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Michel Baglin

« Eaux troubles »

Le fil de l’eau est comme le fil rouge de ces quinze histoires où se dévoilent les fêlures et les paysages intimes de personnages qui ont souvent pris la vie par le mauvais bout….



Ces quinze nouvelles nous rappellent qu’un rien suffit à rendre les eaux troubles. Ici c’est une crue, un remous, ailleurs un pont lancé, un vent mauvais, une rencontre ou une couronne d’olivier, une pollution de l’air ou de l’âme…

Ces intrigues nous font aussi voyager, elles se déroulent sur le canal Volga-Baltique, un lac du Québec, un quai de gare, à Constantine, dans une vallée du Sud tunisien ou dans le maquis corse… Ou simplement en descendant le cours d’une vie au fil de la Garonne, à Toulouse.

Des histoires en suspension se cristallisent alors quand remontent du fond vaseux des existences et de la solitude, les émotions enfouies.

Michel Baglin : « Eaux troubles ». (Nouvelles). Éditions Pétra 2016. Paris. 196 pages. 16 euros. ISBN 978-2-84743-157-5.

Les premières pages

Dissimulé derrière un platane, Marcelin regarda la vieille arriver depuis le bout du chemin. Il ne distinguait qu’une silhouette maigre et noire dont l’haleine fumait dans ce matin froid de décembre, mais il la connaissait de si longue date qu’il ne pouvait s’y tromper. Depuis toujours, Germaine incarnait l’image d’Épinal de la vieille fille bigote et revêche, qu’on voit quotidiennement, de matines aux vêpres, trottiner à l’appel du clocher. Le grand âge l’obligeant à plus de tempérance, et la fréquence des offices ayant diminué avec la piété des paroissiens, elle courait certes moins souvent qu’autrefois à la messe ; mais elle se rattrapait en assurant avec zèle et ferveur le ménage du saint lieu. La grenouille de bénitier était devenue punaise de sacristie.
En cette veille de Noël, Marcelin n’en doutait pas, Germaine allait se surpasser. Mais la vieille avait tant de péchés à se faire pardonner ! Les reconnaissait-elle seulement à confesse ? Peu probable… Il lui était pourtant impossible d’ignorer l’aversion qu’elle suscitait chez la plupart des villageois, quand bien même le ressentiment diminuait avec le remplacement des anciennes générations par les nouvelles. Les jeunes ne savaient pas. Ne l’avaient pas entendue cracher son venin contre les gourgandines et les dépravés. Ni répandre dans le bourg, à mots couverts, des insanités sur les uns et les autres. Combien de disputes n’avait-elle pas occasionnées avec ses ragots ? De tristes fâcheries, de divorces même, au fil des années ?
Non, elle ne pouvait ignorer l’antipathie qu’elle inspirait, Germaine, ni le fait qu’on se gardait de lui adresser la parole, se contentant au mieux d’un bref salut de la tête. Les plus anciens s’en dispensaient d’ailleurs, leur répugnance étant sans appel. Eux n’avaient pas oublié.
Même le curé se méfiait de la vieille dévote qu’il avait surprise en plusieurs occasions à promener son plumeau du côté du confessionnal, l’oreille dressée. Il ne pouvait rien contre elle, incrustée dans l’église comme l’huître est rivée à son rocher, mais il demeurait sur ses gardes.
Lui non plus n’avait pas oublié. Il savait comment son prédécesseur avait été contraint à la démission par une lettre de dénonciation envoyée à l’évêché. Ce prêtre-là avait pourtant forcé la sympathie de presque tous les villageois, y compris de Marcelin à la réputation de bouffeur de curés méritée. Peu orthodoxe, le père plaisantait volontiers de tout et parlait aux mécréants. Si sa bonne était un peu plus que sa bonne, cela ne gênait personne… ou presque. On souriait, on haussait les épaules, on estimait que c’était un brave homme et sa compagne une bonne femme. Le cerveau étroit de Germaine, lui, ne pouvait concevoir pareil écart.
(…)
La répugnance de Germaine pour le sexe et l’amour, chacun le sentait confusément, lui avait fait perdre la raison et le sentiment de son appartenance à la fratrie humaine. Marcelin prétendait « qu’elle n’avait jamais vu le loup » et c’était plus que probable. Mais sous les dehors de la froideur et ses airs pincés, elle n’en concevait pas moins une terrible peur qui confinait à l’hystérie et aiguillonnait sa méchanceté. Ainsi avait-elle révélé, quelques années plus tôt, à propos d’un gamin accueilli en semaine chez des cousins habitant le village, que sa mère exerçait « le sale métier de putain », vouant du même coup le gosse aux railleries de ses camarades et à la souffrance du rejet. La mère avait dû venir rechercher son fils, non sans passer saluer la vieille en sa sinistre masure. On avait dit à l’époque qu’elle l’avait giflée, et à cette nouvelle, des sourires s’étaient épanouis sur les visages. Le revire-marion était mérité.
Qu’y avait-il dans la tête de Germaine ? Et dans son cœur ? Elle tenait l’église dans une propreté irréprochable, passant des heures à astiquer, balayer, frotter. Pas un objet du culte, pas un meuble, pas un recoin n’échappait à son chiffon ou son balai. A la demande du curé, elle consentait même, pour la messe dominicale, à garnir l’autel d’un bouquet, de ces fleurs assimilées par elle à des « saletés sexuelles » et qu’elle apportait avec un vague dégoût.

(Extrait de Révélation de Noël)



Ce qu’ils en disent

Alain Kewes (Décharge)

Devant un nouveau livre de Michel Baglin, on sait déjà qu’il y aura des trains, des partances, et celui-ci ne déroge pas à la règle, qui nous emmène en Tunisie, au Québec, en Grèce, en Algérie, en Corse ou en Russie, même si Toulouse reste un point d’ancrage avec son fleuve tumultueux. La Garonne est même le personnage principal de plusieurs de ces nouvelles.
Et, comme l’annonce le titre, la quasi-totalité des nouvelles prennent l’eau, tantôt tumultueuse, tantôt grise et boueuse, menaçante souvent, indomptable toujours. C’est que les fleuves et les torrents sont à l’image de la vie des personnages, qui passe, rarement sans remous. Il y a parfois un peu de découragement, le sentiment que le monde tourne de moins en moins rond, un tourisme béat remplace l’aventure et saccage les paysages et les hommes qui les habitent. Ailleurs, c’est la gabegie, la corruption qui délabre peu à peu. Et les fils se demandent s’ils sont à la hauteur des rêves de leurs pères. Ce besoin fondamental de reconnaissance, d’estime, les amènent quelquefois à tricher, à faire les mauvais choix et les ponts s’écroulent, des années de souffrance se résorbent lamentablement dans la honte, comme un oued s’assèche dans le désert.
En journaliste qu’il fut, Michel Baglin observe, s’intéresse, cherche à comprendre, les gens, les sociétés, l’économie, l’aménagement des paysages et, surtout, le travail. On ne peut parler des hommes si l’on ne s’approprie pas un minimum leurs techniques. Qu’il s’agisse d’hydroélectricité ou de travaux publics, de chasse à l’ours ou d’exploitation minière, c’est l’honnêteté de l’écrivain que de connaître les mots, de comprendre les gestes. L’une des nouvelles a pour personnages deux journalistes, l’un retraité et écrivain de fictions, c’est le narrateur, l’autre en train de réaliser un publi-reportage à visée touristique. On est au cœur du projet d’écriture de l’auteur. Au réel du journaliste, à son exigence d’informer objectivement, l’un et l’autre ajoutent une intention : promotionnelle ici, littéraire là. L’un et l’autre partent de ce qu’ils voient mais entraînent leur lecteur un peu plus loin. Si on peut gloser longtemps sur la moralité du publi-reportage, la fiction, elle, a tous les droits, à condition de s’appuyer sur le réel.
Avec ces « Eaux troubles », on est parfois dans la visite guidée, le documentaire, passionnant. Mais il n’est jamais froid parce que Baglin y introduit le fil conducteur d’un personnage, avec ses démons ou ses rêves : de la fiction-reportage, en somme !
Alain Kewes (Décharge 173)

Max Alhau (Diérèse)

Les eaux coulent dans ces nouvelles de Michel Baglin, symboles du temps qui s’enfuit, de l’impossibilité de s’en emparer. Mais ce serait réduire ces textes que de s’en tenir à cette seule référence. L’écriture entraîne le lecteur de la Corse, à Constantine, à Athènes, du Sud tunisien en passant par Moscou, sans oublier, bien entendu, Toulouse et la Garonne. Pourtant au-delà de ces lieux s’imposent des idées, des thèmes auxquels Michel Baglin reste fidèle. Il y a dans ces histoires des constantes : la nostalgie d’une enfance ou d’une jeunesse à jamais perdues, la fidélité aux lieux. Ainsi dans « L’autre bout de la ligne » les deux personnages qui composent cette histoire n’en sont qu’un seul : Julien, enfant, monte dans un autobus sans trop savoir où celui-ci le conduira, ce bout de la ligne représente pour lui l’inconnu tandis que, bien des années plus tard, l’adulte qu’il est devenu, exilé dans un café un jour de Noël, éprouve la solitude d’une vie difficile : « Il pense aussi que sa femme a raison, que c’est abominablement triste un Noël sans enfant ».
Cette nostalgie d’un temps qui n’est plus, c’est celle d’un père que le fils, photographe, entraîne le long de la Garonne : la mémoire du vieil homme se remet alors à fonctionner et ces lieux sont matière à évocations lointaines que Pierre ne partage sans doute pas. L’émotion le gagne toutefois autant que Bastien, le père. Seules des photos parviendront peut-être à restituer une réalité qui n’est plus. Cette construction d’une dualité, enfance-âge adulte, on la retrouve aussi dans « Noël au bout du quai » où un enfant, Julien de nouveau, guette un train qui doit le conduire à Montauban où l’attend son père. Marinette, une retraitée bénévole, intriguée s’approche de lui, le questionne et voici l’enfant invité à monter à bord d’une vieille machine à vapeur et à la mettre en marche, un événement dont il se souviendra. Dans « L’infime clandestine », là encore Antoine se mesure à la jeunesse de Laurent, fils de Lucia qu’Antoine n’a jamais épousée et qui constate son échec. Parfois aussi le souvenir est matière à une révélation peu glorieuse, ainsi dans « Pour une couronne d’olivier », vingt-cinq ans après, le narrateur retrouve Gilbert, son ami, qui lui révèle un secret : la façon dont il avait participé à la course à pied Athènes-Sparte en trichant. Le temps a joué et la confession est venue, nécessaire, pour Gilbert, le « voleur de laurier ».
Mais Michel Baglin ne réduit pas ces récits à ces seuls thèmes, il y a chez lui un sens du tragique qui s’impose, une volonté de se soumettre à certains phénomènes naturels : ainsi dans « Le Gué des pèlerins. », la figure d’un homme, qui rappelle celle du père du narrateur, représente celle du mal et le pont que les ingénieurs ont conçu ne résistera pas à la violence de la tempête ni à la légende qui court depuis des lustres. Ce sens du tragique c’est aussi ce qui se manifeste dans « Les rumeurs du Rhumel » où le narrateur, à Constantine, rencontre son ami Abderrhamane qui évoque la lente dégradation de la cité et le suicide de son fils, chômeur, dans ces lieux d’une beauté grandiose. Il ne faudrait pas oublier que le regard de Michel Baglin se porte aussi sur divers mondes et que, parfois, il aime surprendre le lecteur par une fin inattendue, ainsi dans cette nouvelle intitulée non sans humour « Loupés russes » où le narrateur endosse le rôle d’un pitoyable détective dont se joue Elena une institutrice russe : elle a eu tôt fait de démasquer l’apprenti espion.
Eaux troubles conduit le lecteur au cœur d’une réalité, la nôtre, toujours prompte à délivrer des secrets, des surprises. Les personnages conservent une humanité que Michel Baglin met en valeur dans ce qu’elle a de plus intime, de plus inattendu.

Max Alhau. Diérèse. Hiver 2016/2017



D’autres nouvelles de Michel Baglin


« La Part du diable et autres nouvelles noires »


Ces treize nouvelles annoncent la couleur : elles sont « noires » comme la littérature policière et comme l’humour, car elles font certes « la part du Diable », mais aussi celle du sourire et l’enquête s’avère prétexte à un drôle de chassé-croisé entre l’auteur et des personnages malcommodes !

« Chemins d’encre »


Récits et carnets « au vent des pages ». Publié en 2009 par les éditions Rhubarbe, ce livre est réédité sous une nouvelle couverture en 2016. Il s’agit d’un recueil de récits et de pages de carnets mêlant souvenirs, anecdotes et réflexions sur la passion que suscitent les livres, espoirs, coups de cœur et coups de blues liés à la lecture et à l’écriture.

« Entre les lignes »


Récits sur des trains de vie et des moments d’enfance. Publié initialement à La Table Ronde en 2002, « Entre les lignes » est à coup sûr de tous mes livres celui qui a reçu la meilleure critique : Patrick Besson, Jérôme Garcin, Claude Villers, etc. l’ont salué. Épuisé, le livre est repris par Le Bruit des autres dans une nouvelle édition qui bénéficie d’une préface de Didier Pobel.

« Des ombres aux tableaux »


Désenchantement et ravages intimes : onze nouvelles dont la plupart des personnages se piègent eux-mêmes et ne découvrent « le dessous des cartes » qu’au prix de douloureuses remises en cause…

« Ruptures »


Des paysages intérieurs lézardés. Fragile et vulnérable apparaît le réel : les gestes et les mots qui le constituent perdent leur innocence à la moindre offensive de l’imprévu. Les « ruptures » sont ces instants qui, dans les paysages intérieurs de chacun, marquent la découverte d’une part d’inauthenticité, révèlent la faille ou le piège.

« L’Innocence de l’ordre »


Derrière l’anodin… Mon premier a la force du quotidien, mon second l’entêtement du rêve. Mon troisième est ce hiatus entre eux qu’on tente de surmonter lorsqu’on refuse "la force des choses", ou d’oublier quand on consent. Mon tout, qu’il soit "bourgeois", "révolutionnaire" ou simplement domestique, se nomme toujours l’Ordre, celui qu’on s’efforce de croire légitime. Donc innocent.



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dimanche 4 décembre 2016

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