômé des Beaux-Arts en Arts Plastiques, il a commencé à écrire jeune et a publié son premier roman en 1999.
« Dans la foule  » roman ayant pour sujet le terrible match de foot du Heysel, a notamment contribué à sa notoriété.
Il a été pensionnaire de la Villa Médicis l’an dernier.
Il a publié aux Editions de Minuit :
Loin d’eux (1999),
Apprendre à finir (2000),
Ceux d’à côté (2002),
Le Lien (2005).
Seuls (2004),
Dans la foule (2006),

« J’ai commencé à écrire vers huit ou neuf ans, pendant une période d’hospitalisation. On m’avait offert des livres et des cahiers. Plus tard, je me suis dit que l’écriture avait une autre fonction qu’écrire des choses divertissantes, l’écrit est devenu quelque chose de dangereux dont je me suis longtemps méfié. »

Laurent Mauvignier
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