Retour à l’accueil > Auteurs > DJEMAï, Abdelkader > Et c’est ainsi que le cochon est grand

Abdelkader Djemaï

Et c’est ainsi que le cochon est grand

« Histoires de cochons »

L’animal a mauvaise presse. En moins de deux cents pages, Abdelkader Djemaï dresse le riche tableau d’un mammifère qui est tour à tour loué en Chine, interdit par la Torah et le Coran au Moyen-Orient et instrumentalisé par l’extrême-droite en France.



Le cochon est « l’un des mots les plus vivants, les plus odorants et les plus charnels du dictionnaire ». Sa relation avec l’homme est étroite et on lui doit d’avoir sauvé la population occidentale de la famine dans les temps de disette. Pourtant, l’animal a mauvaise presse. A la sauce sémantique, les expressions à son égard sont presque toujours péjoratives.
En moins de deux cents pages, Abdelkader Djemaï dresse le riche tableau d’un mammifère qui est tour à tour loué en Chine où on le montre « honnête, galant, sensible, joyeux compagnon et un peu impulsif », interdit par la Torah et le Coran au Moyen-Orient et instrumentalisé par l’extrême-droite en France. Non, le cochon ne laisse pas indifférent.
Ses plaisirs sont simples : manger, copuler et dormir. Son physique avantageux. Son intelligence proche de celle du dauphin, donc de l’homme. Quant à son langage, il ressemble « selon certains chercheurs, à une forme de vieux latin dont les syllabes sont, comme le verlan, inversées ».
« Tout est bon dans le cochon » n’est pas une figure de style : outre sa comestibilité, l’animal a été longtemps utilisé pour fabriquer des brosses à dents, des rince-bouteilles, des cartables, des ballons de rugby et même des explosifs !
Ses services sont multiples : nettoyeur des rues du Caire, cobaye, animal de compagnie à usage thérapeutique, sauveteur, tueur au service de la mafia, animal de cirque…
Il a sa géographie (la minuscule île des Cochons, 67m2, est française), son histoire (souvenons-nous de l’épisode de la Baie des Cochons, dont le nom n’a d’ailleurs aucun rapport avec l’animal), ses musées (dans l’Ardèche et en Allemagne), ses grands hommes (le maréchal Vauban et son Traité de la cochonnerie), son cinéma, ses littérateurs parmi lesquels Homère, Dumas, Rabelais, même Claudel sans oublier les contemporaines Marie Rouanet et Marie Darrieussecq. Il a même son Goncourt de la charcuterie.
L’intérêt de l’auteur pour le cochon remonte à sa prime enfance dans les années 50. A cette époque, chaque année à la fin de l’été, Monsieur Djemaï-père achetait un mouton. Il prononçait une prière rituelle et lui tranchait la carotide. Non loin de là, Monsieur Martinez, le voisin charcutier, égorgeait le cochon.
Les bêlements du mouton, les cris perçants du cochon marquaient le début des fêtes de l’Aïd-el-Kébir à Oran, en commémoration du sacrifice d’Abraham. Ainsi, le premier souvenir de cochon du jeune Abdelkader est une affaire de cris et de viande que l’on transforme dans une ambiance de fête.
Car le cochon, c’est avant tout la fête de la mangeaille : on dénombre 450 spécialités charcutières en France. De joyeux drilles ont créé la Confrérie des Taste-andouilles et Gandoyaux, d’autres organisent des concours en tout genre : championnat du monde de coupe du jambon ibérique, championnat de France des imitateurs du cri de cochon, concours de fabrication de la plus longue saucisse et du plus rapide mangeur de boudin, championnat de barbecue, etc.
Le paradis du cochon semble se situer en Béarn-Bigorre où est élevé le fameux cochon noir et plus précisément à Trie-sur-Baïse.
Ailleurs, la reproduction industrielle n’échappe pas au micmac de la mondialisation. A Munich, on utilise le sperme porcin du Montana ; et comme on n’arrête pas le progrès, « les producteurs mettent en marche un robot téléguidé qui diffuse des phéromones et produit un son artificiel qui ressemble à un grognement de plaisir ». Quant aux lisiers surabondants, on apprend que s’ils favorisent l’expansion désastreuse des laitues de mer, celles-ci peuvent être recyclées en nourriture… à cochons et même produire du gaz et de l’électricité.
On l’aura compris, les « Histoires de cochons » d’Abdelkader Djemaï écrites sans une once de mauvaise graisse, sont mirobolantes, drôles, savantes.
Touchantes aussi, quand elles restituent avec émotion et respect quelques épisodes de l’enfance heureuse de l’écrivain dans son Oranais natal.

Jacques Ibanès



Abdelkader Djemaï « Histoires de cochons »

Michalon Editeur (182 pages. 15€)



Lire aussi :

« La vie (presque) vraie de l’abbé Lambert »

« Histoires de cochons »

« Zorah sur la terrasse »

« Un moment d’oubli »

« Pain, Adour et fantaisie »

Djémaï sur les traces des écrivains



mardi 3 février 2015, par Jacques Ibanès

Remonter en haut de la page



Abdelkader Djemaï

Abdelkader Djemaï est né en Algérie, à Oran, en novembre 1948. Il fait un bref passage dans l’enseignement avant de devenir journaliste, collaborant à de nombreux périodiques algériens. Il vit en France depuis 1993.
Djemaï, qui a publié de nombreuses nouvelles dans la presse et des revues algériennes et internationales est surtout un auteur de romans, de récits de voyage, mais aussi de pièces de théâtre.
Il a commencé par des poèmes publiés dans des journaux à Oran, puis a écrit « Saison de pierres » , un roman inspiré par le séisme d’El Asnam en 1980. Bien des livres ont jalonné depuis le parcours de cet auteur tombé amoureux de la langue française à 14 ans et qui l’a choisie pour son œuvre. Il est aujourd’hui un écrivain reconnu, a reçu le Prix Découverte Albert Camus et le Prix Tropiques pour « Un été de cendres » et a été nommé chevalier des Arts et des Lettres.



Les autres coups de cœur de Jacques Ibanès



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0