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Jacques-François Piquet

Des « Portraits soignés »

Lectures de Michel Baglin

Le dernier livre de Jacques-François Piquet s’intitule « Portraits soignés ». Il ne s’agit pas pour autant de portraits « léchés » (bien que J-F Piquet soit un styliste), non, le « soin » ici s’écrit plutôt au pluriel - « les soins » - car ils renvoient à des malades, des patients de longue date, des êtres qui ont un jour connu la « chute » et se sont abîmés dans la maladie mentale.



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Jacques-François Piquet au Salon de Paris (Photo Michel Baglin)

Ils s’appellent Yan, Marie, Gil, Hannah, Arthur, Violette ou Abdel, ils sont pensionnaires d’un établissement psychiatrique, la Cité Bardu, où les pavillons portent des noms d’étoiles, si bien que chacun se voit attribuer des pseudonymes à particules poétiques : Marie de Bételgeuse, Violette de F omalhaut, Yan d’Achernar...

La tête dans les cieux et les pieds dans la réalité douloureuse : les personnes dont Jacques-François Piquet soigne le portrait errent dans cet espace à la fois clos (physiquement) et très ouvert, voire mentalement indéterminé, où l’imaginaire est peut-être le seul recours pour survivre à ses blessures.

L’auteur a choisi de se couler dans leur regard sur le monde - leur délire ? - pour les raconter, en quelque sorte « de l’intérieur ». Il y faut beaucoup d’empathie, d’intuition, et une plume qui sache tout en finesse effleurer sans blesser, suggérer sans s’appesantir. Jacques-François Piquet les possède et réussit merveilleusement, avec ce petit livre, à émouvoir sans pathos, en touchant au plus intime de notre humanité.

Son but - « En soignant leur portrait par l’écriture, dit-il, j’ai voulu leur redonner couleur et dignité » - est parfaitement atteint.



Quelques livres de J-F. Piquet

" Fenêtres"


Le premier livre de Jean-François Piquet que j’ai lu, en 1998, s’intituulait « Fenêtres ». Des fenêtres qui ouvrent sur la cité moderne, ses alvéoles éclairées, ses ombres chinoises, reflets des autres dans leurs vies, leurs secrets, leur absence à eux-mêmes.
Fenêtres, miroirs de sa propre difficulté à habiter un monde incertain, chaotique, évanescent presque, ces proses poétiques d’une belle densité d’écriture ouvrent en fait, et paradoxalement, sur une sorte de vacuité. Hésitent entre fantastique et réalité maussade pour mieux laisser entendre la nécessité de traverser les écrans : « Il s’agit juste de voir, d’apprendre à voir, et pour ce faire de briser des vitres et des vitres encore, l’une après l’autre, au fil des jours et des années. »
Y répondent, en un jeu d’échos bien réglé, les illustrations monochromes de Michel Ménard.

(56 p. éd Métaphore A3. 24, av de Ballancourt. 91760 Itteville.)


"Noms de Nantes"


Il y a cent façons de raconter - se raconter, raconter les autres, la vie - et le roman n’est peut-être plus la meilleure pour créer une fiction en prise sur le réel. De fait, les écritures inventives (celles qui ne se veulent pas, mais sont véritablement, littéraires) n’ont de cesse de chercher de nouveaux passages vers les intimités fraternelles des lecteurs. Jacques-François Piquet, pour ce faire, a choisi de passer par des noms - de rues, de places, de cours - d’une ville qui est la sienne et qui l’a vu grandir : Nantes.
Inutile donc d’utiliser ce joli petit livre comme un guide touristique, la ville évoquée n’est jamais qu’une des multiples villes enchâssées sous un même vocable. En revanche, oui, on peut s’y aller chercher soi-même et y découvrir « sa propre biographie ici refaite par lieux et noms, avec les vides, avec les ciels, tout près des objets, et dans autant d’arrêts du temps, ce qu’on ne sait pas de soi, et que tout livre s’il est bon vous réapprend à savoir », note François Bon dans sa postface.
Quartier, rue, chemin ont rarement droit à plus d’une page, mais un souvenir d’enfance ou d’adolescence les fait vivre, les charge d’une émotion universelle. L’auteur dit « tu » à celui qui hante ces lieux dits - façon de marquer la distance, mais aussi de poursuivre le dialogue. Avec lui, avec nous. Les distances ici, dans ce petit livre si proche, ne sont jamais que celles du temps, le vrai héros faufilé entre les lignes, entre les noms.

(96 pages. 10 euros. Éditions Joca Seria, 72, rue de La Bourdonnais. 44100 Nantes.)


"Que fait-on du monde ? Elégie pour quarante villes"


Avec ses Noms de Nantes, Jacques-François Piquet avait choisi de se raconter, et de raconter les autres, la vie, à travers les noms - de rues, de places, de cours - d’une ville qui l’a vu grandir. Son écriture inventive n’avait guère besoin de plus d’une ou deux pages par texte, par évocation, pour trouver de nouveaux passages vers les émotions universelles. Il en va de même avec cette élégie pour quarante villes, qui construit par textes brefs une sorte de long et terrible témoignage sur le monde et la souffrance de ceux qui l’habitent.
Mais attention, le mot « témoignage » est ici à manier avec précaution, car il n’a rien de journalistique. Tout au contraire, il évoque une posture diamétralement opposée à celle de l’observateur. Tout ici dit « je », est impliqué dans les drames vécus en tous lieux de la planète. Il s’agit toujours de témoignages « de l’intérieur », livrés à la première personne, en situation et en protagoniste. « Je », le narrateur, est un jeune à Belfast, une femme à Bagdad, un vieillard à Marseille ; « je » est un homosexuel brûlé vif à Lens, une jeune convertie tondue à Kilipala, un terroriste à Kerbela, un Tchétchène à Groznyï. Victime devenue bourreau, soldat perdu ou femme martyrisée, enfant jeté sur les routes par les bombardements, immigré, témoin impuissant subissant l’état du monde et - toujours réactualisé - l’« échec à vivre ensemble ».
Pas de regard extérieur, donc : Jacques-François Piquet n’informe pas, il donne à partager la misère des hommes par une écriture qu’on pourrait dire « citoyenne », si le mot lui aussi n’était aujourd’hui tellement banalisé.
« Se vouloir sujet du monde c’est prendre le risque d’être en chaque lieu celui qui doit en porter le poids », écrit justement Michel Séonnet, résumant avec force le propos et le mérite de ce petit livre où l’auteur donne toute la mesure et de son empathie, et de son talent à suggérer en un style nerveux, rapide, efficace, la souffrance que l’actualité dissimule sous les bulletins d’info.

( 94 pages. 8 €)


Michel Baglin



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dimanche 12 avril 2009, par Michel Baglin

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Jacques-François Piquet
"Portraits soignés"
Rhubarbe éditions
96 pages. 10 euros

Éditions Rhubarbe. 4, rue Bercier. 89000 Auxerre.

Jacques-François Piquet

Né en 1953, à Nantes, Jacques-François Piquet vit dans l’Essonne après avoir passé une douzaine d’années à Londres. Auteur de romans, de proses courtes et de pièces de théâtre, il anime aussi des ateliers d’écriture.

Du Même auteur

L’œil-de-bœuf. Roman, La Différence, 1983. Nouvelle version en 2004 ed. Joca Seria.
Rue Stern. Roman, La Différence, 1993
Rupture de rêve. Roman, Le Dé Bleu, 1995
Alibelle et le secret du marais d’Itteville. Conte, Le Dé Bleu, 1986
Fenêtres. Poèmes avec gravures de Michel Ménard, Métaphore A3, 1998
Les comédiens de Chagall. Nouvelle, Kaléidoscope Publishers Ltd, 1998
Gif-sur-écrits, une expérience d’écrivain en résidence. Métaphore A, 1999
En pièce. Théatre, le Bruit des autres, 2000
Noms de Nantes. Petites proses, Joca Seria, 2002
Elégie à la mémoire de trois étrangères. Prose, éd Isabelle Sauvage, 2005
Que fait-on du monde ? Elégie pour 40 villes. Rhubarbe, 2006
Vers la mer. Rhubarbe, 2015

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