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Christian Da Silva

« Écrire avec acharnement et lucidité demeure le seul recours »

Entretien Christian Da Silva - Michel Baglin

En 1993, Christian Da Silva m’a accordé une longue interview que le "Journal des Poètes" a publiée en partie. Je la reprends ici, in extenso.



Michel Baglin : Dans la présentation de ton recueil, « Hivernale patience » (Prix Malrieu 1990, SUD éd.), Daniel Leuwers parle à ton propos de « tellurisme », de « dialogue avec les éléments », des « éclats cosmiques » de ta poésie. De même, dans le dossier que te consacre la revue « Lieux d’être » (n° 15), Jean-Marc Debenedetti marque fortement cette volonté de « dire tout l’être, celui du dehors comme celui du dedans » et, selon l’expression de René Daumal, de pénétrer « la peau du monde ». Le moteur de ta poésie n’est-il pas cette quête du monde perçu comme une réalité qui à la fois s’impose et se refuse, qu’on n’en finit jamais d’approcher, de perdre, de creuser ?

Christian Da Silva : C’est sans doute le moteur de toute poésie et la réponse s’enrobe de ta question. Au moment de préciser, me revient en mémoire cette phrase de Gaston Puel entendue au hasard d’un débat : « Au fond, c’est toujours un peu le même poème qu’on écrit ». Elle correspond assez bien, me semble-t-il, à cette idée d’imposition, de refus, d’approche permanente, de perte et de creusement. On n’en aura jamais fini – sinon ce serait la fin de toute poésie et plus généralement de toute création – de questionner le proche univers dans ce qu’il a de plus élémentaire, donc d’essentiel.
Nous procédons de la terre, de l’eau, de l’arbre, du feu, de l’air, d’un mystérieux cheminement « vertical » depuis l’obscur réseau des enracinements jusqu’aux éclatements vertigineux du cosmos. Et nous sommes là, quelque part, chair dans la chair, noir dans le noir, lumière dans et hors la lumière, écrits et à écrire. Ayant pénétré cette « peau » par la nôtre nous avons devoir de reconnaissance, de ressemblance, d’identité. Le langage comme outil de creusement, pioche ou bulldozer, selon les moments. Ca peut aller très loin. Et, à peine a-t-on le temps de se fixer aux bouches humides des sources qu’un regard sur l’étoile remet tout en question. Ni vie, ni mort ou précisément cela. Orpailleurs de toute une éternité où, peut-être, l’or ne fut jamais. Nous avançons et chaque empreinte nous livre un peu du grand secret et le démultiplie… Écrire avec acharnement et lucidité demeure le seul recours, la meilleure chance d’éclaircie au bord de la monstrueuse énigme du temps.

M B : Éclaircie, peut-être, pourtant cette présence au monde que tu affirmes (par l’écoute, l’aspect charnel ou sensuel de ton écriture et par l’action militante de l’animateur-éditeur-diseur-chanteur) se double d’un sentiment d’exil récurrent. On l’a dit lié à la dualité de tes racines aveyronnaises (par ta mère) et portugaises (par ton père), mais ne l’est-il pas aussi à l’énigme d’un univers qui, indifférent à nos questions, nous fait étrangers sur nos propres terres ? Est-ce là le sens de ces formules de ton dernier recueil, « C’est peut-être cela le cercle » (L’Arbre à paroles, éd.) « Au dehors / une question aveugle. / En toi , / Nulle réponse / à la cécité des choses » ?

Christian Da Silva  : Double sens de l’exil. Sens multiple de l’exil. Acteur, diseur, chanteur, etc., quand il s’agit de poésie, procèdent d’une forme de marginalité. On a la volonté de faire entrer le poème dans le siècle ou, plus modestement, dans le quotidien – je veux dire celui des autres – mais on dérange quelque peu. On s’exile, on nous exile. Nous devenons inexorablement ces Indiens dans leur réserve, exilés au cœur de leurs propres terres. Mais nous avons l’instinct de chasse. Nos langages secrets ne le seront plus dans quelques décennies et certains d’entre nous, peu nombreux certes, se verront déterrés avec leur hache de guerre. Après les réserves on nous fera des musées de papier. Voir Lautréamont, Rimbaud et autre Artaud le Momo.
Exil au premier sens, celui du père dont on a continûment partagé la « saudade », (« Regret teinté de désir où se glisse l’espérance » ainsi que la définit le poète portugais Joao Cornes. Mais je lui préfère sans doute cette autre approche d’Augustina Bessa Luis, l’un des plus grands écrivains portugais d’aujourd’hui : « Une façon poétique de s’ennuyer. L’angoisse, l’espoir d’autre chose. On dit parfois que la saudade c’est l’angoisse du bien passé. Or, j’y ajoute cette nuance : c’est l’angoisse du bien qui ne viendra plus, du paradis perdu... »). On est toujours l’étranger de quelqu’un, le poète de personne, donc l’exilé de tous.
Puisque tu me demandes le sens de certaines formules, tu m’exiles déjà et tu t’exiles, et tu le sais. A chacun liberté d’interprétation. J’ai dit ce que j’avais à dire, littéralement. Mais, puisqu’il faut que je parle : les vers que tu cites disent essentiellement le cercle d’exil, l’enfermement, l’impossibilité de réponse d’une cécité à l’autre. Et pourtant, on creusera toujours. Encore une idée / Sisyphe de cercle et d’exil.

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Christian Da Silva, Gaston Puel, Serge Pey et Michel Baglin dans les années "80"

M B : Attends, l’éventail des interprétations qu’offre un poème, d’accord, c’est la liberté du lecteur, la chance offerte de nourrir les images de sa propre expérience, de ses paysages engrangés, de ses émotions. Mais un poème ne veut pas tout dire, sinon il ne dirait rien ! La poésie est aussi une manière de rencontrer l’autre, de partager un sens commun... non ?

Christian Da Silva : Cela va de soi… Il m’a toujours semblé que la « lecture » du poème était acte de création. Le poète a fait sa part de chemin, au lecteur d’assumer la sienne et le « sens commun » dont tu parles s’édifiera de la manière la plus naturelle, laissant cependant à chacun cette part très personnelle d’appréhension des choses propre à sa culture et, surtout, à la magie du verbe. S’il n’y a pas toujours partage du sens, du moins est-on à peu près certain de ce partage « de l’émotion » dont tu parles si bien dans ton livre « Poésie et Pesanteur ». Et, te citant, je ferai mien ce « rayonnement » que tu mets en évidence dans le chapitre « Poésie et communication » « La polysémie est la condition pour que le texte se nourrisse de lui-même et réalise toutes ses vibrations sémantiques pour que les mots se mettent à rayonner. »

M B : Comme maints poètes, il me semble, tu cherches une symbiose, peut-être une « communion », en tout cas une approche globale du monde et de l’être. Mais comment – ainsi que tu le proposes dans « C’est peut-être cela le cercle » – comment « tout rassembler en un seul verbe / pour dire un paysage / que personne n’entend » ?

Christian Da Silva  : Si j’avais la réponse, il n’y aurait plus rien à dire. Et ce n’est pas fausse sortie de ma part ou dérobade. Dire le paysage au sens global du terme, au sens minutieux aussi, comme l’archéologue essaie de mettre à jour le fragile et précieux mystère du temps. Écorce après écorce, goutte après goutte, souffler sur ces milliers de poussières, les désunir, les assembler à nouveau, dans un autre ordre, sous un autre éclairage et approcher ainsi l’or de tout à l’heure, l’espérance et le paradis perdus de tout à l’heure qui nous apprendront, avec le temps, à devenir modestes et orgueilleux, ce que nous sommes au fond, puisque nous croyons qu’un seul mot devrait pouvoir tout résoudre. C’est aussi acte d’urgence et de fraternité. Celle de l’exil, comme une antithèse primordiale. (J’observe que tu me cites deux fois dans mes affirmations les plus lapidaires, les plus contradictoires et évidentes à la fois et, étrangement, à propos de ce qui touche à la parole, au regard et à l’ouïe, mais dans leur aspect inverse ou négatif.)

M B : Peut-être, justement, parce que « la peau du monde » ne se traverse pas facilement et que l’obscurité, à l’intérieur comme à l’extérieur, reste omniprésente. Dans « Hivernale patience », tu écris d’ailleurs que « l’ordre reste aux ténèbres » et, plus loin, que « nos ténèbres vont au sac ! avec les langues ». Quelles sont donc ces ténèbres ?

Christian Da Silva : Je constate que plus que l’ordre ou les langues, fortement impliqués ici, ce sont les ténèbres qui te questionnent. Je répondrai donc sur ce point dans ce que, par contraste une fois encore, et sans jeu de mots, elles peuvent avoir d’éclairant au sens de la filiation même du titre de l’ouvrage.
Chacun sait – ou devrait savoir – que le poème est une lente gestation dans l’obscurité froide des profondeurs intérieures, sous cette « peau du monde » précisément. On fouille longtemps ces domaines d’ombre et d’hibernation où le sang tourne au ralenti à la recherche de ses propres pulsations, de cet autre nous-mêmes, animal d’attente et d’éveil. Et le langage fait lentement ses chemins de rature jusqu’à l’éclosion propice. Tout, avec la durée, a pris corps définitif en ces ténèbres faiseuses de vie, dans l’œuf noir du silence et des ventres, au gouffre des racines. Sommeil apparent où, en réalité, se construit l’expulsion des naissances. La lumière au bout ? Rien n’est moins sûr. Mais il faut bien, un jour, écrire la fin d’un hiver de ce trait vif qu’un soleil d’équinoxe rappelle aux battements du cœur. Le poème questionne la nuit, l’écrit et l’éclaire, s’y réchauffe, se fait des doigts, des lèvres et un regard qui, aussitôt, s’aveugle pour remuer de vieux silences obscurs en ces sacs de désordre apparent d’où il tire, aux forceps, une autre nuit première. Et ainsi de ténèbres en ténèbres jusqu’aux feux du grand jour dont le sang des perpétuels recommencements enfouira la tiédeur. Lieu circulaire et froid des fécondations : c’est peut-être cela...

M B : Dans le même recueil, je note : « imaginant cet autre nom réel des ronces... ». Quel est cet « autre nom » (caché ?) des choses, cette sorte de parole sous-jacente que tu sembles évoquer lorsque tu avances : « l’homme voudrait parler la langue du caillou, celle, peut-être, de l’impalpable » ? Est-ce du même ordre que ces « encres clandestines » où tu proposes de descendre ? Le monde parle-t-il un langage intelligible ?

Christian Da Silva : Une anecdote linguistique, si je puis dire, à certain degré éclairante pour la lecture au regard de mes champs lexicaux ou s inscrivent souvent : ronce, épine, griffe ou aiguille... Sylva, en portugais, signifie la forêt, mais la langue populaire l’emploie aussi pour désigner la ronce. Écorché vif, agressif, et tenant de cette force innée des sèves, dois-je ajouter, pour ceux qui me connaissent moins, que cette double appartenance patronymique à l’arbre et à ce qui déchire ou se déchire me convient assez bien ?... Voilà un peu pour « l’autre nom » dans le contexte que tu cites. Quant à celui « caché des choses », il doit bien exister et c’est certainement ce qui nous préoccupe. L’état, plus que le nom, la vie qui se dérobe et les moyens de cerner les plus justes limites, une profondeur ignorée, une fulgurance inhabituelle. Et justement n’est-ce pas aussi cela la poésie, ce désir, à partir d’une observation minutieuse, sous un angle inusité, de susciter un regard différent. A cette fin l’imagerie créative tente l’approche d’une autre appellation. C’est vrai qu’on s’évertue, non pas à parler une autre langue, mais à l’inventer malgré les apparences. Si bien que souvent on nous accuse d’hermétisme. En réalité il n’en est rien si celui qui lit sait se montrer quelque peu inventif. La lecture poétique – et beaucoup d’autres l’on déjà dit avant moi – est le contraire de la passivité, elle est acte de création. J’insiste bien, il n’est pas question de créer des mots, mais à partir de ceux dont nous disposons, de faire fructifier la langue, de la vouer à l’embellie, de faire en sorte que des rencontres subtiles en détournent le sens commun et déroutent le lecteur au point qu’il s’interroge et pénètre ces constellations oniriques où cherche à mieux se définir le réel. L’univers du poème s’éclairera d’universalité le jour où celui qui passe saura donner du sens au sens. L’impalpable, oui. Et pour l’exprimer, ces encres de contrebande beaucoup plus désirables, lumineuses d’avoir su emprunter des sentes difficiles, y dérobant les parfums de mystère et de risque... et c’est toujours des ténèbres qu’on les extirpe, noires venues du noir pour colorer d’évidence les attentes enfouies. Et puis, la clandestinité n’est-elle pas notre lot ?... Mener subtilement l’impalpable à la réalité des pierres et faire en sorte que celles-ci, troublantes énigmes, s’écrivent soudain d’une encre plus charnelle.

M B : Le langage, primordial bien sûr comme outil, mais aussi comme partie constitutive de nous-mêmes, garde dans tes textes un statut ambigu. Tu parais t’en défier – surtout de la nomination qui cloisonne, fragmente, enferme – mais tu le donnes comme le seul accès à la réalité profonde. Et s’il y a toujours « attente d’une parole » (« Hivernale patience ») tu affirmes aussi dans tes derniers poèmes publiés (« Un espace moins froid », Lieux d’être N° 15) : « Les mots ne révèlent que l’obscur ». Et : « J’ai découvert, un jour, que le langage est une soif comme les autres, maîtrisable et mortelle. » Alors, le langage, « soif » inextinguible, outil de connaissance, ou acte démiurgique, prise de possession des choses ?

Christian Da Silva : Il n’ y a pas d’ambiguïté forcenée comme pourrait l’induire le mot « statut » que tu emploies. Plutôt volonté de susciter, en laissant une marge de liberté, j’allais dire une chance. Oui, si l’on veut laisser à l’autre sa chance, il doit sentir qu’on détient à peine sa propre vérité et que, surtout, il n’y a pas de vérité immuable. C’est pourquoi on ne révèle que l’obscur. Mais révéler les ténèbres n’est-ce pas les rendre déjà moins insondables ?
Le langage. Voilà bien l’essentiel et, au fond, tout cela sera encore et toujours une question d’esthétique. Les mots, leur usage sont source et soif du même coup et on se reconnaît bien dans le verbe désaltérer. Le langage est créateur mais sans exclusive sinon on retombe dans les excès stériles de l’expérimentation pure dont se libère à peine la poésie d’aujourd’hui. J’opterai pour « prise de possession des choses » et il y a là cette part sensuelle, cet acte pur hors de toute gesticulation qui, un jour, conduit à une connaissance fragmentaire puis à une autre, énorme puzzle poussant toujours plus loin ses limites, sorte de dieu bourré d’énigmes dont on cherche patiemment à déjouer les oracles (d’où peut-être cette apparence d’ambiguïté dont tu parles).
L’univers est langage. La poésie est langage. Nous apprenons toute une vie, dans le creusement tenace, à faire en sorte que les deux se retrouvent. Bien sûr, il y a les philosophes, les historiens, les scientifiques et autres chercheurs, eux sont du spectacle, parce qu’un jour ils proposent des solutions pragmatiques. La poésie, elle, n’est pas une solution mais une avancée de l’insondable par l’exploration du langage et sous son impulsion. Il devient commun de citer Bachelard et la lecture de Michel Serres révèle une conception « poétique » du langage philosophique vers l’accès à la connaissance... Mais nous abordons là un autre domaine...

M B : Toute ta poésie est image, comme si tu te gardais de nommer les objets, les êtres ou les sensations, préférant les suggérer, révéler leur vérité plurielle par leurs entours. Que dévoile donc le secret de l’image ? Pourrais-tu écrire en prose ?

Christian Da Silva  : Poésie et image. Voilà presque un pléonasme et je le cultive à plaisir. Parce qu’il ne faudrait tout de même pas oublier le plaisir, on en parle si peu ! Je veux dire celui conscient dont on jouit deux fois plus et que prolongent de futures lectures… L’image est également secret. Elle ne révèle rien, elle suggère. Et si elle dit, seul celui qui la conçoit est en mesure de retracer le moment vécu du poème et la vérité « historique » de cette trace. L’autre n’y entrera que par l’effort. Il fera de l’image sa chose, l’absorbera ou se fera absorber, y construira sa propre histoire, sa vérité. Chercher autre chose serait vain. Nommer ne sert à rien, dans le sens de décrire ce que l’on voit, cela reste très éloigné du champ onirique propre à l’écriture poétique et relève, au contraire, du langage prosaïque implanté dans une ère logique. Entendons-nous bien, je le répète, il n’y a de secret que pour le lecteur, sauf à certains moments de sublimation de l’écriture où le hasard fait surgir une imagerie subtile, mystérieuse alchimie subconsciente qui s’inscrit exactement dans la trame du poème, on en fait le constat de non responsabilité et, n’y pouvant rien changer, elle demeure car, semble-t-il, son absence serait destruction de l’édifice.
C’est dans ces arcanes que je me sens le plus à l’aise, sans m’y complaire. La langue poétique est encore l’outil dont je me sers le moins maladroitement quand il s’agit de transcrire tous ces moments ou ces choses complexes qui nous habitent ou nous environnent de leurs correspondances. Mais je devrais pouvoir écrire en prose, et je m’y emploie. On entre alors dans un autre type de travail d’écriture, de plus longue haleine. On quitte le resserrement, la fulgurance de l’image. On se servira d’elle, sans aucun doute, mais sous un autre aspect, plus proche de l’ornement littéraire que de l’approche essentielle... Autre débat...

M B : Jean Orizet a parlé d’un Da Silva mousquetaire. Comment apprécies-tu cette comparaison qui t’invente de nouvelles filiations, gasconnes cette fois ?

Christian Da Silva : La filiation gasconne est certainement présente, comme un clin d’œil, mais plus, peut-être, la silhouette, l’aspect physique, l’accent, le côté provocateur, généreux, chatouilleux... aux autres de voir... Cela dit, j’aime assez cette comparaison, cet air de dire : « Si tu ne vas pas à la poésie, la poésie ira à toi », que je n’ai cessé de pratiquer, sous diverses formes, au fil des années… Le personnage de Cyrano, par exemple, m’émeut : ferrailleur irritable au grand cœur, verbalement colérique, toujours prêt à aimer ou à mordre, conscient du pouvoir des mots face à la niaiserie, aux bassesses et à l’absurdité, cela ne va pas sans risques.

M B : Ta poésie est tout, sauf désincarnée. En tant qu’homme, tu viens de traverser la rude épreuve de la maladie. Ce cancer contre lequel tu t’es battu et que tu surmontes a-t-il modifié ton écriture ?

Christian Da Silva  : Je n’aime pas m’apitoyer sur mon sort. La nature m’a donné des moyens de lutte. Je n’ai eu d’autre mérite que de les juguler. Je suis, comme dirait l’autre « tombé dedans quand j’étais petit », ça aide. Quant aux interférences sur mes comportements d’homme et de poète, il faut attendre. La vie n’est pas si simple, mais elle est là, un peu plus belle maintenant. Je suis né sous le signe du Cancer, ascendant Cancer... A nous deux, on crèvera bien le troisième, voilà ce que je me suis dit, dès le départ. Jusqu’ici, mission accomplie. Affaire à suivre cependant, du médical à l’image !

M B : Peux-tu nous parler de ton prochain recueil ?

Christian Da Silva : Le titre « Papiers d’exil », à paraître en avril aux éditions de la Bartavelle, dans la collection « La Main profonde », dirigée par Dominique Sampiero, avec une préface de Marie-Claire Bancquart, orné d’une gravure originale de Michel Roncerel pour les exemplaires de tête. Un ensemble sur le thème de l’enfermement au cœur de l’inextricable quotidien : forêt, ténèbres, broussailles, passé, présent... On cherche l’éclaircie, la Plaine, symbole de paix où, sous une lune d’aube paissent de tranquilles chevaux. Au fil des textes – en fait un seul et même poème – dans les jaillissements de l’obscur, revivent les traces de ce que furent une enfance, une vie, l’amour, ces besoins de partance inassouvis, l’autre pays du cœur où demeurent mes racines maritimes. La Saudade une fois de plus.

Recueillis par Michel Baglin. Toulouse, Mimizan, Liverversenq, Bunheiro. Eté, automne 1993



jeudi 22 juin 2017, par Michel Baglin

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Christian Da Silva

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Photo Evelyne Cabrit

Christian Da Silva est né à Decazeville dans l’Aveyron en 1937 et a vécu au cœur du Rouergue, en une vieille demeure avec les arbres, la terre, l’eau, l’herbe, les pierres… Il est décédé le 26 juin 1994, à l’âge de 57 ans.
Instituteur, il fut un promoteur de l’introduction de la poésie contemporaine dans le milieu scolaire.
Poète, il publia ses premiers poèmes en 1968 aux éditions Encres vives avec « Cendres sera mon aube ». Il fit ensuite paraître une quinzaine de recueils ou plaquettes et obtint le prix Malrieu en 1990.
Il a dit et chanté la poésie un peu partout et a fondé la revue Verticales 12 qu’il a animée plus de dix ans. Il inventa et défendit une notion qu’il nomma le « poétisme », soit « une manière de vivre la poésie dans le quotidien ».

Je lui avais consacré le numéro 17 de Texture au printemps 1984.



Bibliographie

« Cendres sera mon aube » Encres vives, 1968
« Et pour toute semence », Verticales 12, 1970
« Au regard des pierres », Encres vives, 1971
« Fêlure du jour », Millas-Martin, 1972.
« Sang et racines », Verticales 12, 1973.
« La blanche promesse de l’os », Le Dé bleu, 1975.
« Langage à deux mains sur la glaise », L’Arbre, 1975.
« D’un autre exil », Rougerie, 1977.
« L’octobre seul », Saint-Germain, 1978.
« D’objets sur le papier voyeur », Multiples, 1980.

« Fenils de hautes marées », Verticales 12, 1982.
« Au bord insaisi du voyage », Tribu, 1984.
« Dit de l’arbre », La Grisière, 1987.

« Pour que le soir te prenne par la main », Cheyne, 1989.
« Hivernale patience », Sud, 1990. Prix Jean Malrieu.

« C’est peut-être cela le cercle », L’arbre à paroles, 1993.



Entre la terre et le large


Après leurs décès à une quinzaine de jours d’intervalle, j’avais publié dans "La Dépêche du Midi" un hommage conjoint à Pierre Gabriel et à Christian Da Silva, que j’avais repris par la suite pour une évocation des deux « compagnons de songe » de l’Atelier imaginaire auquel ils ont été associés. J’en extrais le passage suivant.

Christian Da Silva était un homme bouillant, chaleureux, un mousquetaire, ont dit certains. Un baladin, aussi, qui savait monter sur les planches, interpréter en comédien, chanter en poète, séduire en bon vivant. Une grande gueule, au meilleur sens du terme : de celles qui savent remettre les choses à leur place et rendre aux mots leur pesanteur humaine.
Son œuvre court de « Cendres sera mon aube » paru en 68 (Encres vives) à « C’est peut-être cela le cercle » (L’arbre à paroles) édité en 93, en passant par « Langage à deux mains sur la glaise » (L’Arbre), « D’un autre exil » (Rougerie), « La Blanche promesse de l’os » (le Dé Bleu), « D’objets sur le papier voyeur » (Multiples), « Hivernale patience » (Sud) qui lui valut le prix Malrieu, ou encore les « Papiers d’exil » (La Bartavelle) son dernier recueil.
La poésie de Christian interroge et célèbre les connivences de l’homme et de la terre, du feu, de l’eau, son rapport tellurique à son environnement. Il y a chez lui un symbole, une métaphore redondante – celle de l’arbre, compagnon intime – qui aide à comprendre ces thèmes fondateurs et paradoxaux que sont l’enracinement d’un côté et, de l’autre, l’appel du large – sorte de contradiction fertile, de dialectique qui nourrit son œuvre.
A propos d’un de ses titres, « Fenils de hautes marées », il s’expliquait : « Le fenil, dans sa tranquille assurance de granit, de poutres et d’ardoise (...) représente cette part terrienne de mes racines que je dois à ma mère... Les marées symbolisent le pays du père, ce Portugal lointain (...) que je n’ai connu que bien tardivement, alors que depuis ma plus petite enfance, mon père à la veillée m’abreuvait de récits arrachés à sa propre nostalgie ».
Conjuguer une présence au monde fortement revendiquée et le ressourcement constant au déséquilibre qu’engendre l’exil crée la tension qui, sans doute, porte l’écriture. Et cette « osmose de la sève et du sel », se réalise dans la fable du « Dit de l’arbre » (La Grisière) qui conte la métamorphose d’un arbre ivre du large en bateau découvreur de nouvelles terres. Ainsi s’abolit toute distance et s’accomplit une sorte de communion. Au-delà de la mort dont son oeuvre est également hantée, mais qu’il percevait moins comme une menace que comme l’aiguillon poussant à vivre pleinement, ici et maintenant, sa passion d’homme et de poète.
Christian l’a pleinement vécue, avec exigence, en animateur infatigable. Lui qui avait crée une revue – Verticales 12 – afin d’accueillir et de donner à lire. Et cela aussi est une leçon qu’il nous donne. Une leçon de partage. Une leçon de passeur de mots.

Michel Baglin



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