Jacques Lovichi

En moi, Jacques

L’hommage de Jean Poncet à son ami et au poète

L’automne, cette année, un automne comme jamais je n’en ai connu à Marseille, automne nordique soufflant, des semaines durant sans discontinuer, un vent d’est porteur de nuées et de pluies, oui, cet automne aura engrangé une bien cruelle moisson : du côté des Carpates, Vasile Dâncu, le paysan-poète du village de Runc, en septembre ; à Lyon, François Montmaneix en octobre ; et maintenant, Jacques Lovichi, depuis trente ans mon frère – il disait « mon père », prenant prétexte de sa barbe plus fleurie –, mon frère en poésie, en combat pour la poésie, mon frère dans la vie. Il avait quatre-vingt-un ans.



Dans ma rue, cette année,
Résonnent les pas de mes amis en allés.
Inexorable départ que reflète,
Dans ma rue, l’obscurité des fenêtres.

Bella Akhmadoulina

18 novembre 2018. Le sultan des asphodèles est mort !


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Jacques à Sète (photo Guy Bernot)

Il faut bien ici que je parle de l’écrivain, du poète. Même si ce n’est pas le poète que je pleure : un poète ne meurt pas, il vit aussi longtemps que vivent ses livres ; il suffit de les relire pour qu’il soit de nouveau présent – l’essentiel de la bibliographie de Lovichi est présentée à côté de ce texte.
Oui, il faut bien que j’évoque ici l’écrivain corso-provençal d’expression française, ainsi qu’il se définissait, le grand poète qu’il était et dont l’art, subtil et profond, à la fois charnel et enraciné dans l’universalité des mythes antiques, grecs ou celtes, fut reconnu et justement récompensé par les Prix Artaud, puis Mallarmé ; le romancier et le conteur qui, d’une langue aussi riche et mélodieuse que celle de ses poèmes, savait mettre sa biographie – réelle ou rêvée – au service d’histoires d’hommes confrontés à leur vision éthique de la vie ; l’inlassable chercheur qui, depuis ses années estudiantines et pendant un demi-siècle, s’attacha à sortir Germain Nouveau d’une ombre assassine pour lui redonner sa juste place au sein du trio qu’il formait avec Rimbaud et Verlaine ; mais aussi l’écrivain au service des autres écrivains, celui qui, du milieu des années 60 jusqu’à sa mort, mena dans diverses revues (Encres Vives, Sud, Autre Sud, Phoenix, Les Archers) une vie de compagnonnage poétique attachée à faire entendre les voix les plus diverses et susciter des échanges fructueux entre poètes de tous pays ; celui qui, de même, pendant quelque deux décennies dans sa chronique hebdomadaire du quotidien La Marseillaise, salua et fit connaître les dernières œuvres des romanciers, historiens, sociologues, essayistes, poètes, qu’il aimait – sans pour autant toujours les connaître, car la complaisance fut toujours étrangère à son caractère.

Mais ce n’est pas Lovichi que je pleure, c’est Jacques, l’homme, mon ami. Parce que c’est lui que j’ai perdu et parce que l’homme éclairera, pour ceux qui n’ont pas eu la chance de le connaître, l’écrivain. Et j’égrènerai mes souvenirs sans ordre, car aujourd’hui, je n’ai pas la force de les mettre en ordre – à quoi bon, d’ailleurs ?
Jacques, l’un des trois Pieds Nickelés : ainsi s’était baptisé l’indéfectible trio qu’il forma pendant près de cinquante ans, contre vents et marées, avec les poètes Jean-Max Tixieret Yves Broussard – l’identité de Croquignol était évidente mais je n’ai jamais su, de Jacques et de Jean-Max, qui était Filochard et qui Ribouldingue... Jean-Max Tixier, dont la disparition en 2009 l’avait tant marqué que j’en viens à penser qu’il lui tardait de reprendre avec lui, dans un nouvel espace-temps, leurs conversations quotidiennes au cours desquelles ils se lisaient leurs productions de la veille ou de la nuit finissante avant de refaire le monde, poétique autant que civil. Et Yves Broussard, Croquignol maintenant bien seul, sans ses deux compagnons d’aventure, pour affronter le mystère de l’être (1).

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Jacques Lovichi (à droite) et Jean Poncet (au centre), durant une soirée, animée par Sylvestre Clancier, que leur a consacrée le Pen Club Français récemment.

Jacques, né à Marseille « à équidistance de la maison natale d’Antonin Artaud et de l’hôpital de la Conception où mourut Arthur Rimbaud », qui portait le nom d’un père dont la disparition précoce, alors qu’il était encore enfant, explique peut-être son attachement de toute une vie, pour ne pas dire le sentiment d’appartenance, à une île où il n’était pas né, où il se rendait de moins en moins souvent par peur de ne pas y retrouver ses souvenirs, mais une île très présente, souvent même centrale, dans son œuvre et où il souhaitait que ses cendres fussent, le moment venu, dispersées.

Jacques, tendresse et rudesse indissociablement mêlées, qui portait toujours autour du cou, suspendue à une fine chaîne d’or, l’alliance de son mariage avec une épouse elle aussi très tôt disparue. Jacques, indiciblement triste pendant de longs mois parce que son fils Michel s’était brouillé avec lui et qui s’obstinait dans son refus de lui téléphoner « parce que ce n’est pas à son père de faire le premier pas ! ».
Jacques, dont les yeux s’éclairaient d’émotion quand il évoquait le tatouage sur le cou de sa petite-fille Letizia : Mangrove, peut-être celle de ses œuvres qui lui tenait le plus à cœur.
Jacques, tel un vieux berger, qui ne sortait jamais sans emporter au fond de sa poche un antique Laguiole au manche patiné et à la lame si souvent affutée que le fil en était devenu tout incurvé. Jacques, qui, un soir que nous rentrions à pied d’une réunion au siège de la revue Sud, m’expliquait que si on voulait l’agresser, « ils trouveraient à qui parler » ; et répondant à mon regard interrogateur, il sortit fièrement de sa sacoche un revolver dont il me dit qu’il l’avait toujours à portée de main… !

Jacques, qui, par tradition – inventée ? difficile à savoir avec lui –, ne mangeait pas de fromage : « Sur l’île, dans ma famille, depuis 1484, les hommes font le fromage, mais ce sont les femmes qui le mangent ! » ; et au restaurant, il commandait immanquablement une pizza aux anchois « sans fromage ! » avant de terminer le repas sur un colonel, souvenir et symbole des vieilles agapes hebdomadaires de l’équipe sudiste à la librairie-restaurant Les Arcenaulx de Marseille.

Jacques, devenu breton aussi et, plus largement, celte après son séjour sur la presqu’île de Crozon, où il occupa son premier poste de professeur de français avant d’être muté à La Ciotat, sur les rives de sa mer originelle. Jacques, amateur de whiskey irlandais après avoir découvert, en compagnie de Frédéric-Jacques Temple et Roger Little, cette autre île, plus septentrionale, qui renforça encore sa celtitude.

Jacques et sa maison engloutie sous les livres et les papiers comme au lendemain d’une éruption cataclysmique, qui pestait sans cesse contre le grignotage des pinèdes environnantes par l’avidité des promoteurs immobiliers et l’incurie d’un maire à leur solde et qui, depuis sa terrasse, regardait passer les ferries reliant Marseille et Corse dans une fenêtre de bleu toujours plus étroite et plus polluée par des immeubles disgracieux.

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Yves Broussard et Jacques Lovichi (photo Jean Poncet)

Jacques, véhément et intransigeant dans tous les domaines de l’existence, y compris en littérature, que son attachement républicain à la justice sociale amena un temps dans les rangs du Parti communiste français et qui, jusqu’à la fin, apporta sa contribution au combat libertaire et poétique de Richard Martin, le fondateur-directeur du Théâtre Toursky de Marseille, dernier théâtre populaire de France ; de même qu’il collabora à La Marseillaise, seul quotidien régional issu de la Résistance et encore en vie – sa dernière chronique y parut moins de trois semaines avant sa mort : elle était consacrée à ma traduction du poète roumain Lucian Blaga et je ne peux m’empêcher d’y voir là sa volonté de me faire un ultime cadeau avant de partir, lui qui, depuis mon retour de Roumanie à la mi-octobre et pour la première fois en trente années, avait reporté, les uns après les autres, tous nos projets de rencontre parce qu’il « ne s’en sentait pas, plus tard… ».

Jacques, qui avait mis le point final à son dernier poème le 2 février 2009, jour de son soixante-dixième anniversaire : « Il y a toujours un livre de trop. Ne l’écrivons jamais. Du moins, ne le publions pas. Qui sait s’arrêter reste grand. Son œuvre en tous cas demeure intacte. Plus simplement, demeure. »

Jacques, attristé par la mort de son abricotier dont les soleils juteux étaient si parfumés et qui aurait voulu en planter un autre. Je sais que seront respectées, comme il se doit, ses dernières volontés que ses cendres soient dispersées près du village familial de Zigliara, dans les eaux du Taravu, « au gué de la Femme morte ». Mais je ne sais comment faire pour que les futurs occupants de sa maison ciotadenne, quels qu’ils soient, sachent qu’à planter un jeune abricotier au milieu de ce jardin, ils érigeraient la plus belle des stèles tout en accomplissant un acte d’amour.

Jean Poncet

(1) Au moment où je termine la rédaction de ce texte, j’apprends avec effarement la disparition de Yves Broussard deux semaines jour pour jour après le départ de Jacques. Il n’y a plus de Pieds Nickelés, un pan entier de l’histoire littéraire française entre dans la légende. Et leurs amis dans le plus douloureux des deuils.



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Jacques Lovichi : L’hommage de Jean Poncet à son ami et au poète. Lire

Jacques Lovichi : « Mythologies de haute mer » (Max Alhau) Lire



vendredi 7 décembre 2018

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Jacques Lovichi


Poète corso-provençal d’expression française né à Marseille en 1936, sous le Front Populaire, Jacques Lovichi « secrète depuis toujours le fragile calcaire du poème » (J.-M. Tixier). Proche des Cahiers du Sud dont Jean Ballard lui ouvrit les portes, durablement influencé par un long séjour en terre celte (enseignant pendant trois ans les Lettres dans la presqu’île de Crozon en Iroise, il n’en est jamais tout à fait revenu), il entre dans les années soixante-dix au Comité de rédaction de la revue Encres Vives, puis à celui de SUD et créera avec ses amis la revue Autre SUD dont il fut rédacteur en chef durant les onze ans de parution, avant de l’être aux cahiers littéraires et poétiques Phoenix.
Romancier, essayiste, nouvelliste, spécialiste de Germain Nouveau sur lequel il a écrit trois ouvrages et, dans un tout autre domaine, de la sorcellerie occidentale en son expression littéraire, il a mis fin en 2007 à une œuvre poétique mainte fois traduite et composée d’une quinzaine de recueils qui lui ont valu plusieurs prix, dont l’Antonin Artaud et celui de l’Académie Mallarmé (2002) pour l’ensemble de son œuvre, à l’occasion de son anthologie « Les derniers retranchements » (au Cherche Midi).



Bibliographie des œuvres disponibles


La majeure partie de l’œuvre de Lovichi – comme il avait voulu signer son dernier recueil, sans le prénom, clin d’œil amical à son vieil ami Guillevic – n’est plus disponible et ceux qui l’ont connu trop tard pour avoir dans leur bibliothèque ses livres les plus anciens devront attendre leur réédition hypothétique et pourtant si souhaitable. En attendant, on pourra lire et relire :

« Mangrove », œuvre expérimentale, à la fois roman et poème (éditions Ipomée, 1982 ; réédition Le Temps des cerises, 2000) ;
son dernier roman, « Les Sources de la nuit » (Lucien Souny, 2015) ;
ainsi que son testament à la fois poétique et humain, « Mythologies de haute mer » (Jacques André éditeur, 2017). Voir ici.

Et pour ceux qui voudront essayer de se procurer des livres d’occasion, voici, d’après mes recherches sur l’internet, les quelques titres qui semblent encore trouvables :
la poésie : « Poèmes sans importance » (Les Amis de Pétrarque, 1959), « Définitif provisoire » (Sud, 1980), « Fractures du silence » (Sud, Prix Artaud 1987), « Derrière c’est toujours la mort » (Autres Temps, 1991), « Les Derniers retranchements », poèmes 1965-1995 (Le Cherche Midi, Prix Mallarmé 2002) ;
les romans  : « La Licorne et la salamandre » (Jean-Claude Lattès, 1982), « Le Sultan des asphodèles » (Autres Temps, Prix du Livre corse 1996), « La Sorcière et le magistrat » (Findakly, 1999) ;
les récits et nouvelles : « Carré Thiars » (Autres Temps, 1991), « Rothomago et autres fictions subliminales » (Gehess éditions, 2008) ;
les essais  : « La Sorcellerie, Idéologies et société », Larousse, 1980), « Dossier Germain Nouveau », en collaboration avec Pierre-Olivier Walzer (La Baconnière, 1971), « Germain Nouveau, précurseur du surréalisme ? » (Autre Sud / Documents, 2005).





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