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Michel Baglin

« Eaux troubles »

Le fil de l’eau est comme le fil rouge de ces quinze histoires où se dévoilent les fêlures et les paysages intimes de personnages qui ont souvent pris la vie par le mauvais bout….



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Michel Baglin : « Eaux troubles ». (Nouvelles). Éditions Pétra 2016. Paris. 196 pages. 16 euros. ISBN 978-2-84743-157-5.

Lire une nouvelle, c’est un peu comme pénétrer dans le compartiment d’un train de naguère, où l’on était immédiatement saisi par une atmosphère particulière et confronté avec des personnes dont on partageait un peu de la vie, le temps du voyage.
Avec son dernier recueil de quinze nouvelles intitulé Eaux troubles, Michel Baglin embarque justement son lecteur en voyage, de la France au Québec, avec des escales en Russie, en Grèce et en Afrique. Les eaux quant à elles proviennent de la mer, du fleuve, du canal, de la piscine et même du…bénitier ! Et les personnages qui s’y meuvent sont tout aussi divers : jeune marginal en quête de lui-même, journaliste curieux, chef de chantier, employé d’un centre spatial, militante humanitaire, marathonien, touriste…

Troubles


Mais que faut-il entendre par eaux « troubles » ? Ce sont tout à la fois des eaux douteuses, comme on parlerait de combines douteuses et des eaux dont la profondeur est telle que l’image de leur fond apparaît aussi déformée que la réminiscence des choses vécues. Car c’est bien dans la profondeur de la mémoire que l’auteur puise sensations, émotions, rencontres, souvenirs heureux ou douloureux. Lesquels saisissent ses personnages qui se trouvent le plus souvent en bout de course, au bord du gouffre, face à un certain désenchantement au monde. Mais le désenchantement n’est jamais la désespérance, quand « l’écriture aide à prendre pied » et que l’on peut partager « avec cette passion commune des livres et des encres, une source de jouvence. »

Outre ses qualités d’écriture, précise et sensible (l’émotion sobre, sans vibrato), Michel Baglin réussit à allier l’unité de pensée à la diversité de situations et de tons. C’est en virtuose qu’il nous entraîne dans de multiples aventures cocasses, tragiques ou désabusées : farce jubilatoire à la Marcel Aymé (Révélation de Noël), parcours initiatique (Éveil), plongée dans l’enfance (L’autre bout de la ligne, Noël au bout du quai), incursions dans le fantastique (Le Gué des pèlerins) et dans l’ambiance polar (Loupés russe), réflexions sur l’acte d’écrire (La Source).

Figures tutélaires


L’auteur dévide le fil ténu de l’existence avec l’obstination du jeune Justin, ce gamin qui part un soir de noël pour voir ce qu’il y a au bout de sa ligne de bus.
Le recueil où défilent discrètement comme au théâtre d’ombres les figures tutélaires de Camus, Char, Hemingway, Calet et Graham Greene se clôt sur la belle métaphore de Un personnage entre deux tunnels : « Les barrages, on les vide tous les 10 ans pour aller vérifier les fissures. C’est un étrange spectacle. Un peu comme l’ouverture d’une sépulture (…). Dans ce paysage de désolation, la lumière ne creuse plus que des ombres sans feuillages, des sculptures de terre pétrifiées par le temps, et le torrent qui court dans le fond vaseux ne chante plus. »

À l’étiage de ses eaux profondes, le passé apparaît ainsi, débarrassé des faux-semblants du souvenir. Les eaux troubles que remue Michel Baglin vont loin. Elles ne sont pas seulement de l’ordre du divertissement. Sans fard et terriblement humaines (on pense à Simenon), elles incitent le lecteur à s’interroger sur sa propre histoire et sur la trace qu’il laissera : « Un homme ne survit que dans la mémoire de ceux qui l’ont connu, à travers quelques images souvent futiles, néanmoins touchantes, une scène, un geste ou une parole dérisoire, une grimace peut-être : d’infimes instants embarqués presque incognito dans les soutes de la mémoire. Il ne le savait pas mais, au bout du compte, il ne restera que cela de lui, qui le définira faute de mieux : un peu de poésie. »

Jacques Ibanès

Michel Baglin : « Eaux troubles ». (Nouvelles). Éditions Pétra 2016. Paris. 196 pages. 16 euros. ISBN 978-2-84743-157-5.

Les premières pages

Dissimulé derrière un platane, Marcelin regarda la vieille arriver depuis le bout du chemin. Il ne distinguait qu’une silhouette maigre et noire dont l’haleine fumait dans ce matin froid de décembre, mais il la connaissait de si longue date qu’il ne pouvait s’y tromper. Depuis toujours, Germaine incarnait l’image d’Épinal de la vieille fille bigote et revêche, qu’on voit quotidiennement, de matines aux vêpres, trottiner à l’appel du clocher. Le grand âge l’obligeant à plus de tempérance, et la fréquence des offices ayant diminué avec la piété des paroissiens, elle courait certes moins souvent qu’autrefois à la messe ; mais elle se rattrapait en assurant avec zèle et ferveur le ménage du saint lieu. La grenouille de bénitier était devenue punaise de sacristie.
En cette veille de Noël, Marcelin n’en doutait pas, Germaine allait se surpasser. Mais la vieille avait tant de péchés à se faire pardonner ! Les reconnaissait-elle seulement à confesse ? Peu probable… Il lui était pourtant impossible d’ignorer l’aversion qu’elle suscitait chez la plupart des villageois, quand bien même le ressentiment diminuait avec le remplacement des anciennes générations par les nouvelles. Les jeunes ne savaient pas. Ne l’avaient pas entendue cracher son venin contre les gourgandines et les dépravés. Ni répandre dans le bourg, à mots couverts, des insanités sur les uns et les autres. Combien de disputes n’avait-elle pas occasionnées avec ses ragots ? De tristes fâcheries, de divorces même, au fil des années ?
Non, elle ne pouvait ignorer l’antipathie qu’elle inspirait, Germaine, ni le fait qu’on se gardait de lui adresser la parole, se contentant au mieux d’un bref salut de la tête. Les plus anciens s’en dispensaient d’ailleurs, leur répugnance étant sans appel. Eux n’avaient pas oublié.
Même le curé se méfiait de la vieille dévote qu’il avait surprise en plusieurs occasions à promener son plumeau du côté du confessionnal, l’oreille dressée. Il ne pouvait rien contre elle, incrustée dans l’église comme l’huître est rivée à son rocher, mais il demeurait sur ses gardes.
Lui non plus n’avait pas oublié. Il savait comment son prédécesseur avait été contraint à la démission par une lettre de dénonciation envoyée à l’évêché. Ce prêtre-là avait pourtant forcé la sympathie de presque tous les villageois, y compris de Marcelin à la réputation de bouffeur de curés méritée. Peu orthodoxe, le père plaisantait volontiers de tout et parlait aux mécréants. Si sa bonne était un peu plus que sa bonne, cela ne gênait personne… ou presque. On souriait, on haussait les épaules, on estimait que c’était un brave homme et sa compagne une bonne femme. Le cerveau étroit de Germaine, lui, ne pouvait concevoir pareil écart.
(…)
La répugnance de Germaine pour le sexe et l’amour, chacun le sentait confusément, lui avait fait perdre la raison et le sentiment de son appartenance à la fratrie humaine. Marcelin prétendait « qu’elle n’avait jamais vu le loup » et c’était plus que probable. Mais sous les dehors de la froideur et ses airs pincés, elle n’en concevait pas moins une terrible peur qui confinait à l’hystérie et aiguillonnait sa méchanceté. Ainsi avait-elle révélé, quelques années plus tôt, à propos d’un gamin accueilli en semaine chez des cousins habitant le village, que sa mère exerçait « le sale métier de putain », vouant du même coup le gosse aux railleries de ses camarades et à la souffrance du rejet. La mère avait dû venir rechercher son fils, non sans passer saluer la vieille en sa sinistre masure. On avait dit à l’époque qu’elle l’avait giflée, et à cette nouvelle, des sourires s’étaient épanouis sur les visages. Le revire-marion était mérité.
Qu’y avait-il dans la tête de Germaine ? Et dans son cœur ? Elle tenait l’église dans une propreté irréprochable, passant des heures à astiquer, balayer, frotter. Pas un objet du culte, pas un meuble, pas un recoin n’échappait à son chiffon ou son balai. A la demande du curé, elle consentait même, pour la messe dominicale, à garnir l’autel d’un bouquet, de ces fleurs assimilées par elle à des « saletés sexuelles » et qu’elle apportait avec un vague dégoût.

(Extrait de Révélation de Noël)



Ce qu’ils en disent

Joël Glaziou ( Harfang n°50)

Les « eaux troubles » du titre sont présentes dans chacune des 15 nouvelles de ce recueil qui navigue entre réalité (des histoires puisées dans une longue carrière de journaliste) et fiction (quand l’imagination s’en mêle). Les fidèles lecteurs d’Harfang (N°40) ne s’y tromperont pas en se souvenant de ce dialogue dans « Le lézard rouge » : « le journaliste ramène des informations… [..] le nouvelliste, le poète n’ont dans leurs bagages qu’une émotion à partager » (p. 43). Car l’imagination, l’émotion viennent troubler le réel tout comme le passé vient troubler le présent : certaines vieilles histoires, certains souvenirs de la Guerre d’Espagne, de la Résistance, de Mai 68 reviennent soudain à la surface. On plonge ainsi dans les « eaux troubles » de l’âme d’une vieille grenouille de bénitier qui dénonce de jeunes résistants.
On plonge dans les souvenirs de Léa à l’occasion d’une visite et d’un reportage sur un barrage et qui se souvient d’un grand-père parti récupérer sous l’orage un chat qui se noyait et qui réalise alors que c’est « un peu de son enfance qui se noie » (dans « Remous »).
On plonge dans la conscience de l’ingénieur chargé de construire un pont : n’est-elle pas aussi troublée par la présence d’un vieillard qui lui rappelle que le gué est maudit depuis la mort d’une trentaine de personnes et par la vieille légende du « Gué des Pèlerins » ?
On plonge aussi dans la conscience de Gilbert qui doit avouer la vérité sur la course qu’il a menée lors du Spartathlon (qui commémore le trajet de Philippidès en 490 av. J.-C.).
On plonge encore dans le passé d’Abderrahmane en passant à Constantine sur le pont d’El-Kantara qui lui rappelle le suicide de son fils (dans « Les rumeurs du Rhumel »). Ou enfin dans le passé de Bastien qui descend le cours de la Garonne en remontant le cours de sa vie et en demandant à son fils d’en fixer les étapes sur la pellicule (dans « L’eau douce »).
L’écriture n’est-elle pas cette nage en « eaux troubles » ? N’est-ce pas ce que M. BAGLIN lui-même raconte quand il repense à « la source », cette histoire qu’il avait écrite quand il était jeune, puis qu’il avait abandonnée et qu’il reprendra « quelques années plus tard afin d’en tirer une nouvelle » (p. 156) ?
Les « eaux troubles » comme source de toute écriture.

Joël Glaziou Harfang n°50 mai 2017

Marilyse Leroux (Brèves)

Dans ce nouveau recueil, Michel Baglin déroule un fil d’eau en 15 nouvelles. Eau de bénitier (Révélation de Noël, savoureuse première histoire), eau de la Méditerranée (Éveil), de la Garonne beaucoup, berges et ponts, à Toulouse ou dans les environs (Remous, L’eau douce), eau de torrents, de gorges (Les rumeurs du Rhumel), eau de la Volga (Loupés russes, longue et surprenante croisière), eau d’un lac canadien (En bout de course), d’un lac de barrage dans les Cévennes (Un personnage entre deux tunnels), eaux bien réelles donc pour des nouvelles réalistes, plus tumultueuses que languides, où se mêlent les remous de la mémoire, des passions humaines, du temps qui passe… Et si ce n’est pas l’eau qui déroule son fil tragique, c’est la route ou le rail comme dans L’autre bout de la ligne et Noël au bout du quai (on retrouve là la passion de l’auteur pour les voyages en train).
Michel Baglin met en scène avec précision chacune de ses situations, dans une approche souvent documentaire (qui sait pourquoi on taille les arbres en biais dans les pays de glace ?), voire technique (la construction d’un pont dans Le Gué des Pèlerins) car le journaliste n’est jamais loin, qui photographie, interroge, note les détails, saisit l’âme des lieux et des êtres, enquête et met en perspective, même si la femme du narrateur (Le Lézard rouge) fait remarquer à son mari : « Tu opposes toujours les écritures du journaliste et de l’écrivain ». Mais « un touriste, c’est aveugle ! », fût-il bardé d’appareils-photos et de bonnes intentions. L’écriture en effet est une aventure lancée sur ses propres lignes, la fiction permettant d’approcher la réalité au plus près, dans sa singularité et sa complexité. Ce que l’écrivain « voudrait, mais cela est insensé, c’est s’emparer du monde, le faire sien, l’ingérer, le digérer peut-être… »
Le nouvelliste porte un regard plein d’humanité, de bienveillance sur ses personnages dont il cherche à s’approprier l’histoire, passée ou présente, le ressac du temps n’ayant jamais dit son dernier mot contre les piles des ponts. On voyage beaucoup, en France et ailleurs (Québec, Russie, Algérie, Grèce, Tunisie), même s’il existe plus près d’autres grandes aventures à vivre, au bout d’un quai ou au terminus d’une ligne routière. Que l’on prenne le train, les transports en commun ou le bateau, on y est, on peut plonger dans « l’effroyable beauté du monde ». L’écriture, concrète, sans effet de manche, nous donne à partager, outre différents lieux, époques et activités, l’intériorité des personnages : sentiments, souvenirs, douleurs, rêves avortés, amours suspendues, choix personnels erratiques, les eaux remuées étant rarement claires. Devant tant de turbulences, d’aucuns peuvent rêver d’emprunter d’autres voies plus navigables vers un monde moins désespérant, qui ne tarisse pas les sources.
On accoste de ces 15 nouvelles ému, remué, amusé aussi, avec l’impression d’apprendre beaucoup de choses sur le monde tel qu’il allait, il y a peu, et tel qu’il va aujourd’hui avec son lot d’arrangements, de lâchetés, de négligences et d’abandons. « Si l’écriture aide à prendre pied, c’est le projet d’écrire qui rend présent au monde (La Source) ». A l’instar de René Char, Michel Baglin écrit « pour agrandir le sang des gestes », et donc le nôtre.

Marilyse Leroux (revue Brèves )

Alain Kewes (Décharge)

Devant un nouveau livre de Michel Baglin, on sait déjà qu’il y aura des trains, des partances, et celui-ci ne déroge pas à la règle, qui nous emmène en Tunisie, au Québec, en Grèce, en Algérie, en Corse ou en Russie, même si Toulouse reste un point d’ancrage avec son fleuve tumultueux. La Garonne est même le personnage principal de plusieurs de ces nouvelles.
Et, comme l’annonce le titre, la quasi-totalité des nouvelles prennent l’eau, tantôt tumultueuse, tantôt grise et boueuse, menaçante souvent, indomptable toujours. C’est que les fleuves et les torrents sont à l’image de la vie des personnages, qui passe, rarement sans remous. Il y a parfois un peu de découragement, le sentiment que le monde tourne de moins en moins rond, un tourisme béat remplace l’aventure et saccage les paysages et les hommes qui les habitent. Ailleurs, c’est la gabegie, la corruption qui délabre peu à peu. Et les fils se demandent s’ils sont à la hauteur des rêves de leurs pères. Ce besoin fondamental de reconnaissance, d’estime, les amènent quelquefois à tricher, à faire les mauvais choix et les ponts s’écroulent, des années de souffrance se résorbent lamentablement dans la honte, comme un oued s’assèche dans le désert.
En journaliste qu’il fut, Michel Baglin observe, s’intéresse, cherche à comprendre, les gens, les sociétés, l’économie, l’aménagement des paysages et, surtout, le travail. On ne peut parler des hommes si l’on ne s’approprie pas un minimum leurs techniques. Qu’il s’agisse d’hydroélectricité ou de travaux publics, de chasse à l’ours ou d’exploitation minière, c’est l’honnêteté de l’écrivain que de connaître les mots, de comprendre les gestes. L’une des nouvelles a pour personnages deux journalistes, l’un retraité et écrivain de fictions, c’est le narrateur, l’autre en train de réaliser un publi-reportage à visée touristique. On est au cœur du projet d’écriture de l’auteur. Au réel du journaliste, à son exigence d’informer objectivement, l’un et l’autre ajoutent une intention : promotionnelle ici, littéraire là. L’un et l’autre partent de ce qu’ils voient mais entraînent leur lecteur un peu plus loin. Si on peut gloser longtemps sur la moralité du publi-reportage, la fiction, elle, a tous les droits, à condition de s’appuyer sur le réel.
Avec ces « Eaux troubles », on est parfois dans la visite guidée, le documentaire, passionnant. Mais il n’est jamais froid parce que Baglin y introduit le fil conducteur d’un personnage, avec ses démons ou ses rêves : de la fiction-reportage, en somme !
Alain Kewes (Décharge 173)

Max Alhau (Diérèse)

Les eaux coulent dans ces nouvelles de Michel Baglin, symboles du temps qui s’enfuit, de l’impossibilité de s’en emparer. Mais ce serait réduire ces textes que de s’en tenir à cette seule référence. L’écriture entraîne le lecteur de la Corse, à Constantine, à Athènes, du Sud tunisien en passant par Moscou, sans oublier, bien entendu, Toulouse et la Garonne. Pourtant au-delà de ces lieux s’imposent des idées, des thèmes auxquels Michel Baglin reste fidèle. Il y a dans ces histoires des constantes : la nostalgie d’une enfance ou d’une jeunesse à jamais perdues, la fidélité aux lieux. Ainsi dans « L’autre bout de la ligne » les deux personnages qui composent cette histoire n’en sont qu’un seul : Julien, enfant, monte dans un autobus sans trop savoir où celui-ci le conduira, ce bout de la ligne représente pour lui l’inconnu tandis que, bien des années plus tard, l’adulte qu’il est devenu, exilé dans un café un jour de Noël, éprouve la solitude d’une vie difficile : « Il pense aussi que sa femme a raison, que c’est abominablement triste un Noël sans enfant ».
Cette nostalgie d’un temps qui n’est plus, c’est celle d’un père que le fils, photographe, entraîne le long de la Garonne : la mémoire du vieil homme se remet alors à fonctionner et ces lieux sont matière à évocations lointaines que Pierre ne partage sans doute pas. L’émotion le gagne toutefois autant que Bastien, le père. Seules des photos parviendront peut-être à restituer une réalité qui n’est plus. Cette construction d’une dualité, enfance-âge adulte, on la retrouve aussi dans « Noël au bout du quai » où un enfant, Julien de nouveau, guette un train qui doit le conduire à Montauban où l’attend son père. Marinette, une retraitée bénévole, intriguée s’approche de lui, le questionne et voici l’enfant invité à monter à bord d’une vieille machine à vapeur et à la mettre en marche, un événement dont il se souviendra. Dans « L’infime clandestine », là encore Antoine se mesure à la jeunesse de Laurent, fils de Lucia qu’Antoine n’a jamais épousée et qui constate son échec. Parfois aussi le souvenir est matière à une révélation peu glorieuse, ainsi dans « Pour une couronne d’olivier », vingt-cinq ans après, le narrateur retrouve Gilbert, son ami, qui lui révèle un secret : la façon dont il avait participé à la course à pied Athènes-Sparte en trichant. Le temps a joué et la confession est venue, nécessaire, pour Gilbert, le « voleur de laurier ».
Mais Michel Baglin ne réduit pas ces récits à ces seuls thèmes, il y a chez lui un sens du tragique qui s’impose, une volonté de se soumettre à certains phénomènes naturels : ainsi dans « Le Gué des pèlerins. », la figure d’un homme, qui rappelle celle du père du narrateur, représente celle du mal et le pont que les ingénieurs ont conçu ne résistera pas à la violence de la tempête ni à la légende qui court depuis des lustres. Ce sens du tragique c’est aussi ce qui se manifeste dans « Les rumeurs du Rhumel » où le narrateur, à Constantine, rencontre son ami Abderrhamane qui évoque la lente dégradation de la cité et le suicide de son fils, chômeur, dans ces lieux d’une beauté grandiose. Il ne faudrait pas oublier que le regard de Michel Baglin se porte aussi sur divers mondes et que, parfois, il aime surprendre le lecteur par une fin inattendue, ainsi dans cette nouvelle intitulée non sans humour « Loupés russes » où le narrateur endosse le rôle d’un pitoyable détective dont se joue Elena une institutrice russe : elle a eu tôt fait de démasquer l’apprenti espion.
Eaux troubles conduit le lecteur au cœur d’une réalité, la nôtre, toujours prompte à délivrer des secrets, des surprises. Les personnages conservent une humanité que Michel Baglin met en valeur dans ce qu’elle a de plus intime, de plus inattendu.

Max Alhau. Diérèse. Hiver 2016/2017

Lucien Wasselin (La Faute à Diderot)

« Eaux troubles » se présente comme un recueil de nouvelles. La nouvelle est un court récit en prose, aujourd’hui, dont les caractéristiques sont de ne porter que sur un seul fait, l’absence de répit du lecteur, le faible nombre de personnages et un dénouement qui oblige le lecteur à réinterpréter la totalité de l’histoire.
Michel Baglin respecte bien la première caractéristique dans ses nouvelles. Les intrigues ne portent que sur un seul fait, plus ou moins complexe. Si, par exemple, dans Noël au bout du quai le fait est clairement circonscrit (Marinette va s’occuper de Julien, huit ans, qu’elle trouve « recroquevillé tout au bout du quai » - p 89 - un soir de réveillon), il est deux nouvelles où Michel Baglin mêle deux évènements vécus par le personnage principal à des mois, voire des années d’intervalle : je parle de Remous et de L’autre bout de la ligne. J’ai peut-être lu trop de livres, de récits, de nouvelles ou de je ne sais quoi, mais je m’interroge. Et ma remarque n’est que mineure ! Car l’essentiel est ailleurs… Le lecteur ne connaît pas de pause car l’auteur a le sens du suspens, les personnages sont réduits au minimum et la chute que maîtrise parfaitement Baglin amène le lecteur que je suis à réinterpréter l’histoire autrement…
L’intérêt de ces courts récits réside dans la façon dont Michel Baglin se sert de sa vie pour les écrire. Le lecteur attentif retrouvera donc des éléments qui sortent tout droit de l’intimité de l’auteur mais en évitant tout voyeurisme. Pour ne prendre que cet exemple, on peut affirmer que l’amour des trains tel qu’il est exprimé à la page 90 de Noël au bout du quai trouve son origine dans l’enfance de Michel Baglin. Faut-il le rappeler, Entre les lignes (la Table ronde 2002) raconte (entre autres choses) une enfance passée près des voies ferrées, la Lettre de Confranc (Rhubarbe, 2005) est l’histoire d’une gare abandonnée qui devient prétexte à revisiter l’histoire des XIXème et XXème siècles ? Ailleurs, dans ce recueil de nouvelles, c’est le journalisme qui est convoqué ou qui sert de toile de fond au récit (Remous, Le Lézard rouge…) : on se souvient alors que Baglin fut journaliste durant plus de trente ans… Quand ce n’est pas la vie personnelle de l’auteur qui sert, le lecteur retrouve avec plaisir des thèmes dans l’air du temps (la tricherie dans le sport, les catastrophes industrielles, l’écologie, les drames du Maghreb…) ; mais Michel Baglin n’est pas prisonnier d’un système, il sait nuancer son propos en tenant compte de l’actualité : « Alors pourquoi, depuis quelque temps, ses yeux s’étaient-il dessillés ? Parce que le Sahel où il avait conduit tant d’amoureux des déserts leur serait bientôt interdit par ces djihadistes qui récusaient la modernité et haïssaient l’étranger ? » (pp 149-150, En bout de course…). La lecture d’au Gué des Pèlerins fait penser à l’explosion du site AZF de Toulouse en 2001 qui fit 31 morts, 2500 blessés et d’importants dégâts matériels. Certes la nouvelle a été rédigée en 1989 soit douze ans avant l’accident ( ? ) d’AZF, certes dans Le Gué des Pèlerins il n’y a pas de victimes, mais ce texte fut écrit à Toulouse là où se trouve l’usine chimique AZF et le lecteur ne peut s’empêcher de faire le rapprochement. D’ailleurs Baglin situe plusieurs de ses nouvelles à Toulouse ou dans la région (Remous, L’infime clandestine, L’eau douce…) et l’on sent l’amour de l’auteur pour cette ville chargée d’histoire. À noter que Loupés russes fit l’objet d’une première publication en 2014 chez Rhubarbe...
On l’aura compris, Michel Baglin mobilise tout ce qui lui est personnel pour écrire mais sait faire œuvre originale empreinte d’un certain humour. Jamais les considérations personnelles ne prennent le dessus mais il ne renie rien de son humanisme.
Lucien Wasselin La Faute à Diderot (avril 2017) Voir le site



« Eaux troubles » sur Radio Mon Païs


J’ai été l’invité de Jo Peron sur Radio Mon Païs pour son émission « Là-bas sous les étoiles » le mercredi 26 avril à propos de mon recueil de nouvelles, « Eaux troubles » et de mes « Lettres d’un athée à un ami croyant ».



« Eaux troubles » sur Radio Occitania


Christian Saint-Paul, poète mais aussi infatigable passeur de poésie, m’a invité à deux reprises dans son émission « Les Poètes », sur Radio Occitanie (voir ici )
Une première fois le jeudi 25 mai 2017 pour discuter de ma « fiction épistolaire », « Lettres d’an athée à un ami croyant » (éditions Henry) Voir l’article.Discussion et lectures d’extraits.

Windows Media Audio - 7.9 Mo

Une seconde fois ce 1er juin à l’occasion de la parution de mon recueil de nouvelles « Eaux troubles » (éditions Petra).
On peut l’écouter en cliquant ci-contre.



D’autres nouvelles de Michel Baglin


« La Part du diable et autres nouvelles noires »


Ces treize nouvelles annoncent la couleur : elles sont « noires » comme la littérature policière et comme l’humour, car elles font certes « la part du Diable », mais aussi celle du sourire et l’enquête s’avère prétexte à un drôle de chassé-croisé entre l’auteur et des personnages malcommodes !

« Chemins d’encre »


Récits et carnets « au vent des pages ». Publié en 2009 par les éditions Rhubarbe, ce livre est réédité sous une nouvelle couverture en 2016. Il s’agit d’un recueil de récits et de pages de carnets mêlant souvenirs, anecdotes et réflexions sur la passion que suscitent les livres, espoirs, coups de cœur et coups de blues liés à la lecture et à l’écriture.

« Entre les lignes »


Récits sur des trains de vie et des moments d’enfance. Publié initialement à La Table Ronde en 2002, « Entre les lignes » est à coup sûr de tous mes livres celui qui a reçu la meilleure critique : Patrick Besson, Jérôme Garcin, Claude Villers, etc. l’ont salué. Épuisé, le livre est repris par Le Bruit des autres dans une nouvelle édition qui bénéficie d’une préface de Didier Pobel.

« Des ombres aux tableaux »


Désenchantement et ravages intimes : onze nouvelles dont la plupart des personnages se piègent eux-mêmes et ne découvrent « le dessous des cartes » qu’au prix de douloureuses remises en cause…

« Ruptures »


Des paysages intérieurs lézardés. Fragile et vulnérable apparaît le réel : les gestes et les mots qui le constituent perdent leur innocence à la moindre offensive de l’imprévu. Les « ruptures » sont ces instants qui, dans les paysages intérieurs de chacun, marquent la découverte d’une part d’inauthenticité, révèlent la faille ou le piège.

« L’Innocence de l’ordre »


Derrière l’anodin… Mon premier a la force du quotidien, mon second l’entêtement du rêve. Mon troisième est ce hiatus entre eux qu’on tente de surmonter lorsqu’on refuse "la force des choses", ou d’oublier quand on consent. Mon tout, qu’il soit "bourgeois", "révolutionnaire" ou simplement domestique, se nomme toujours l’Ordre, celui qu’on s’efforce de croire légitime. Donc innocent.



dimanche 4 décembre 2016

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Ces quinze nouvelles nous rappellent qu’un rien suffit à rendre les eaux troubles. Ici c’est une crue, un remous, ailleurs un pont lancé, un vent mauvais, une rencontre ou une couronne d’olivier, une pollution de l’air ou de l’âme…

Ces intrigues nous font aussi voyager, elles se déroulent sur le canal Volga-Baltique, un lac du Québec, un quai de gare, à Constantine, dans une vallée du Sud tunisien ou dans le maquis corse… Ou simplement en descendant le cours d’une vie au fil de la Garonne, à Toulouse.

Des histoires en suspension se cristallisent alors quand remontent du fond vaseux des existences et de la solitude, les émotions enfouies.



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