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Les lectures de Jean-Luc Wauthier

Du côté des poètes belges

Né à Charleroi en 1950, rédacteur en chef du Journal des Poètes, Jean-Luc Wauthier (lire ici) est l’auteur d’une vingtaine de recueils et de romans. Il est également critique et rédacteur en chef du "Journal des Poètes".
Il a proposé à "Texture" une chronique réservée aux poètes francophones de Belgique, « vu du Nord » donc, que j’accueille bien volontiers ici.



Philippe Mathy : « Sous la robe des saisons »


Lauréat 2013 du prix du Parlement de la Communauté française de Belgique, Philippe Mathy est cependant très loin d’apparaître comme « une bête à Prix ». Bien au contraire, c’est un poète discret, trop effacé peut être et, comme tout vrai poète, éloigné des cocktails, réfugié dans un village frontalier du Tournaisis. C’est là, ou dans sa petite maison près de Sancerre, qu’il se réfugie, « sous la robe des saisons », plaçant son lecteur dans la connivence d’une douce intimité peuplée de songes et d’oiseaux, mais comme soudain lacérée par la tristesse du temps qui fuit, la nostalgie des jours perdus. « A regarder le fleuve », écrit-il, « je ne puis m’empêcher de voir la mort se hisser à la surface ».
Heureusement, il y a aussi le ciel, le vent, les arbres, les oiseaux, ces « petites éclaircies musicales dans le filet des branches ». Priment aussi le visage et le corps de la femme aimée, qui traverse tout le recueil et en imprègne des pages entières, telles celles de « Lumière obstinée »  : « Elle a le poids d’un chant d’oiseau/ qui ouvrirait un jour sans fin ».
Entre le poème (en prose ?) et le journal intime revisité et transcendé, ce beau livre rend meilleur. Ce mérite n’est pas mince. Entre magie et effacement, le poète, le texte écrit, se retire sur la pointe des pieds. Reste le poème, dans la lumière
« Certains rêvent d’entrer dans de magnifiques demeures, dans des sites splendides, dans des hôtels luxueux. Je m’assieds à la table d’écriture. Je rêve seulement d’entrer dans un sourire, d’y nicher comme un oiseau, libre de s’envoler à chaque instant dans les portées de son chant ».

(Éditions « L’herbe qui tremble », 137 pages,16 euros-avec des peintures d’Agnès Arnould).



Jean-Marie Corbusier : « Dans le jour soulevé »


Loin des cathédrales langagières, la démarche poétique de Jean-Marie Corbusier évoque la fraîcheur austère d’une église romane. Entre Reverdy et Webern, cette œuvre resserrée, à la fois rigoureuse et attentive, voit la nature et ses intersignes servir de points d ’appui à la parole, ce qui lui permet « d’imaginer (à la fois) le fond des routes/ la parole sèche ». « Avec le jour, je me suis dissipé », ajoute-t-il afin de prouver le peu d’égocentrisme que cette approche des choses induit.
Cette poésie sait bien à quels enjeux elle est confrontée. « J’écris, dit-il, j’oublie de vivre ». La poésie est donc, pour Corbusier à la fois une dramaturgie et un combat, tant avec le réel qu’avec le langage. Tout cela dans un décor dominé par la plaie, le mur, le froid, la glace, la disparition.
Malgré la distance sensible et intellectuelle dont elle témoigne, cette démarche est pleine d’aveux, pour qui du moins sait la lire : « personne ne m’écoutera », « Ne rien céder », « La parole (...)je l’aurai traversée », « Je m’enfonce dans le jour ».
En fait, Corbusier nous tend un miroir sans complaisance. On peut certes s’en détourner. On peut aussi, tel l’Orphée de Cocteau, le traverser et y découvrir « le mot le vent » que le poète « ramasse au coin de l’ombre ».
La poésie de ce Wallon de l’Est est solide, robuste jusque dans ses fascinantes fêlures.

(Le Taillis-Pré éditeur, 2013, 10 euros).



Lucien Noullez : « Sur un cahier perdu »


Lambert Schlechter, comme d’habitude, voit juste quand il note, dans une manière de postface à ce manuscrit, que Lucien Noullez est un angoissé narquois.
Ces poèmes d’humour triste vont leur chemin dans une écriture un peu voilée et parsemée de vers à la soudaine et fulgurante beauté, tels ceux- ci : « La pluies s’abat/ dans un grand mouvement de pigeons tristes ». Ce climat si particulier, qui fait son charme, est celui d’un ton grelottant, comme grelotte le doigt d’un enfant sans abri qui, en hiver, frappe à la vitre d’une maison où on ne lui ouvre pas.
On a usé et abusé du terme « religieux » à propos de Noullez. Si, ici, transparaît la croyance et même la foi, toute religiosité facile ou décorative est soigneusement mise à distance. Plus souvent, cette foi aboutit à une profonde réflexion ontologique, proche du lecteur certes mais aussi jamais pesante ni didactique. Cette réflexion conduit à des autoportraits sans complaisance, qui flirtent avec l’autodérision. Souvent chambriste, le poète se fait alors symphoniste, même s’il sait que, je cite « Un jour/une petite symphonie sur ton épaule/te fera basculer ». On est proche, parfois, de Supervielle et de sa voix de poète qui lui tombe dessus, et on reste soigneusement éloigné des littérateurs. Ici, la poésie est une manière d’exister quand le poète avoue : « Je suis probablement plus petit que ma vie » . Me charme particulièrement ici cette alliance de science poétique et de candeur ; une candeur qui transcende le quotidien et l’anecdotique, pour le conduire discrètement au cœur des gouffres intérieurs.
Dans ce journal de bord, Noullez reste incontestablement un poète à l’écoute de l’humain, et ses poèmes demeurent les étapes d’une vie éclairée par la poésie.

(Éditions L’âge d’homme, 80 pages, 15 euros)



André Doms : « Sérénade »


La douceur un peu esthétisante de ce titre fait contraste avec une écriture âpre, dure comme un arbre creusant ses racines dans la pierraille. Une fois encore, Doms nous a surpris, sachant comme toujours où se cache la vraie poésie. Car il se sait le « scribe de signes louches » et n’ignore pas à quel point les Dieux sont bricolés. Il déploie donc ses poèmes dans le territoire de vastes paysages mentaux, quasi oniriques, mais que l’architecture exigeante du texte maintient dans une tension comparable à une tige de fer.
Ce parcours intérieur ne va pas sans l’expression d’une fureur à tonalité rimbaldienne, aussitôt, sinon niée, en tout cas tempérée par l’auto-dérision du « gardien des portes qui restent closes ».
« Ai-je vécu en retard ? Lent à parler, à aimer, même à recenser le voyage. Si j’ai fui mes chances, va savoir, où failli à ma statue ! Un rythme, temps, contretemps, m’a mûri à sa guise, à son heure le cœur me dicte avec qui m’accomplir (... ) »
J’ai parlé de paysages. Ceux-ci se voient altérés dans leur pureté par deux figures symboliques : la frontière et la sentinelle. Le poète les tient à distance car il connaît leur pouvoir réducteur, lui, le géographe « qui ne croit plus à la géographie des frontières. » « ( ... ) Géographe, qui ne croit plus à la géographie des frontières. Elles m’ont déchiré, exalté, dénoncé à moi-même. Elles avivent encore ma haine de l’uniforme, du factionnaire inquiet (... ) »
Pierre Tréfois, qui signe une intéressante postface à ce livre, met le doigt sur le ressort secret qui anime la poésie d’André Doms, à savoir, l’âge venu, de n’être plus dupe de rien et d’entonner « une poésie du contre-chant ». On ne peut que souscrire et déguster cette nourriture poétique robuste et vraie.

(Éditions L’herbe qui tremble, 2013, 114 pages, avec des peintures d’Irène Philips).



Yves Namur : « Ce que j’ai peut être fait » (choix de poèmes)


Il est des poètes qui, l’âge venu, se replient, se racornissent en quelque sorte dans une manière d’intellectualisme langagier sans portée.
Yves Namur, lui, a choisi la voie inverse, comme le prouve un choix de poèmes qu’il vient de publier aux Lettres vives (avec une éclairante préface de Lionel Ray), une réédition de son travail couvrant les années 1992-2012. On suit ainsi le parcours d’un poète quadra, quinca puis sexagénaire.
Cette rétrospective est heureuse et vient à son heure : on y voit peu à peu s’y épanouir une parole de plus en plus lyrique, de moins en moins intellectualiste ; de plus en plus humaine aussi, car débarrassée de toute coquetterie moderniste. Humaine, mais - et c’est dans la nature même de cet homme entré tout jeune en poésie - toujours marquée par une pudeur voire une réserve émotive qui fut naguère excessive, mais dont la rigueur enrichit le message actuel. Un homme, aussi, hanté par deux forces obscures : le manque et son corollaire, la solitude. On comprend donc pourquoi le poème est pour lui guérison.

« Il parle
Pour que je sois seul,

Et infiniment seul
Dans le poème »

(Fragments de l’inachevée, 1992)


Il y a à mon sens ici, deux recueils-clés qui marquent deux étapes majeures : « Le livre des apparences » (2001), où la parole acquiert une amplitude à la fois plus lyrique et moins contournée, dans la dialectique du « Je » confronté à la nature et « La tristesse du figuier » (2012), livre essentiel car imprégné d’une humilité proche de la sérénité

« Dans un poème,
Il y a sans doute tout ce qu’un homme peut approcher,
Tout ce qu’il peut ou tout ce qu’il veut encore connaître

Mais il y a aussi cette lueur fragile,
Cette clarté infime que lui seul connaît,

Qui attise le manque

Et le vide
Qui rôde encore tout autour de lui »


Recueil de l’exploration intérieure, marqué du sceau d’une désillusion ontologique, ce figuier-là est l’aboutissement idéal du jardin secret où, depuis vingt ans, Yves Namur cultive une rose débarrassée de toute mièvrerie, afin de combler, par la parole, le manque et le vide.

(Lettres Vives. 121 pages).





Gaspard Hons : « Roses imbrûlées »

Gaspard Hons compte beaucoup d’amis dans l’invisible de la vie et le visible du poème : Bonnefoy, Satie, Bach, Verhesen, Juarroz... Pour lui, chez qui le poème est « séjour dans une fleur improbable », c’est la longue contemplation des œuvres des autres qui, depuis toujours, conduit à la méditation, puis à la création personnelle.
Mais il n’y a pas que ses amis humains à être ainsi interrogés : la nature l’est tout autant, nature qui, parfois et bien qu’ « au centre de la joie », se voit menacée ou altérée par le double thème du silence et de l’absence

« le centre du silence
est pareil au centre de la joie
où des roses absentes
prennent appui sur des pensées
tombées
de quelques paroles tues »


Dès lors, logiquement, pour Hons, poésie et musique demeurent les deux meilleures compagnes du poète : en effet, ses textes, dans leur tissu calligraphique, dessinent et sculptent une musique à la fois intérieure et intime, au cœur de laquelle le poème devient une manière de Journal sensible

« à l’intérieur des roses fossilisées
une lumière persiste
trop proche pour être vue
trop lointaine pour être captée

elle éclaire sans éblouir
l’intérieur des choses »

On notera aussi une heureuse venue du stupéfiant-image, cher au surréalisme quand Hons écrit, par exemple, « la nuit invite l’éclair/ au banquet des roses perdues ».
Laissons au poète le dernier mot, réfugié dans « les cendres du silence »

« Ne cherche pas la rose du temps dans l’ivresse de
l’absolu mais dans les cendres du silence »<
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(82 pages, éditions Estuaires).



Roger Bodart : « La route du sel et autres poèmes »


La Différence a pris l’heureuse décision de republier un recueil monstrueux et monstrueusement beau.
On peut, comme le fait Anne Richter-Bodart en postface, s’interroger : qu’est-ce qui a poussé le poète de Belgique Roger Bodart ( 1910-1973) , brillant avocat, académicien à quarante-trois ans, haut fonctionnaire des Lettres (et à ce titre, disposant quasi du droit de vie et de mort sur lesdites Lettres), heureux père, heureux mari, à enfanter brutalement, dans la cinquantaine, d’un recueil surgi des limbes les plus glauques, quelque part entre Beckett et Kafka - plus que recueil, tissus cauchemardesques qui enfantent, dans leurs pièges, la douloureuse dualité d’un être qu’ « une hache en deux parts orphelines fendit », pour le laisser seul dans « un monde éclaté » . Et, pour traduire cette « soute d’avant exister » où s’agite et tressaille un dormeur aux yeux fixes, Bodart use d’un ton haletant, syncopé, à la syntaxe éclatée, âpre, aux éclats têtus et fragmentés.

« Vulve. Ventre que fend une flèche du vent.
Dans le sillon, la lourde tête. Dans le van,
le sel du bien coulant vers le ventre du pire. »

Poésie visuelle, qui fait penser souvent à Bosch ou à Goya. Poésie qui résiste au lecteur comme à son auteur dont le passé « classique » sous-tend la forme brute - et brutale - qui soudain s’est imposée à lui.
Il faut, entre autres, lire et relire l’étrange confession brûlante qui clôt ce remarquable recueil brûlant, témoin définitif de la vie d’un poète qui, « se sentant glacé dans la chambre du roi », a passé « cinquante ans sur la terre en attendant Godot ».
Chapeau, Roger Bodart !

(127 pages,5 euros. Première édition en 1992)



Pierre Schroven : « Dans ce qui nous danse »


Il faut être franc : je n’ai pas toujours aimé la poésie de Pierre Schroven. Au départ, je la trouvais déparée par des lourdeurs formelles et encombrée de considérations philosophiques peu convaincantes.
C’est donc avec plaisir que je salue, aujourd’hui, son récent « Dans ce qui nous danse » , car j’y retrouve des thèmes chers au poète et à ses lecteurs : une tentative, pour évoquer Rilke de « penser le monde » et la double thématique de la difficulté d’être et de l’effacement de soi, afin de perdre « cette envie morbide d’être quelqu’un ».

« Des signes indiens te dévisagent
S’engouffrent dans tes gestes
Te pressent d’entrer je ne sais où
Jusqu’à ce que tu fasses le vide autour de toi
Et te débarrasse une fois pour toute
De l’envie morbide d’être quelqu’un »


Certains vers constituent de belles surprises, ceux-ci par exemple, un peu « chariens » :

« Un cri d’oiseau traverse la clairière
Et le soleil dans mon écriture prend la parole » <
br/>

On découvre, aussi, de belles pages où l’expression poétique acquiert une dimension à la fois heureuse et épurée :

« Tous les rêves me sont permis
Quand je m’approche de la pierre d’un silence
Dédié à tout ce qui passe
Et sans nom demeure »


Un mince recueil, mais très lourd du souci de dire et de se dire, dans la sensibilité et la rigueur.

(Pierre Schroven : « Dans ce qui nous danse ». Éditions de l’Arbre à paroles)



Eric Piette : « Voz »


Oui, je sais,on pourrait reprocher à ce jeune poète de vingt-sept ans, qui en est à son premier livre publié, certaines maladresses, l’un ou l’autre poème mal bouclé (le premier du recueil par exemple). On pourrait aussi regretter, sans doute, une influence trop voyante du Pirotte de « La pluie à Rethel » .
Mais, bon dieu, combien cette parole demeure authentique, ce mal de vivre ressenti en profondeur, cette union souvent heureuse du quotidien et de l’ailleurs, avec ces toiles de fond que sont les trains, les autobus, les cafés repliés sur la nuit. « Poésie urbaine » ? La formule est trop facile, trop peu essentielle par rapport aux enjeux que Piette devine et pressent dans cette belle entrée en poésie, qui nous laisse, pour la suite, espérer le meilleur.
Ainsi, au fil de la lecture, on tombe sur de petits croquis, pareils à des pépites qui miroitent soudain sur le gravier d’une rivière en crue et comme gonflée de chagrin

« lorsque le train démarre
me revient la sensation
d’une blessure douce
comme les mains d’une mère »


ou encore :

« on attend une réponse des morts
ces amis qui n’ont pas pu attendre »


pour arriver à ce « je m’habille de ton silence", un vers que chacun aurait voulu écrire.
Parmi une meute de « fabricateurs » de poésie, Eric Piette se distingue en appliquant la leçon de Rilke, disant que le poème ne pouvait naître que d’une nécessité intérieur impérieuse.
« Voz » , toute la vie, dans sa richesse et ses déchirements.

(Eric Piette « Voz ».Taillis-pré éditeur. 85 pages,10 euros)



Yves Namur : « La tristesse du figuier »


L’écriture d’Yves Namur possède de rares qualités d’élégance, à la fois rêveuse, un peu aquarellée et suscitant l’interrogation sur les choses et sur la poésie. Dès lors, fort logiquement encore qu’inconsciemment, Namur refuse toute démiurgie dans sa démarche de poète ; bien au contraire, ce qui suscite et entretient cette démarche, ce sont les choses les plus banales et les plus humbles, si souvent dédaignées, telles ces pierres du chemin « qui sont un peu de nous » dit-il, à l’instant même où il avoue « Je ne suis personne ».
Le manque, l’absence, la tristesse veillent sur le poète comme autant d’anges noirs, comme la trinité du malheur. Mais cette tristesse est digne, pudique ; l’absence est emplie des bruits et des rumeurs du monde ; et le manque est compensé par l’éblouissement du regard, de la marche existentielle ou de l’interrogation que suscite la vision du monde et des êtres.
A côté du manque, il y a cette tragique impossibilité, éminemment poétique, d’atteindre le réel : « comment sortir du poème pour entrer dans la vie », se demande-t-il page 31. Ici comme ailleurs et chez quelques autres trop peu nombreux, la poésie aboutit immanquablement à cette dialectique d’une humilité foncière par rapport au texte idéal et à la joie de conquérir tout de même fugitivement le langage. Et le combat se poursuit, au fil des pages, entre l’éblouissement et le miracle d’une part et l’ironie et le scepticisme de l’autre. Ce combat, bien sûr, sous les yeux de l’Ange-à-quoi bon évoqué par Marcel Thiry.
Jadis contractée, la parole se fait de plus en plus dilatée et lyrique. C’est une évolution que j’estime heureuse, même si Namur reste un chambriste particulièrement attachant bien plus qu’un symphoniste.

Jean-Luc Wauthier.



vendredi 7 février 2014, par Jean-Luc Wauthier

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Jean-Luc Wauthier

Né à Charleroi en 1950, Jean-Luc Wauthier a enseigné la Littérature à l’École normale de Nivelles (Haute Ecole PH Spaak) . Il est, depuis 2001, Président du Centre belge de l’Association internationale de la critique littéraire et, depuis 2004, vice-président du Centre international.
Il a publié une vingtaine d’ouvrages - poésie, nouvelles, essais - et un roman.
Il a reçu, en 1998, le Prix international Lucian Blaga décerné par le Centre culturel roumain pour l’ensemble de son œuvre poétique ainsi qu’en 1987 le prix Polak (de l’Académie), en 1993 le prix international René Lyr et en 2001 le Prix international Gauchez-Philippot.
En décembre 2003, les Editions de l’Arbre à paroles (Amay, Belgique) ont réédité l’ensemble de son travail poétique, paru entre 1976 et 1993 sous le titre "Fruits de l’ombre".
Rédacteur en chef du Journal des Poètes depuis 1991, il y illustre et défend la poésie du monde entier. Il est aussi Administrateur des Biennales internationales de Poésie.

Voir son portrait ici



Luc Baba : « Tango du nord de l’âme et 30 vilains petits poèmes »


En quatrième de couverture, l’éditeur de ce recueil nous avertit : auteur d’une dizaine de romans, le tout juste quadragénaire Luc Baba (qui écrit et vit à Liège) refusait jusqu’ici de publier ses poèmes.
Voici donc, de la part de l’auteur, modeste comme de celle de l’éditeur, curieux, une attitude rare qui vaut d’être soulignée !
De plus, la poésie de Luc Barba a le mérite, tout aussi rare, de ne ressembler à aucune autre et de ne véhiculer ni les poncifs ni les académismes, même ceux de l’avant-garde. Sa parole est vraie, fragile, blessée, et riche de ce qu’on pourrait appeler un « humour nostalgique » qui, sous des airs faussement simples, évoque la difficulté d’exister et de vivre de vrais rapports humains, même dans l’espace amoureux :

« Viens !
Je t’ offre un carnet de fleurs froides
On se marie demain
La corde sèche au fil à lyncher »

J’ajouterai, pour finir, que Baba est un adepte, avec naturel, du lointain proximal, c’est-à-dire qu’il élit en permanence ces images inattendues, surprenantes dont Reverdy disait qu’elles devaient être « à la fois lointaines et justes ».

« L’encre est d’hier
Le dernier verre est un roman
J’écris pour vieillir vite
Oublier ta peau de mots doux
Petit poème au bord de l’eau. »


Merci à Luc Baba, de nous faire goûter, comme de fragiles blessures, ces « impromptus », qui ont la grâce des gymnopédies d’un Éric Satie de la poésie.

(M.E.O.éditions.. 96 pages, 14 euros. contact@meo-edition.eu ISBN 978-2-930333-45-8)







André Schmitz : « Pour ainsi dire pour ainsi vivre »


André Schmitz nous revient. Parce que, quoi qu’il en ait, il ne peut pas faire autrement que de mener cette « vie recluse en poésie » évoquée par de la Tour du Pin, dont il est une manière de frère cadet plus âpre et plus sauvage.
Recluse cette vie, mais ouverte au monde, « pour ainsi dire » (et pas autrement) et surtout « pour ainsi vivre ». Vivre, malgré le grand désespoir existentiel qui vous traverse et qu’apportent plus lourdement l’âge et la finitude. Mais le tragique se voit toujours coloré d’un humour tantôt grinçant, tantôt cocasse et teinté de cette auto-dérision couleur du sang, qui écarte radicalement Schmitz du clan honni des « littérateurs ».
Paradoxe essentiel chez lui : le poète, absent de toute vanité, est avant tout guidé ou, mieux, conduit par son poème. Le marcheur qu’il est ne choisit pas la route, ni les caprices du chemin ; route qui, souvent, se mue en sentier solitaire, qui bifurque, tourne, plongeant tantôt vers la vallée des larmes, tantôt montant sur la colline de la jubilation.
S’il me fallait désigner un coup de cœur parmi toutes ces belles et fortes pages, j’élirais sans hésitation la suite La certa où la mort, cette « chienne honteuse » rôde autour de la maison. Une maison au cœur de laquelle le poète dit et redit à voix basse la présence-absence d’une Lande, ce talisman brandi face au poids, sans lui insupportable, de la fatalité et du destin

Ce que j’ai fait pendant ta mort ?
Pas grand-chose en vérité !

Enlevé des haleines collées
sur les miroirs de notre chambre
Mis un peu d’ordre dans le désordre
de tes murmures et de tes écritures
(en haussant amoureusement les épaules)
Lu ou relu des pages de livres
dont tu avais trop aimé les audaces.
Oté les poussières qui menaçaient
de tout avaler dans la maison
(y compris ta mémoire !)

Et quelques autres choses banales
que je n’ose pas encore dire.


(140 pages, 15 euros.)



Corinne Hoex : « Rouge au bord du fleuve »



Les lecteurs et lectrices de Corinne Hoex savent bien qui il y a en elle au moins deux écrivains : la romancière qui, soit par autoportrait soit par le jeu de la fiction imaginaire (peu importe, après tout), explore avec rage le monde âpre de l’enfance mutilée, des amours déçues et violentes, des affections impossibles.
Le poète Hoex est très différent : dans ce beau recueil, Rouge au bord du fleuve , paru cette année chez Bruno Doucey (dernier maître d’œuvre des malheureusement défuntes Éditions Seghers), elle accompagne, entre rêve et regard, le cours d’un fleuve puissant et de ses berges et le chante avec, à la fois, une très judicieuse économie de moyens et un sens de l’image juste. En témoignent ces deux extraits :

Le vent fou sur le fleuve
ta pensée écorchée
rongée
jusqu’à l’amertume

tes yeux affûtés
te font peur

*
dans la nuit ton rêve passe

les sentiers se séparent
dans le tracé du vide
dessinent l’effacement

dans la nuit de ton rêve
un chemin devant toi
continue seul parmi les herbes


Hoex crée donc, dans ce recueil, un étrange et fertile dialogue entre un objet fragile - le châle rouge qu’elle porte, agité par le vent des berges - et le fleuve puissant. Dialogue entre le féminin et le masculin ? Peut-être. Parcours onirique ? Sans doute. Mais aussi, variations, au sens musical, autour de l’eau qui passe, des îles qu’elle épargne ou épouse, jusqu’à la fusion de l’être-poétique avec le fleuve et la nuit « qui confondent/les terres/les eaux/et les airs. »
Des poèmes volontairement brefs, mais dilatés par le souffle et l’amplitude du regard.

(Editions Bruno Doucey, 64 pages, 6,10 euros-ISBN : 978-2-36 229-026-8).




Jean Dumortier : « Falaise de l’éclair »


Depuis son premier recueil, paru il y a 52 ans, le poète .Jean Dumortier, sans se répéter, n’a pas dévié d’un iota, ni dans son éthique ni dans son écriture.
Éthique, celle d’un homme, au-delà des partis, profondément « de gauche » ; quant à l’écriture, elle demeure tout à fait personnelle et fait la part belle à un lyrisme humaniste qui l’a toujours tenu écartée de l’intellectualisme comme du minimalisme.
Pour Jean Dumortier - et « Falaises de l’éclair » , une fois encore le prouve -, la poésie est partage : le poète s’efface, biffe un « moi » narcissique pour, en interpellant directement son lecteur, fuir la théâtralité égocentrique autant que la démagogie pseudo- politique. « Il peut écouter le silence des autres / plutôt que le sien » , note-t-il.
Poésie de symphoniste, avec ses développements thématiques, ses reprises, ses leitmotive et ses variations ; symphonies enrichies, sous une forme réellement « classique », de métaphores surprenantes :

« les yeux mi-clos de l’alcôve à l’hôtel de passe où une torche balaie le lit d’un grand élan de lenteur… »


« nous voici devenue si pauvres
que nous implorons Sodome
de se faire plus vierge que nos hésitations
dans l’antichambre où nous croisions le fer. »


C’est au texte de la quatrième de couverture, confiée à Isabelle Poncet-Rimaud, que nous emprunterons notre conclusion : « C’est enchantement que de se laisser prendre aux "marées de nuit et de lumière" de Jean Dumortier, que d’arpenter avec lui "cette terre de jouissance et de blessures" ».
Une poésie à hauteur d’homme et qui révèle le lecteur à lui-même.

( Editions Le non-dit, 82 pages, prix non indiqué).



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