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Roger Vailland

« Drôle de jeu »

« Drôle de jeu » paru en 1945 est le premier roman de Roger Vailland. Il annonce un style, un engagement, et des contradictions qui vont nourrir une œuvre saluée en 1957 par le prix Goncourt avec « La Loi ».



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(Libretto. 304 p., 9.70 €)

Si l’on excepte « Marat-Marat », essai inabouti qui sera édité longtemps après sa mort (au Temps des Cerises éd.), « Drôle de jeu  », paru à la Libération et prix Interallié 1945, est le premier livre publié de Roger Vailland, jusqu’alors journaliste (et membre un temps du groupe d’écrivains et de la revue Le Grand Jeu avec ses « Phrères simplistes » René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, et Robert Meyrat, groupe concurrent des Surréalistes).

S’inspirant de son propre quotidien dans la Résistance, Vailland y raconte cinq journées d’un agent de renseignement, François Lamballe alias Marat, qui gère un réseau, contribue à faire sauter un train et doit faire face à une trahison. Néanmoins, sa fiction ne se veut pas roman historique. Son ton, assez léger ou du moins détaché souvent, le cynisme qui sera la marque de l’auteur et le style du héros séducteur, indiquent que le dessein du livre n’est pas de porter témoignage mais d’interroger une époque, et des manières de se comporter. Vailland est communiste et convaincu que le résistant préfigure « l’homme nouveau » qu’il croit voir naître chez les bolcheviks. Il s’efforce, au cours de multiples conversations de ses personnages entre eux, d’en esquisser le portrait.

Mais Marat n’est pas pour autant l’archétype du communiste. Il incarne plutôt une forme d’aristocratisme individuel. Il vient d’un milieu bourgeois, a conservé un certain goût de l’aisance, des drogues et de l’alcool, et ne déteste rien temps que le puritanisme qu’il croit retrouver chez certains communistes dont il déplore qu’ils entrent au PC comme dans les ordres. Ses contradictions, qu’il dépasse d’une certaine façon par le jeu et la désinvolture au moins apparente, constituent d’ailleurs un des thèmes du roman.

L’homme incarné

L’action est finalement secondaire, si ce n’est celle qui au terme du roman conduit Marat, grand admirateur de Stendhal et du Laclos des « Liaisons dangereuses » à conquérir Annie, la fiancée de Frédéric, jeune résistant qu’il regarde comme un puceau et un séminariste : la séduction figure ici une revanche de la liberté sur le conformisme et une de ces leçons de vie dont Vailland sera prodigue dans son œuvre. Il militera toujours pour « que l’homme soit totalement incarné. »

Les personnages incarnent eux des façons d’envisager la vie. Ils évoluent tous sous le regard du personnage principal, Marat, sont jugés selon l’éthique du héros vaillanesque, porte-parole de l’auteur.

Rodrigue est le lieutenant de Marat, jeune mais intègre et tout d’une pièce. Chloé est modèle de la femme libérée, la bonne copine, l’égale de Marat. Frédéric l’agace en revanche par son côté intellectuel désincarné, de ceux qui « font vœu de pauvreté. Quand ce n’est pas de chasteté. » Il tombera dans les griffes de la Gestapo en raison même de ses frustrations (jaloux de Marat qui a séduit la fiancée avec laquelle il ne voulait pas coucher, il le cherche et se rend à un rendez-vous piégé). Mathilde enfin est une ancienne maîtresse de Marat. Mais elle se laisse dominer par son amour pour un jeune que les Allemands ont arrêté et qu’elle va tenter de faire libérer en « donnant » le réseau de Marat. Elle est le prototype de la victime de l’amour passion, que Vailland évoquera souvent (il s’inspire de Boule, sa première femme) avec le vers de Phèdre : « C’est Vénus tout entière à sa proie attachée ». Le romancier la condamne sans hésitation à être exécutée.

Des flash-back et des extraits du journal de Marat permettent à Vailland de mettre en parallèle son passé dans une société bourgeoise finissante et le quotidien du résistant et du militant. C’est également le cas avec la séquence d’une soirée parmi ses anciennes connaissances mondaines durant laquelle Marat se laisse aller à redevenir pour quelques heures François Lamballe. Ce roman pose ainsi la dichotomie qu’on retrouvera dans ses livres ultérieurs entre destins individuel et collectif, recherche du bonheur et lutte pour une maitrise par les hommes de leur avenir. Il ne tourne pas la page sur les plaisirs de l’amour et de l’érotisme, mais sur les tentations des paradis artificiels de « l’intellectuel bourgeois ».

Si, ainsi que le proclame Marat, « il y a plus de grandeur et de joie à se réaliser dans les limites de la condition humaine qu’à se rêver uni à Dieu dans un monde imaginaire », le héros de Vailland, revenu du surréalisme et de bien d’autres choses, n’a pas renoncé pour autant à l’espérance. Pour un temps, elle va prendre le nom de l’engagement communiste.

Michel Baglin

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samedi 13 février 2016, par Michel Baglin

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Roger Vailland

Roger Vailland est né le 16 octobre 1907 à Acy-en-Multien (Oise) et mort le 12 mai 1965 à Meillonnas (Ain) où il vivait. Son œuvre comprend romans, essais, théâtre, scénarios pour le cinéma, journaux de voyages, un journal intime et de nombreux articles.
Il fut d’abord journaliste à Paris-Midi, et participa au groupe d’écrivains et de la revue Le Grand Jeu avec René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, et Robert Meyrat (les « Phrères simplistes »), auquel André Breton s’intéressa un temps.
Libertin, s’adonnant volontiers aux paradis artificiels, il fréquente les milieux littéraires mais ne publie que des articles. Après une cure de désintoxication, en 1942, il s’engage dans la Résistance et en tire le roman « Drôle de jeu  » qui paraît en 1945.
Il s’engage alors aux côtés des communistes et, installé dans l’Ain, écrit des romans engagés- « Bon pied bon œil » (1950), « Beau Masque » (1954), « 325 000 francs », etc. - ) et des essais (« Le Regard Froid », « Laclos par lui-même », etc.). « La Loi » lui vaut le prix Goncourt en 1957.
Après 1956 et les révélations du XXe congrès du parti communiste de l’URSS, terriblement déçu au point de songer au suicide, il se désengage, mais poursuit son œuvre (« La Fête », « La Truite »). Il travaille aussi comme scénariste auprès de Vadim et de René Clément.
Il meurt à cinquante-sept ans, le 12 mai 1965, d’un cancer du poumon.


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