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Pierre Gabriel, portrait :

Entre lumière et cendre

Pierre Gabriel est décédé en 1994, l’année même où lui fut décerné le Grand Prix de poésie du Mont-Saint-Michel couronnant l’ensemble de son œuvre. Une œuvre maintes fois distinguées (par les prix Voronca, Artaud, Apollinaire) et qui s’est augmentée de plusieurs recueils posthumes, tels « La Vie en gage » et « Où ta demeure voyageur ? » aux éditions de L’arrière-pays, « Le cheval de craie » au Dé bleu, « L’Amour même » chez Voix d’encre ou « Seule mémoire » (réédition augmentée de textes critiques) aux éditions Le Vert sacré.




L’intérêt que n’a cessé de susciter l’œuvre de Pierre Gabriel explique que les éditions Le Vert sacré aient accompagné la réédition de « Seule mémoire » d’une suite d’études réunies sous le titre de Le Pays Gabriel et apportant leurs lumières sur cinquante ans d’écriture. Outre la préface de Gaston Puel, des pages de Christian Hubin, Luc Bérimont, Robert Sabatier, Jean-Vincent Verdonnet, Joseph-Paul Schneider, Max Alhau, Eric Dazzan, etc. contribuent ainsi à la compréhension d’une poésie qui ne cesse d’osciller entre l’angoisse et l’espoir.

Romans et nouvelles

Pierre Gabriel était un homme réservé, d’une timidité qu’il avouait parfois comme pour s’excuser de n’être pas plus disert sur sa propre création. Mais son œuvre parlait pour lui. Elle débute en 1948 avec « Saisons de notre amour », inaugurant une suite de nombreux recueils jalonnant sa quête. Citons : « La Vie sauve », « La Main de bronze », « Le Nom de la nuit », « Lumière natale », « La Seconde Porte », (la plupart chez Rougerie) ou ce beau recueil destiné aux jeunes : « Chaque Aube tient parole ».
Pierre Gabriel était également prosateur. Il avait publié en 1976 « L’Ormeau », un roman où il racontait son enfance et sa complicité avec un arbre, son enracinement dans cette terre d’Armagnac dont il fit peu à peu son pays, lui qui était né à Bordeaux. Il y dirigea même une distillerie, c’est dire s’il savait goûter tout le suc de cette terre et de ses fruits...
Peu après paraissait un autre roman, « Une Vie pour rien », d’une écriture beaucoup plus concise et sèche, le sujet (la guerre d’Algérie) imposant un sentiment de déréliction à son héros. Enfin, il écrivit des nouvelles, dont le fantastique sert souvent de révélateur à la solitude des personnages, réunies sous le titre du « Serpent bleu » (prix Prométhée en 1988).

Un vieux monde rongé de nuit

Mais c’est essentiellement par la poésie que s’est imposée la voix d’un homme répondant à l’angoisse par la générosité d’une parole cherchant sa vérité et son levain sur « la route qui prend source au plus noir de la nuit ».
J’ai parlé de quête. Christian Hubin, dans le livre qu’il a consacré à Pierre Gabriel, la définit comme « poésie d’attente et d’interrogation ». Plus précisément, il écrit : « Cette poésie-là sait que sa grandeur est de composer avec le silence. Son art, grave et dépouillé, s’enracine à la fois dans la pesanteur amoureuse du concret et dans la spiritualité qu’il y pressent. »
Pesanteur amoureuse du concret, car Pierre Gabriel aimait « cette terre à peupler de présence », il célébrait « intacte et nue, la vie, sa flamme brève » et sa poésie est imprégnée de compassion pour ses semblables, hommes incapables d’imaginer, - ou d’accepter - la mort, leur finitude, « cette plaie qui ne guérira pas ».
Sa poésie est aussi, est surtout, pétrie d’inquiétude. Elle interroge « tout l’invisible emprisonné dans le réel » et, dans « un vieux monde rongé de nuit », cherche une lumière. Pressentie, parfois approchée, mais qu’il ne peut ou ne croit pas nécessaire de nommer. Peu importe d’ailleurs : en s’avançant dans l’obscurité, il témoigne de tout le pathétique de nos élans confrontés au « mutisme des dieux ».

Les recueils posthumes

L’inquiétude se retrouve dans les recueils posthumes. Tel « La Cinquième Vérité » qui reprend quelques poèmes de « La Vie sauve » et la plupart des textes de « La Main de bronze », mais comporte aussi de nombreux inédits, écrits probablement dans la période où l’auteur luttait contre la maladie. Ceux-ci ne sont pourtant pas désespérés, mais traduisent le tourment, l’interrogation métaphysique perpétuelle d’un homme qui avait choisi la poésie comme « chemin menant vers l’intérieur » (il faisait volontiers référence à Novalis) et, sans doute, vers une lumière transcendant les désordres du jour.
Pierre Gabriel évoque souvent une lumière cachée, une « lueur » qui figure l’espoir et qui pourrait être interprétée dans un sens religieux, bien que sans référence explicite. Mais cette lumière n’est peut-être que celle d’une paix espérée, d’un accord avec soi-même à conquérir.
Je propose une approche de ces recueils posthumes : pour la découvrir, cliquer ici.

Seule mémoire

Seule mémoire, qui obtint le prix Artaud en 1967, est peut-être un des recueils de Pierre Gabriel où ses thèmes apparaissent le mieux dans leur imbrication. La nuit, bien sûr, dès l’ouverture renvoie à la condition humaine qui constitue la matière même d’une œuvre qui se confronte continuellement à l’obscurité du mystère et à l’angoisse d’être : « Je n’en ai pas fini de nommer ce qui meurt / à chaque battement d’un cœur qui me fait mal. »
A cette gravité, répond celle de l’amour : « Je recevais de toi le don d’être moi-même ». Accord trouvé, retrouvé, avec la femme et le monde : « La nuit ne peut plus rien si ma main se referme / sur la paix d’une pierre où s’attarde la mer. » Ainsi le temps s’abolit et, dans la « nuit natale », la lumière ouvre alors un chant qui est aussi d’espérance.
La mémoire, cette « eau vivante qui dort », est en quelque sorte reconquise et prend la place de « l’âme errante » livrée à la seule contingence. Car la mémoire rend les richesses d’une vie, la sauve, mais surtout permet à l’homme de pressentir « sa multiple unité ». Alors sans doute, à travers une durée presque apprivoisée, l’immersion dans le temps des origines et une enfance célébrée, peut-il approcher une forme de l’identité toujours fuyante et pathétiquement recherchée : « cette voix q ui vous manque / et parle à votre place ». La mort elle-même perd un peu de son tragique : « Je glisserais vers cette nuit natale / où l’âme habiterait la fraternelle voix / qui chantait à ma place en mémoire de moi. » Tant il est vrai que « nulle voix près de se taire ne renonce à sa lumière ».

Sa vie en gage

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Marguerite Fouchet, Hélène Cadou, Eric Hollande, Dominique Lemaire, Martine Caplanne, Jackie et Michel Baglin, Pierre Gabriel, Guy Rouquet. Lourdes, octobre 1988
Photo Jean-Pol Stercq

Pour qui le connaissait un peu, il n’était pas difficile de retrouver Pierre Gabriel dans ses livres. Le poète donne sa vie en gage d’authenticité. Son oeuvre est forte, durable, parce qu’il n’a jamais triché. Rebelle en ce qu’elle « tient tête au silence, à l’oubli », au temps, elle est aussi célébration de la vie, de la rondeur des jours, quand « chaque aube tient parole ». Qu’on pense à beaucoup de ses titres, depuis « Saisons de notre amour » jusqu’à cette « Route des Andes » éclairée par l’ouverture aux autres en passant par « Chant de noces », « L’Amour de toi », ou « La vie sauve », et l’on mesure combien cette poésie grave n’est certainement pas désenchantée.
Pierre Gabriel qui est allé souvent au plus secret de son lecteur, là où se tient « intacte et nue, la vie, sa flamme brève », a dit et répété cette chose simple et vraie : l’homme reste un enfant qui a peur de la nuit et besoin d’amour pour grandir, pour être, pour donner. Donner, comme il a su le faire dans sa vie, par son amitié et son action - je pense ici notamment aux cahiers de poésie, Haut Pays, qu’il imprimait lui-même sur sa presse à bras pour donner à lire les auteurs qu’il aimait - et par son oeuvre. Ses poèmes sont, au fond, semblables à ces graines dont il écrivait que « la plus infime (...) pèse plus lourd que des millions d’étoiles » parce qu’elle est grosse d’espoir. Un espoir qui résiste dans toute son oeuvre et l’illumine et qu’il me semble entendre encore dans ces vers où il fait, en somme, la part du feu : « A tout instant se dire que le temps ne dissout de soi que la cendre ».

Michel Baglin



Voir aussi :

Les recueils posthumes de Pierre Gabriel

"Le cheval", une nouvelle de Pierre Gabriel

Portrait : Entre lumière et cendre



mardi 7 avril 2009, par Michel Baglin

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Sa vie

Pierre Gabriel est né le 31 mai 1926 à Bordeaux. Études universitaires d’anglais à la Faculté des Lettres de Bordeaux.
Il a vécu depuis son enfance en Pays d’Armagnac, à Condom (Gers), où, avant de prendre sa retraite, il s’est occupé d’un vignoble et d’une distillerie.
Il a imprimé pendant quinze ans, à l’aide d’une presse à bras, les cahiers de poésie Haut Pays. L’ensemble de son oeuvre a été couronné par le Grand Prix de Poésie du Mont- Saint-Michel.
Sa mort est survenue le 11 juillet 1994.


Son œuvre

POÉSIE

Seule mémoire, Subervie (1965). Prix Artaud 1967.
L’Amour de toi, Gaston Puel, La Fenêtre Ardente (1967).
La Vie sauve, Rougerie (1970).
La Main de bronze, Chambelland (1972).
Le Nom de la nuit, Rougerie (1973).
Lumière natale, Rougerie (1979).
La Seconde porte, Rougerie (1982). Prix Apollinaire 1983.
La Route des Andes, Rougerie (1987).
La Nuit venue, Rougerie (1992).
La Cinquième vérité, Rougerie (1994).
La Vie en gage, L’Arrière-Pays (1994).
Où ta demeure, voyageur ? L’Arrière-Pays (1997).
L’Amour même, Voix d’encre (1997).

ROMANS-NOUVELLES

L’Ormeau, E.F.R. Paris (1976).
Une Vie pour rien, E.F.R. Paris (1978).
Le Serpent bleu, L’Âge d’Homme (1988). Prix Prométhée de la Nouvelle.

POUR LA JEUNESSE

Chaque aube tient parole, poèmes, Cheyne éditeur (1988).
Le Cheval de craie, le dé bleu, coll. Le farfadet bleu (1997).




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En octobre 1988, Pierre Gabriel et moi nous retrouvions, réunis par l’Atelier Imaginaire qui venait de nous attribuer les prix Prométhée (lui) et Max-Pol Fouchet (moi).
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