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Jean-Claude Pirotte

Entre éternité et désastre

« Place des Savanes », « Le Promenoir magique », « Passages des ombres »…

Lucien Wasselin se lance sur les pistes brouillées de Jean-Claude Pirotte à travers quelques-uns de ses livres, dont le dernier « Place des Savanes », est un roman.



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Jean-Claude Pirotte
Ph.Matsas Opale

Comment lire le dernier livre de Jean-Claude Pirotte, « Place des Savanes », qui se donne pour un roman ? Un roman policier même, avec un assassinat et une enquête qui piétine. Personne n’a rien vu de l’assassinat et le mort est un inconnu ! Et l’enquête tient finalement peu de place dans cet ouvrage.
Mais qui est le narrateur ? Le lecteur est en droit de s’interroger quand, au bout de quelques pages, il tombe sur ces lignes : « Ange Vincent est ce frère inconnu - cet autre moi-même- que j’ai croisé souvent sans le reconnaître, mais à qui je dois la conscience (ou l’illusion ?) d’une vie multiple et forcenée. » Or de 1953 à 1972, Jean-Claude Pirotte a écrit 4 recueils de poèmes sous le nom d’Ange Vincent, 4 recueils restés inédits jusque 2009, date à laquelle ils ont été repris dans son anthologie « Le Promenoir magique » . Et dans « Place des Savanes » , le problème d’identité du narrateur se pose dès la deuxième page : « A quoi bon, aussi, je me le demande, m’exprimer à la première personne du pluriel ? Il ne s’agit que de moi. Surtout pas davantage question de me présenter comme le fils de mon père. A propos quel père ? » En plus, il y a une grand-mère qui a compté, une mère lointaine, un grand-père adoptif... La fiction est ici l’occasion d’une introspection, d’une plongée dans le passé personnel mais aussi dans le présent de l’écriture.
Jean-Claude Pirotte brouille les pistes : au lecteur de s’y retrouver, s’il le peut. Le vrai sujet du roman est dans cette quête d’identité, la fiction policière ne tient pas : ainsi, le patron du Merlo, un troquet sympathique où Ange Vincent a ses habitudes, s’appelle d’abord Jef (p 84) puis brusquement Fred pendant quelques lignes... Autre problème d’identité ?

« Le Promenoir magique »


Ange Vincent et Jean-Claude Pirotte donc réunis. « Le Promenoir magique » est révélateur de l’univers poétique de Pirotte. La même musique se retrouve dans les poèmes d’Ange Vincent (environ 350 pages !) que dans les recueils signés Jean-Claude Pirotte (5 publiés entre 1987 et 2004 et 2 inédits de 2003), une musique surannée mais curieusement actuelle qui démystifie l’écriture poétique. Rythme impair, rimes pauvres, assonances contribuent à cette musique. Et puis il y a ce goût de la citation propre à Pirotte qui fait dire à Pol Charles dans son essai : « Tentation de s’effacer totalement devant les mots des autres ».
Toujours la quête d’identité ? Parlant des thèmes qui traverse les recueils de Pirotte, Pol Charles écrit encore : « ...c’est évidemment le moi, intarissable bavard, narrateur de tous les ouvrages de Pirotte, qui les développe, les triture, les interroge, s’y affronte... » Le lecteur reste donc devant une écriture qui oscille entre réel et imaginaire et qui ne tranche jamais entre l’avéré et le fantasmé.

Un travail d’aveugle.


En 2008, Jean-Claude Pirotte dans « Avoir été » jouait avec les formes passées de la poésie, ce qui lui permettait de traverser « l’éternel paysage du désenchantement pur ». Et Pirotte d’enfoncer le clou en parlant d’une « fable qui n’a ni queue ni tête ». Un peu comme dans « Place des Savanes »  ? Le lecteur retrouvera ce ton particulier dans «  Passages des ombres » (2008). Jean-Claude Pirotte y dit le peu que nous sommes dans l’univers, un peu qui est parfois d’une grande beauté car la beauté est là qui côtoie la tristesse et le malheur de vivre. Réalisme halluciné qui donne sur « des lointains / ouverts sur l’infini des deuils »...
L’écriture chez Pirotte est un travail d’aveugle. Je pense à ce mot de Picasso : « La peinture est un métier d’aveugle ». Pirotte, dans ses poèmes comme dans ses romans, cherche à saisir ce qui « n’a pas de nom dans aucune langue », mais l’écriture ne laisse pas aveugle, ni sourd, ni muet...

Lucien Wasselin



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mercredi 10 août 2011, par Lucien Wasselin

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Bibliographie

aux éditions Le Temps qu’il fait :

La vallée de Misère (poèmes, 1987, 1997)
Les contes bleus du Vin (chroniques, 1988, 2011)
Sarah, feuille morte (roman, 1989)
L’épreuve du jour (enfantine, 1991)
Fond de cale (roman, 1991)
Récits incertains (mélanges, 1992)
Faubourg (poèmes, 1997)
Le Noël du cheval de bois (conte illustré, 1997)
Rue des Remberges (prélude, 2003)
Revermont (poèmes 2009)
Les périls de Londres (avec des photos de Sylvie Doizelet, 2010)
Autres séjours (poèmes, 2010)

aux éditions La Table ronde :

Un été dans la combe (roman, 1993)
Il est minuit depuis toujours (essais, 1993)
Plis perdus (mélanges, 1994)
Un voyage en automne (récit, 1996)
La légende des petits matins (roman, 1996)
Cavale (roman, 1997)
Boléro (roman, 1998)
Autres arpents (chroniques, 2000)
Ange Vincent (roman, 2001)
La pluie à Rethel (roman, 2002)
La boîte à musique (poèmes, 2004)
Chemin de croix (peintures sur des poèmes de Sylvie Doizelet, 2004)
Une adolescence en Gueldre (roman, 2005)
Un bruit ordinaire suivi de Blues de la racaille (poèmes, 2005)
Absent de Bagdad (roman, 2007)
Passage des ombres (poèmes, 2008)
Le promenoir magique (poèmes, 2009)

aux éditions Le Cherche-Midi :

Mont Afrique (roman, 1999)
Hollande (poèmes et peintures, 2003)
Place des savanes (roman, 2011)

chez d’autres éditeurs :

Goût de cendre (poèmes, Georges Thone, 1963)
Contrée (poèmes, Georges Thone, 1965)
D’un mourant paysage (poèmes, Georges Thone, 1969)
Journal moche (essai, Luneau-Ascot, 1981)
Lettres de Sainte-Croix-du-Mont (L’Escampette, 1993)
Un rêve en Lotharingie (récit, National Geographic, 2003)
Dame et dentiste (poèmes, Inventaire/Inventions, 2003)
Fougerolles (poèmes, Virgile, 2004)
Expédition nocturne autour de ma cave (récit, Stock, 2007)
Avoir été (poèmes, Le taillis Pré, 2008)
Cette âme perdue (poèmes, Le Castor astral, 2011)

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