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Jacques Ancet

« Entre corps et pensée »

Auteur d’une cinquantaine de livres (poèmes, proses romanesques, essais), Jacques Ancet vit près d’Annecy où il a longtemps enseigné l’espagnol. Parallèlement à son travail d’écrivain, il a traduit les plus grandes voix de la littérature hispanique. Si « Portrait d’une ombre », « Chronique d’un égarement » et « Les travaux de l’infime » sont ses deux dernières publications, l’anthologie établie et présentée il y a quelques années par Yves Charnet, « Entre corps et pensée » (le Dé Bleu-Écrits des Forges, 2008), permet de survoler l’essentiel de ses thèmes.



Le rapport entre le monde et la langue est central dans la poésie de Jacques Ancet. Auteur d’une cinquantaine de livres (poèmes, proses romanesques, essais), il a traduit parallèlement à son travail d’écrivain, quelques-unes parmi les plus grandes voix de la littérature hispanique, ce qui ne laisse pas indemne. « Je ne traduis pas d’abord parce que je suis hispanisant mais parce que je suis un écrivain français et que je crois ma langue capable de tout », affirme-t-il.
Cette confiance dans la langue n’empêche que le monde se dérobe derrière elle, « effacé par l’afflux de mots ». Et c’est pourtant à l’intérieur du langage que le monde peut renaître…. Pour reprendre une de ses formules, « écrire serait d’abord cela : s’asseoir pour voir se lever le monde dans le jour du langage. »

Le vide, le rien, les traces

Parmi ses recueils, les poèmes de « La chambre vide » (Lettres vives, 1995), ont trait à l’être aimé et à l’amour, celui-ci étant perçu aussi comme une expérience de l’absence - à l’autre, à soi… Ils et se confrontent ainsi à la fois au vide et aux traces, deux « axes » de la poésie de Jacques Ancet.…
Pour ce qui concerne le premier, l’effacement, la dissolution du temps dans l’instant sans mesure (il l’appelle aussi « l’amnésie du présent »), le silence, une forme de transparence (qui me fait songer à Jaccottet), l’omniprésence du « rien » semblent vouloir faire gagner le vide, enlever toute pesanteur aux choses et toute possibilité de présence au monde… Gil Pressnitzer, qui lui consacre un bel article sur son site « Esprits nomades », parle à son propos de l’« empire intermédiaire de l’adieu »…
Pour ce qui concerne les traces, c’est à Yves Charnet, qui a établi et présenté une anthologie de ses poèmes « Entre corps et pensée » (le Dé Bleu-Écrits des Forges, 2008) qu’il faut faire appel. Il parle dans sa préface d’« une attention mélancolique au rien » et d’« une déchirante recherche du perdu », mais aussi de « Minuscules choses vues. Entrevues », comme si celles-ci étaient un recours. Ancet n’écrit-il pas lui-même : « Je reviens au minuscule / à l’insignifiant… »  ? L’intime et l’infime se confondent. Comment restituer au monde, aux êtres, aux gestes, - à soi-même peut-être - leur épaisseur ? Par la mémoire, par les traces infimes de la vie (« Là où tu es passée, je me cherche »). La poésie de Jacques Ancet est une écoute attentive des bruits secrets du monde.

« L’imperceptible »

« L’imperceptible » est le titre d’un recueil paru en 1998, mais aussi une « notion » forte de cet univers poétique. Jacques Ancet évoque « un silence qu’on écoute / avec toujours ce qui parle / sans un mot, ce qui se tait ». Yves Charnet, lui aussi, use de l’oxymore pour approcher cette poésie en parlant de « l’anonyme enregistrement d’une "rumeur muette " ». Ces « vibrations de l’invisible » amènent le poète à cette formule : « l’imperceptible brûle ».
« C’est parce qu’on ne sait pas / qu’on répète certains mots / c’est parce qu’on est perdu / qu’on ne cesse d’écouter / l’obscur qu’il y a en eux ». Écrire et s’égarer, écrire pour s’égarer et, in fine, écrire pour savoir ce qu’on veut dire. La confrontation avec l’obscur en soi est notamment à l’œuvre dans « On cherche quelqu’un » , et dans « La dernière phrase » où sont évoqués le père mourant et les mots qui manquent alors.
L’étrangeté de tout, voilà l’évidence ! Tout nous échappe, le sens de l’existence comme la mémoire, son identité même… On en revient ainsi toujours à chercher à dire ce qu’on ne peut pas dire, à vouloir « faire le portrait de quelque chose d’évanescent ».

L’attente.

« Sa poésie est une attente aux bords du silence, quelque chose va enfin venir que l’on ne sait pas », explique encore Gil Pressnitzer. Yves Charnet, parlant lui aussi d’attente, de l’« attente d’une plénitude à venir », affirme de son côté : « …il guette, traque, épie la moindre épiphanie ».
En vérité, je ne pense pas que Jacques Ancet attende une quelconque manifestation du divin, lui qui reste dans l’immanence – quand il évoque « l’infini » (dans « Journal de l’air » ), celui-ci est « au fond des yeux »… Je crois plutôt, selon la formulation d’Yves Charnet, qu’il est dans l’« attente d’une plénitude à venir ». Sans savoir sans doute ce qu’elle peut être, sinon qu’elle aura quelque chose à voir avec le langage. Je relève cette question : « Que dire pour que dire soit voir ? » ( « Sous la montagne » 1992), qui appartient à une thématique récurrente : la parole poétique donne à voir, puis à éprouver, le monde, et même sa vacuité. La poésie serait alors ce qui aide à mieux l’approcher… Ce rien évoqué plus haut et ce sentiment de vacuité conduisent peut-être à « ce qui fait que vivre devient consubstantiel à dire ».
Le manque, comme l’égarement, s’avère fertile. Ainsi, « la beauté n’est pas une réponse : une blessure simplement comme une source inépuisable », écrit Jacques Ancet dans « Sous la montagne » . Et ailleurs, il se demande si l’écriture n’est pas un « désir de réparer l’imperceptible accroc » pour « recueillir dans un léger tissage des paroles ces figures éparses du devenir et les rendre un instant solidaires ».
« On perd l’image du jour, / de la nuit. On perd aussi / sa propre image. On se perd /sans le savoir entre hier / et demain. Bien sûr on garde /même nom, même visage, / mais que sont-ils ? Ils ne montrent / que quelque chose qui passe / à contre-jour, moins qu’une ombre. /On ne sait pas qui c’est » ( « L’imperceptible » ). La dilution de soi dans la fuite des jours, de sa propre identité dans le temps, appelle l’écriture pour réponse. L’écriture, « c’est la vie qui prend conscience d’elle-même ». Écrire, « c’est être traversé ». Je relève encore cette phrase dans « Un morceau de lumière »  : « Le monde parle mais il n’a pas de langue ».
Le poète sera donc son traducteur…

Michel Baglin



vendredi 20 juillet 2012, par Michel Baglin

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Jacques Ancet
« Entre corps et pensée »


Le Dé Bleu - Écrits des Forges, 2008



Jacques Ancet

Jacques Ancet est né à Lyon le 14 juillet 1942.
Après des études secondaires et supérieures dans cette même ville, il fut lecteur de français à l’Université de Séville, puis agrégé d’espagnol. Il a enseigné plus de trente ans dans les classes préparatoires aux grandes écoles avant de se consacrer à son travail d’écrivain et de traducteur près d’Annecy, où il réside.

Auteur d’une cinquantaine de livres (poèmes, proses romanesques, essais), il a traduit parallèlement à son travail d’écrivain, quelques-unes parmi les plus grandes voix de la littérature hispanique comme Jean de la Croix, Francisco de Quevedo, Ramón Gómez de la Serna, Jorge Luis Borges, Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, María Zambrano, Xavier Villaurrutia, José Ángel Valente, Antonio Gamoneda, Juan Gelman, etc.

Il a obtenu de nombreux prix : le prix Hérédia de l’Académie française, le prix de poésie Charles Vidrac de la SGDL, le prix Guillaume Apollinaire, Prix européen de littérature, etc.



Voir aussi :

« L’âge du fragment »

« Entre corps et pensée »

« Les livres et la vie »

« Huit fois le jour »

« Portrait d’une ombre »

« Chronique d’un égarement »

Jacques Ancet dans la revue "Autre Sud"



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