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Casimir Prat

« Elles habitent le soir »

Une poésie pour faire entendre le temps

Casimir Prat, poète toulousain, est un élégiaque. Son inspiration reste celle d’un poète extrêmement attentif à la fragilité du présent, au « scintillement » des visages, des voix, des émotions.




S’il s’attarde aux choses les plus humbles, le poète « nie leur inanité », ainsi que le note Gaston Puel. Car ces menus objets sont les témoins de l’amour au quotidien, des jalons dans « la buée indélébile des jours » ; ils ponctuent une écriture immédiatement reconnaissable à sa façon lente, minutieuse et enveloppante d’inscrire les êtres et les gestes dans un espace mélancolique parce que menacé : « Son poème est le murmure des choses enroulées dans le temps », précise encore Puel. Et, à travers ce murmure, monte le chant des évidences poignantes (de la fugacité, du vide, de l’absence) comme aussi de la fascination devant ce qui s’offre — la beauté, la nudité : de la femme, d’un ciel, d’un geste épuré — et vous laisse sans voix. Cela ressemble à une célébration du silence ; silence essentiel chez Prat, silence de « toutes ces choses qu’on ne voit plus » notamment, et au creux duquel le poème réveille, fait sourdre, comme une élégie.

« Elles habitent le soir »



Un de ses principaux recueils est « Elles habitent le soir » , prix Artaud en 1988, pour la réédition duquel (en 1999) j’ai écrit la préface suivante :

Le repentir, celui des écrivains, – cette ultime correction apportée sur le jeu d’épreuves avant de tirer un trait, de décider qu’on en a fini avec ses mots déjà imprimés mais pas encore détachés, affranchis, livrés au vent des pages (avant, en somme, de renoncer à s’amender une fois encore) – ce dernier recours de l’auteur, qui le brouille parfois avec l’éditeur ou l’imprimeur, est un scrupule qui ne se connaît pas. Le lecteur n’en saura rien.
A moins, bien sûr, que le repentir ne s’inscrive de quelque façon sur la page. Dans la manière dont un artiste aborde sa création ; la manière d’un Pierre Oster, par exemple, multipliant et publiant les états d’un même poème toujours en devenir et qui croît par ses variantes.
A moins que le repentir ne devienne en quelque sorte le moteur de l’écriture, celle-ci procédant par retours sur elle-même, telle une spirale, pour approcher un centre, un fond, sans doute inaccessibles. Si « le silence est une vrille qui, lentement, tourne et pénètre la mémoire et l’espoir », le poème lui ressemble, qui revisite les mêmes lieux (les mêmes passages ?) et sans cesse reprend son propos, non pour peaufiner mais pour creuser. Tel me paraît en tout cas le poème de Casimir Prat : en quête, pathétique, de justesse. D’une impossible adéquation de l’expression et de l’expérience, cette dernière, pareille à l’horizon face au marcheur, reculant devant l’avancée des mots. Aussi voit-on fleurir parenthèses, tirets et guillemets, encadrant autant de reprises, de précisions apportées, de corrections relativisant le propos, de repentirs au grand jour. Aussi pénètre-t-on dans cet univers par paliers, au gré d’une parole qui progresse par incises et multiplie les questions sans attendre les réponses.
Étrange univers où tout se dérobe. Tout ? Non, pourtant. Casimir Prat reste un poète du quotidien, attentif à ces riens qui trament notre ordinaire. Chez lui, il y a « le savon blanc en évidence sur l’évier comme preuve que le jour est bien là ». Ce jour qui « allège », référence à un réel salvateur. Et les objets y ont du poids : « le pain fait toujours sa lumière pesante et rude comme une pierre au milieu du ruisseau s’agrippe, ne veut pas aller plus loin. » Les êtres eux-mêmes, telles les sœurs essorant leurs cheveux avec « un médaillon entre les dents », y inscrivent des gestes précis et familiers. Pourtant, cet univers féminin de sensations douces et rondes (qu’on retrouve, inchangé, dans un de ses derniers recueils, De temps en temps), de frôlements et de nostalgies, de pensées jamais tout à fait abouties et d’émotions volatiles, nous abandonne à une sorte d’impesanteur. Les sœurs regardent « au loin », autant dire ailleurs ; elles écoutent « comme un appel ». Tout y murmure sans rien livrer de ses secrets, comme la pluie, comme la douleur, comme les larmes ou cette jeune fille tenant caché dans son dos « le mouchoir secret de sa défaite ».
Ce qui se dérobe ? Le sens, au bout du compte. Qu’il s’agisse ici de l’enfance et de réminiscences embuées par la distance ne fait qu’ajouter à la déréliction partout sensible, dans « l’immense mansuétude des choses solitaires » autant que dans les silences mélancoliques des personnes ou dans « la couleur fugitive d’un retard qui ne sera jamais comblé ». Casimir Prat dira ailleurs et souvent son souci « de choses qui n’existent presque pas » et remuent pourtant en nous. « Il n’y a pas d’histoire... » répètent aussi les sœurs. Mais il y a cette terrible nostalgie dans les regards et dans les cœurs, qui veut que tout, même le présent, soit perçu comme avec le recul des années, déjà enfui, lointain, perdu.
Cette poésie de la fragilité, de la quasi immatérialité de nos existences, fait entendre le temps, le rend presque palpable dans l’attente sans objet, la patience appuyée aux rituels domestiques, la sourde inquiétude de ce qui vit et frémit, les phrases inachevées, suspendues, comme rengorgées. D’où la tonalité inimitable des poèmes de Casimir Prat qui en fait la valeur (et explique mon choix de publier à l’époque, à Texture, une première version de « Elles habitent le soir »). La parole, ici, est elle-même fragilisée, suspendue au-dessus du vide, privée d’assurance et de toute autre caution que celle de celui qui cherche à parler au plus près de son incertitude même. Mais elle demeure en cela persévérante et scrupuleuse. D’une infinie richesse sensible et surtout, parce qu’insatisfaite d’elle-même, se confrontant sans cesse à l’inachèvement, capable d’aller chercher loin, très loin au fond de nos intimités, pour dialoguer avec elles, les voix qui parlent aussi de notre vulnérabilité. Et, malgré tout, savent la valeur poétique de la banalité quotidienne.

Réédition en trilingue


La démarche est très européenne, puisque ce sont deux éditeurs, l’un toulousain (A chemise ouverte) et l’autre allemand (Verlag im Wald - Editions En forêt) qui se sont associés pour co-éditer ce recueil en version trilingue : français, allemand et occitan de Gascogne. Il s’agit, en fait, d’une réédition : « Elles habitent le soir », a été publié il y a une dizaine d’années par Jean le Mauve. Il est ici traduit par Nicolau Rei Bèthvéder (occitan) et Rüdiger Fischer (allemand) et orné de six calligraphies d’Henri Renoux.
Si « le silence est une vrille qui, lentement, tourne et pénètre la mémoire et l’espoir », le poème lui ressemble, qui revisite les mêmes lieux et sans cesse reprend son propos, non pour peaufiner mais pour creuser. Tel me paraît en tout cas le poème de Casimir Prat : en quête, pathétique, de justesse. D’une impossible adéquation de l’expression et de l’expérience, cette dernière, pareille à l’horizon face au marcheur, reculant devant l’avancée des mots. Aussi voit-on fleurir parenthèses, tirets et guillemets, encadrant autant de reprises, de précisions apportées, de corrections relativisant le propos, de repentirs au grand jour. Aussi pénètre-t-on dans cet univers par paliers, au gré d’une parole qui progresse par incises et multiplie les questions sans attendre les réponses.
(...)

(Extrait d’un article paru dans Poésie 1 n° 43 en septembre 2005)
Michel Baglin



mercredi 30 novembre 2005, par Michel Baglin

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Casimir Prat

Fils de réfugiés politiques espagnols, né en 1955, Casimir Prat vit à Toulouse.
Il publie dès sa jeunesse des poèmes en revues, fait la connaissance de Francis Ponge qui préfacera son recueil « L’Horreur ou la Merveille » publié en 1983 par la revue Multiples que dirige Henri Heurtebise.
Depuis, son œuvre a été distinguée à plusieurs reprises : par le prix Artaud en 1989 et par le prix Max-Pol-Fouchet en 1993.
Libraire, il anime également des ateliers d’écriture.
Il a coordonné "Une ferveur brûlée", anthologie de poèmes de Jean Malrieu (éd. L’Arrière-Pays, 1995).



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J’avais publié en 1985 à l’enseigne de Texture une première partie de « Elles habitent le soir »



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