Retour à l’accueil > Auteurs > MARTIN Jean-Claude > Dire la fragilité de nos vies

Jean-Claude Martin, portrait

Dire la fragilité de nos vies

La poésie de Jean-Claude Martin est fragile et fugitive. A peine croit-on la saisir, veut-on souligner une phrase sensible, qu’on se demande déjà ce qui s’y est joué à la lecture. Un peu d’intime partagé, sans doute, un petit vertige, une note bleue… C’est toute la magie de ses poèmes en prose, dont la dernière poignée s’intitule « Le beau rôle ».



« Le beau rôle »


Dans le monde de Jean-Claude Martin, personne – et le poète moins encore – n’a le beau rôle, quoi que le titre de son dernier recueil, « Le beau rôle », puisse laisser croire… Par dérision, bien sûr, une dérision qui traverse son œuvre, dit son regard sur le monde, désamorce le tragique sans éliminer le désespoir : c’est là comme une marque de fabrique, une façon de pudeur, de politesse aussi.

On retrouve dans cette plaquette éditée par Wigwam tout ce qui fait le charme et la force évocatrice des poèmes en prose d’un auteur reconnu depuis longtemps dans le milieu poétique français et à l’étranger, et que j’apprécie pour ma part depuis belle lurette : Texture lui avait d’ailleurs consacré son numéro 27, daté de 1987.

Pas de mystique poétique


« Pose la main sur la page. Rien ne bouge, rien ne bat. Entre le pouce et l’index, saisis le haut de la feuille et déchire-là. Roule-la en boule dans ta main. Jette-la à la poubelle… Tu vois, je ne sens rien. »

Ainsi se clôt « Le beau rôle », sur un refus de se prendre au sérieux et de céder à Dieu sait quelle mystique poétique. Attitude qui n’est pas neuve. Dans son interview à Texture, Jean-Claude Martin déclarait en 1987 : « J’aimerais dire que la poésie est uniquement une catégorie de la littérature, pas une manière de vivre ou une joliesse éthérée. Elle n’est supérieure à rien, mais pas inférieure non plus au roman, à la chanson, etc. »

Cette modestie donne le ton d’une écriture qui effleure les sujets graves en se penchant sur les anecdotes du quotidien, laisse des blancs, met des points de suspension… Et, l’air de ne pas y toucher, ou si peu, nous atteint pourtant en profondeur. Parce qu’elle est juste. Dans ses notations, dans sa retenue, dans sa manière d’accepter « de n’être qu’un pas perdu ».

« Raison garder »


On retrouve donc ici la marche, l’ouverture des fenêtres sur les paysages et surtout, ces ciels dont les variations ont beaucoup inspiré Jean-Claude Martin (lire ici une étude de « Ciels de miel et d’ortie »). Des petits bouts de prose pour entamer un état des lieux, des cieux, livrer quelques croquis ou quelques péripéties, sans prétention.

Voilà 30 ans que Jean-Claude Martin propose ainsi des poèmes écrits « avec loisir et désir de faire œuvre de saveur (et non de savoir) ». Cela ne va pas sans quelque amertume, souvent. Ainsi, dans un recueil comme « Raison garder », il y a là des oiseaux morts qui tombent à vos pieds et l’on ne vous cache pas que « le seul rêve est de tenir le plus longtemps possible ».

La mélancolie, que rehausse une pointe d’humour et pas mal de dérision, teinte des « chromos divers » ou l’on croise les promeneurs de chiens du matin, les soirs immobiles et les ciels soyeux. Il y a encore là « toute cette beauté qui nous dépasse » et le sourd désespoir, devant elle, de l’humain qui n’aura eu qu’une vie et beaucoup d’occasions ratées.

« C’est votre cœur qui danse en moi ».


Avec Jean-Claude Martin, on est tout de suite en présence d’une voix familière, pour ne pas dire intime, reprenant les commentaires intérieurs et peu ou prou narquois que le quotidien suscite chez tout un chacun. Une voix qui tient chaud. Compatissante et proche. Avec une pathétique attention accordée à tout ce qui palpite et tremble. Le goût des autres, sans doute, quand on peut s’écrier : « Riez, chantez, c’est votre cœur qui danse en moi ».

Le goût des petits miracles, aussi, que la vie réserve à qui sait s’arrêter sur ces instants durant lesquels « on savoure l’illusion de ne plus être désaccordé ».

Nostalgie, certes. Mais le désespoir qui ne se prend pas au sérieux n’est pas le désenchantement. C’est un art de vivre au mieux la parenthèse, puisque « le tout est d’emporter assez de lumière dans les ténèbres ».

Cet art est celui du partage et Jean-Claude Martin le pratique. Pour preuve cette question qu’il pose à propos des livres qu’on n’a pas ouverts, qu’on n’ouvrira peut-être jamais : « ces livres auxquels tu n’as pas donné vie, est-ce toi-même que tu n’as pas lu ? »

Avec les siens, on s’invite chez soi.

Michel Baglin


à partir d’un article publié dans "Autre Sud" en décembre 2000



Lire aussi :

Jean-Claude Martin : DOSSIER
Jean-Claude Martin : Dire la fragilité de nos vies. Portrait. (Michel Baglin) Lire
Jean-Claude Martin : « Que n’ai-je » (Michel Baglin) Lire
Jean-Claude Martin : « Château fable » (Michel Baglin) Lire
Jean-Claude Martin : « Raison garder » (Michel Baglin) Lire
Jean-Claude Martin : « Le beau rôle » (Michel Baglin) Lire
Jean-Claude Martin : « Tourner la page » (Michel Baglin) Lire
Jean-Claude Martin : « Ciels de miel et d’ortie » (Michel Baglin) Lire


lundi 27 juillet 2009, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Poésie et « baratinades »

Né en 1947, à Montmoreau-Saint-Cybard (Charente), Jean-Claude Martin a été Conservateur de la Bibliothèque universitaire de Poitiers et préside actuellement la Maison de poésie de Poitiers.
Il est l’auteur de pièces de théâtre et surtout de recueils de poésie, avec une nette prédilection pour le poème en prose. Mais il n’a pas oublié ce grand-père qui durant les vacances, après le souper, lui racontait des « baratinades » ; peut-être est-ce lui qui lui a donné le goût des histoires et l’a conduit à écrire des de nouvelles.
Jean-Claude Martin a participé à une soixantaine de revues et anthologies poétiques, Texture lui a consacré son numéro 27 et il a obtenu le prix Roger Kowalski pour « Saisons sans réponse » et le prix Louis Guillaume du poème en prose pour « Ciel de miel et d’orties ».

Bibliographie

POÉSIE
Pour solde de tout compte (Le dé bleu, 1981)
En chemin (Solaire / Fédérop, 1985)
Saisons sans réponse (Cheyne éditeur, 1986)
Plus d’un âne s’appelle Martin (Verso, 1988)
Le Tour de la question (Le dé bleu / Le Noroît, 1990)
Laisser fondre lentement (Rougerie, 1994)
Un ciel trop grand (Le dé bleu, 1994)
Raison garder (Le dé bleu, 1999)
Ciel de miel et d’orties (Tarabuste, 2000)
Carnet de têtes d’épingles (Carnets du dessert de lune, 2002)
Le beau rôle (Wigwam éditions, 2009)

NOUVELLES
De légers signes de la main (Atelier du gué, 1981)
Chateau fable (L’Escampette, 2011)
Nombreuses publications en revues.




Lire des poèmes de Jean-Claude Martin

-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0