Jean-Louis Rambour

« En son temps »

Sur des photographies d’Yvon Kervinio



L’ « Avertissement » nous renseigne sur la démarche : c’est le photographe ici (en l’occurrence Yvon Kervinio) qui a sollicité l’écrivain-poète (en l’occurrence Jean-Louis Rambour) pour écrire sur des paysages et des gens immortalisés à une époque, en un lieu, dans des clichés photographiques. Le résultat est ce superbe livre des éditions l’aventure carto avec, en regard des prises de vue, des textes tenus à hauteur de l’ humanité « des gens » qu’il célèbre. Jean-Louis Rambour le poète n’a eu connaissance, avant d’en écrire une histoire, ni du lieu ni de la date ni des circonstances des « images en reportage » focalisées par le breton Yvon Kervinio. Son imaginaire demeurait donc intact, libre de prendre le large vers le ciel de son choix.
Nous voyons, par les yeux du poète, des vies uniques fixées sur la photographie reprendre une vie singulière. Des gestes de situations communes, de la vie courante surgissent - un homme portant le landeau d’un enfant pour descendre quelques marches, des joueurs de boules « mesur(ant) les distances en usant de (leur) ombre, un ancien enfournant le pain, un accordéoniste égayant guingette une fête locale…
Si les objets photographiés constituent toujours des marqueurs d’une époque reconnaissable à sa mode vestimentaire, ses voitures, ses modes de consommation, ses coutumes (surtout en pays de Petite Bretagne hautement ancrée dans son histoire), ses métiers… chaque texte en regard ajoute à notre imaginaire déjà amorcé par l’image, ici complété par la vision du poète. Aurait-on vu sans le regard de ce dernier ces lignes de force, de fuite, effectivement à l’œuvre dans la largeur grâce à elles dynamisée de la photographie représentant la Fête à Kergohanne, en 1982 ? Y aurait-on vu, dans le « corps contre le tôlé, du groupe » photographié comme « une descente de croix à la Rubens, ou l’enlèvement des filles du roi Leucippe par Castor et Pollux ? » Cette vision s’élargit au-delà de l’interprétation personnelle du spectateur pour fixer et faire vibrer dans son image fixe même, par les mots, ce que l’objectif hypersensible et connecté (au monde qui bouge, qui vit) du poète renvoie via le projecteur de l’Imaginaire tourné vers le vivant, le vécu, l’expérience quotidienne, l’aventure toujours à portée de création, élancée, grandie par elle.

« On dirait... », nous conte le poète, et l’on regarde à nouveau la photographie, et l’on revient aux mots : oui, « on dirait »… Ainsi face à la photographie du Jeu de boules à Penquesten dans le Morbihan...

« On dirait des corps soigneusement dispersés,
sur un champ de bataille en Argonne,
des cadavres d’étoiles, des systèmes solaires
qui ont perdu la tête. (…) »

Dans tous les cas ce qu’il ne faut pas perdre de vue est qu’il n’est que Jean-Louis Rambour l’humble poète sensible à ce(ux) qui l’entoure(nt) pour voir ainsi, et nous donner à (re-)voir dans cette image, des systèmes solaires ; dans celle de la miche de pain symbolique de la vie les signes sacrés du « baptême, avant le piétinement de la vie », du partage, de la terre nourricière authentique ; dans celle montrant le boulanger les bras chargés de pain la figure de Celui qui « sait mieux / que tous indiquer la Croix du Sud ou l’étoile polaire » tout en disant un sourire dans la voix : « Les boulangers ont toujours deux avant-bras »...
Même, d’avoir choisi pour ces 30 clichés parmi les prises de Kervinio, et donc pas par hasard, celui représentant le pêcheur poussant « le bateau à brouette »

« Le bateau à brouette, le cheval à échine d’homme,
Icare à ailes de cire, le Christ à dos d’âne,
le ciel à cheval sur la mer, le jour à cheval
sur la nuit, le Petit Prince à queue de comète ) »

Ce n’est pas du Prévert, ni du Supervielle, c’est du Rambour sortant de son paletot une pêche miraculeuse de mots, « le monde entier » en rêve-souvenir « à bord de nos crânes ». Jean-Louis Rambour écrit sur des gens uniques, intemporels au final et universels, des textes qui nous enchantent et nous transportent au-delà du temps tout en concentrant dans l’objectif, la perspective et le panorama des mots, un monde où les lignes vibrent d’une émotion vécue, ressentie, poétique. Au-delà des frontières du temps et de l’espace...

© Murielle Compère-Demarcy



jeudi 14 juin 2018

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Jean-Louis Rambour :
« En son temps »,


d’après des photographies d’Yvon Kervinio.
31 p. - 19,50 €



Jean-Louis Rambour

Jean-Louis Rambour est poète, romancier, nouvelliste. Né en 1952 à Amiens, il vit aujourd’hui dans le Bessin, à Bayeux précisément, après le drame qui l’a frappé avec la disparition de son fils François. Son œuvre compte plus d’une trentaine de titres.
Un dossier est présenté dans le numéro 106 de la revue L’Arbre à paroles paru il y a une dizaine d’années.
Le numéro 7 des cahiers Chiendents vient de lui être consacré.



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