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Max Alhau

« Des traces dans la mémoire »

Lectures de Michel Baglin & Lucien Wasselin

Max Alhau est poète, mais il affectionne aussi la nouvelle et nous livre aux éditions Pétra un nouvel opus réunissant douze histoires et nous entrainant dans un réalisme fantastique qui lui est cher.



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162 pages. 15 euros. Éditions Pétra.

Le titre du recueil est celui de la nouvelle inaugurale qui raconte la remontée dans la mémoire, à l’occasion d’un séjour à Barcelone, de l’image d’une jeune fille jadis aimée. Ces réveils de la mémoire à l’occasion de voyages ou d’autres circonstances vont se décliner de diverses manières dans les pages suivantes.
Avec « L’inconnu du carnaval », c’est à travers le temps long qu’un homme a laissé ses traces : lors d’un carnaval, un individu affolé au milieu de la circulation est tué par une voiture. Tout laisse penser que cet inconnu vient du siècle passé…Car les déguisements et la fête, eux aussi brouillent la durée et mettent à mal la logique des horloges.

Le vertige des années

Un homme de passage à Trouville découvre dans un tiroir de sa chambre d’hôtel une carte de visite au nom d’une ancienne maîtresse et le voici pris dans le vertige des années (« Après tant d’années »).
« Fatal oubli » nous fait vivre l’angoisse d’un être qui se perd dans une ville inconnue, sans papiers ni argent tandis qu’avec « un jour absent », c’est un trou dans son agenda et son vécu qui perturbe cet autre. Un randonneur part seul en montagne, croyant échapper à son quotidien trop ordinaire et à son couple (« La route »), à se mettre hors du temps peut-être.
Les fantômes sont partout dans ces textes, venus du passé pour hanter le personnage principal, comme la Monica de « Stella Maris », autre figure « d’une présence qui ne l’abandonne pas ». Ainsi se retrouve-t-il, et nous avec lui, confrontés à la « résurgence de faits invisibles, de lieux retrouvés mais dévastés par l’absence ». Et c’est bien là le dénominateur commun de tous ces personnages et de leurs histoires : la solitude les ronge. Au point de tenter de la tromper par la mystification (« Similitude ») ou d’autres subterfuges, comme le rêve d’une réparation (« Vengeance ») ou l’usurpation d’identité (« Étrange rencontre »).

A la surface du temps

La plus forte de ces nouvelles à mes yeux est « le Bourreau » où un médecin se trouve confronté à un cancéreux en phase terminale chez lequel il reconnait le bourreau qui l’a torturé 30 ans plus tôt dans les geôles du Chili ou d’Argentine. Comment percer l’abcès, exprimer la douleur jamais éteinte, se mettre au net avec des souvenirs si cruels ? Comment même en rendre compte ? Tous les protagonistes finissent par se demander si les souvenirs qui ressurgissent fortuitement sont bien les leurs, c’est au fond un peu leur vie qui leur échappe, leur identité même. N’est-on que cette mémoire qui se joue de nous, nous trahit parfois et pourtant s’entête dans la fidélité ?
Il y a beaucoup d’errance dans ces nouvelles où la narration est fluide, où même les dialogues s’enchaînent sans tirets ni guillemets, comme si tout venait d’une seule coulée, d’un même vertige qui n’en finit pas. On est le plus souvent dans le monologue d’êtres perdus en eux-mêmes, qui glissent à la surface des choses parce qu’ils ne parviennent plus à entrer dans l’épaisseur du temps. Pas de madeleine proustienne ici, pour restituer le passé dans une émotion vive et prégnante. Non, le passé se dilue, et le présent avec lui, les souvenirs ne ressuscitent que des moments évanouis et ne sont là que pour dire le retour impossible. Et la présence elle-même quasi illusoire. Le maître mot de ces histoire reste l’absence.

Michel Baglin



Une lecture de Lucien Wasselin


Max Alhau traduit de l’espagnol de nombreux poètes hispanophones, il écrit des poèmes et des nouvelles. « Des traces dans la mémoire » est un recueil de nouvelles et il ne faut pas s’étonner si la première se déroule à Barcelone et décrit un amour de jeunesse ; je ne sais pas si c’est autobiographique et je ne fais rien pour le savoir : je préfère me laisser envoûter par l’écriture de Max Alhau, car la chute est surprenante.
La seconde nouvelle, « L’inconnu du carnaval », rejoint ce thème essentiel qui traverse toute l’œuvre de Max Alhau, le temps, thème qui est aussi celui des autres récits de ce recueil. Restent alors les doutes et les interrogations du lecteur quant aux deux hypothèses formulées à propos de la disparition de Charles Audrian et de sa mort… Le mot temps est souvent employé dans ces textes : « un temps qui n’existait plus » (p 44). Et tant pis si les indices qui amènent le narrateur à rechercher ce passé sont fragiles, voire inconsistants, car Max Alhau, sans verser dans une certaine science-fiction (son écriture est à l’opposé de celle-ci : pas de descriptions de machineries ou de procédés techniques) ne s’intéresse qu’aux paradoxes temporels. Même le présent s’évanouit comme dans « Fatal oubli » où un voyageur oublie son portefeuille dans un studio qu’il vient de louer et se fait arrêter par la police : la nouvelle verse alors dans un fantastique qui n’est pas sans rappeler les hantises du lecteur…
On a beau savoir que le calendrier n’est qu’une convention, mais le fait que le personnage principal d’ « Un jour absent » ne vive pas le six mars ne laisse pas d’étonner : « N’y avait-il pas quelque force inconnue qui m’avait entraîné vers un autre jour, laissant le précédent dans le blanc ? » (p 70) : le lecteur se trouve devant l’irrationnel. On retrouve le goût de la marche dans la nature, que Max Alhau a déjà fixé dans maints poèmes, dans « La Route » (pp 71-87) : c’est que le narrateur n’appartient plus au temps, il « en a fini avec les horaires » (p 74). Il revoit sa vie professionnelle le temps de la randonnée et ses troubles de mémoire (il fut comédien) ne sont pas passés sous silence dans la nouvelle : comme le temps auquel se trouve confronté le lecteur. « Stella Maris » est la dissection sans complaisance de la solitude et du temps qui a passé auxquels se mêle le souvenir d’une certaine Monica dont la rupture a laissé le personnage de la nouvelle inconsolé. « Le bourreau » se passe simultanément dans un centre de tortures en Amérique du Sud et à l’hôpital où le directeur de ce centre de « détention » se retrouve à cause d’un cancer du pancréas. Ce que ne sait pas le tortionnaire, c’est que le médecin qui le soigne a été jadis torturé par ses soins… Et si le dit tortionnaire finit par mourir, ce n’est pas que le médecin ait fait usage de mauvais traitements à son égard…
Je ne dirai rien des quatre dernières nouvelles qui semblent échapper plus ou moins au thème du temps (encore que…) pour m’intéresser à l’écriture de Max Alhau. Ce qui me frappe, c’est ce mélange où le Je est primordial, un Je qui désigne indifféremment le narrateur, le personnage principal ou les divers interlocuteurs, comme dans « Un jour absent ». Un mélange qui fait la vivacité des œuvres tant les pronoms personnels changent. Ailleurs, Max Alhau passe sans transition du Il (faussement neutre) au Je. Dans « Similitude », l’auteur va plus loin puisque Eric Casanove se dédouble… « Etrange rencontre » repose sur un quiproquo… L’écrivain change d’angle d’attaque à chaque fois pour mieux dire « les frontières entre le connu et l’inconnu » (p 102). Ou Max Alhau laisse planer le doute comme à la page 50 : « Parfois il me semble l’apercevoir dans la rue. Peut-être n’est-ce qu’une erreur de ma part, à moins que… » Mieux que de vivacité, c’est le moyen qu’a trouvé l’auteur de donner vie et relief à ses nouvelles ou de montrer la fragilité de la mémoire…

Lucien Wasselin



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vendredi 2 décembre 2016, par Lucien Wasselin, Michel Baglin

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Max Alhau

Max Alhau est né le 29 décembre 1936 à Paris.
A u cours de son service militaire, il rencontre Gérard Le Gouic.
Reprend des études de lettres à Paris puis à Toulouse, Licence, D.E.S. consacré à Alain Borne sous la direction de Michel Décaudin. C.A.P.E.S. de Lettres modernes.
Il enseigne dans la banlieue parisienne puis au C.N.E.D. de Rennes. En 1982, sous la direction de Michel Décaudin, thèse de doctorat : Gabriel Audisio, un écrivain méditerranéen.
Son temps se partage entre voyages, écriture, traductions de l’espagnol de quelques poètes et participation à plusieurs revues, dont Texture.



Max Alhau
« Des traces dans la mémoire »


Editions Pétra, 162 pages, 15 €.
En librairie ou sur le site www.editionspetra.fr



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