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Georges Brassens

Fabuliste et troubadour

J’aurais bien du mal à évoquer ma dette envers Brassens, qui a bercé toute mon enfance de sa poésie et de sa gouaille, tant elle est grande.
Je ne peux pourtant laisser passer le trentième anniversaire de sa mort en cette année 2011 sans réagir. Je me contenterais donc – le bon maître me le pardonne – de cet extrait de mes « Chemins d’encre » évoquant son souvenir.


Les mots ne se réduisent pas à l’écrit et je serais injuste si j’oubliais ce que de nombreux amoureux des textes littéraires – ceux de ma génération notamment – doivent à la chanson. Car le goût non des récits mais de la langue, c’est souvent par elle qu’il nous est venu.
Mon père avait entendu Brassens à ses débuts, au gala du « Libertaire », et avait acheté avec enthousiasme ses premiers 78 tours, qu’il posait sur l’électrophone dès que nous avions des invités à la maison. Je n’avais que six ou sept ans alors et l’on m’envoyait généralement au lit à ce moment-là, ou simplement jouer dans ma chambre. Bien sûr, je tendais l’oreille et, avec le temps, on avait fini par me laisser écouter.
Toute une génération a ainsi été élevée avec Brassens, elle s’est éveillée aux mots avec La Mauvaise Réputation, à l’humour avec Le Gorille, à la gouaille avec Hécatombe. Elle a découvert l’adultère à travers « la face cachée de la lune de miel » et la métaphore avec la femme vieillissante « qui a payé la gabelle, un grain de sel dans ses cheveux ». Elle a grandi et connu ses premiers flirts sur l’air de J’ai rendez-vous avec vous et des Amoureux des bancs publics et a gardé aux lèvres les Amours d’antan pour la mélancolie.

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Brassens était aussi un musicien et un compositeur très marqué par le jazz comme en témoigne le disque de ses chansons interprètées par des jazzmen de ses amis...

Pour ma part, devenu presque adolescent et dès qu’un nouveau 33 tours sortait, j’étais le premier chez le disquaire. Je connus bientôt toutes les chansons par cœur. Je butais encore sur quelques expressions tombées en désuétude, de vieilles tournures françaises remises à l’honneur par ce « foutrement moyenâgeux » entiché de Villon, mais je prenais plaisir à les décrypter et m’émerveillais que Brassens fût à ce point inépuisable. Sa verve et sa malice n’enlevaient rien à sa profondeur et des chansons telles que Auprès de mon arbre, le Petit Joueur de flûteau, le Pluriel ou la Ballade des gens qui sont nés quelque part me donnèrent une première idée de la philosophie. Je l’écoutais comme un fabuliste, qui m’ouvrit les yeux, et si je répugnais à employer un aussi gros mot, sa « morale » nourrissait quand même la mienne.
Mon père aimait ses chansons politiques, moi, peu à peu, j’en vins à leur préférer les plus poétiques Pénélope, Saturne ou le Blason et les poèmes des autres qu’il avait mis en musique. La Marine, les Passantes ont bercé mon romantisme à fleur de mélodies.
La perfection de ces petits bijoux que Brassens sortait de ses mains d’orfèvre me parut être la quintessence de l’art, dont je me fis du reste une idée assez formaliste. Beaucoup de garçons et de filles de mon âge sont ainsi devenus sensibles à la langue, accessibles au style, réceptifs aux images. Mûrs pour se laisser conquérir par la ferveur littéraire, pour certains du moins.
Mais Brassens fut pour nous plus qu’un auteur-compositeur ou un exemple. C’était un proche. Longtemps, j’ai caressé le rêve de devenir son ami, de savoir mériter son intérêt ; et c’était un rêve aussi fou que de parvenir un jour à publier un livre ! Il m’avait en tout cas appris qu’avec des mots et une guitare, on pouvait s’inventer une innombrable famille...

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Cette pochette de disque qui trainait à la maison quand j’étais gosse m’impressionnait assez...

Bien des années avaient passé quand il est mort et néanmoins je me suis senti un peu orphelin. C’est un copain qui m’a prévenu, par téléphone. Je me suis souvenu de ce jour de 66 ou 67 où j’étais allé le saluer avec mon père dans sa loge, après un récital triomphal à Toulouse. Brassens accordait beaucoup de temps aux gens qui l’aimaient et ils étaient nombreux ! Nous avions fait la queue dans les coulisses du Capitole, puis nous étions entrés. Mon père lui avait parlé du temps où il signait encore Jo-la-Cédille dans les colonnes du Libertaire, moi je n’avais pu que lui serrer la main, j’étais resté muet : j’avais trop à dire.
Rien en fait – que de l’émotion. Nul à ce jour ne m’a impressionné comme Brassens cette fois-là. Je m’en suis longtemps voulu de ma gaucherie subite face à lui. Et surtout de mon silence, mais il était à la mesure d’une dette et d’une complicité secrètes. Et je peux l’affirmer sans craindre le paradoxe : c’est aussi à lui que je dois finalement d’avoir essayé plus tard de prendre la parole, même s’il m’a laissé un jour sans voix !

Michel Baglin



(extraits de « Chemins d’encre  » Rhubarbe éd. voir ici )

samedi 5 mars 2011, par Michel Baglin

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Georges Brassens

Georges Brassens est né dans la bonne ville de Sète, le 22 octobre 1921 et mort non loin de là, à Saint-Gély-du-Fesc, le 29 octobre 1981. Bien qu’il s’en défendît, ne se considérant que comme « un auteur de chansons » (mais de quelle exigence !), il était de toute évidence poète. Renouant avec la tradition des troubadours en mettant ses textes en musique et en s’accompagnant à la guitare, il raconte des histoires qui interrogent le sens de nos quotidiens et illustrent une sorte de morale libertaire. En cela – autant par la forme qu’à travers le fond – il est aussi, et peut-être surtout, un merveilleux fabuliste.

Après avoir passé son enfance et son adolescence à Sète, puis avoir été envoyé durant l’Occupation au camp de travailleurs de Basdorf, en Allemagne, qu’il ne rejoint pas après une permission, il se cache à Paris, chez Jeanne, impasse Florimont. Après guerre, il donne des articles au « Monde Libertaire ». Il écrivait des poèmes, composait des chansons, pensant les donner à chanter à d’autres, mais Patachou le pousse à les chanter lui-même au début des années 1950. Le succès viendra rapidement, le talent du bonhomme frondeur est évident et salué par de nombreux critiques comme René Fallet, et des chansons comme « Hécatombe », « Le Gorille » ou « La Mauvaise réputation » ne manquent pas d’irriter la cohorte imbécile des bien pensants, assurant du coup la notoriété de l’ours à la guitare et à la pipe.
Le succès, bien sûr, ne s’est plus jamais démenti, avec une centaine de chansons et 14 albums produits de de 1952 à 1976, sans compter une trentaine d’inédites, dont certaines merveilles (Jean Bertola en a enregistrées, puis Maxime Le Forestier) .

La plupart des débats de sociétés, il les a abordés : la marginalité (« La Mauvaise réputation », « Celui qui a mal tourné », « La Mauvaise Herbe », etc), la peine de mort (« Le Gorille »), la guerre (« Les deux oncles », « Mourir pour des idées » ), la modestie et la frugalité (« Auprès de mon arbre », « Le Petit Joueur de flûteau »), la religion (« Le Mécréant »), la bêtise sans âge (« Le temps ne fait rien à l’affaire »), la défense des mauvais garçons et des prostituées (« La Complainte des filles de joie », « Celui qui a mal tourné », « Stances à un cambrioleur »), l’hommage aux comportements justes (« Les Quatre bacheliers », « La Messe au pendu »), les massacres du temps (« Saturne », « Boulevard du temps qui passe »), la Misogynie (« Misogynie à part »), l’amour juvénile qui donne des ailes (« La Chasse aux papillons », « Le Parapluie ») l’amour libre (« La non-demande en mariage »), la mort (« Oncle Archibald », « Les Funérailles d’antan »), sans oublier la femme et l’amitié….
J’en passe et des meilleurs, qu’il fustige la sottise des bien-pensants (« Les Croquants », « Corne d’Auroch » ), le factice (« Histoire de faussaire »), le chauvinisme (« La ballade des gens qui sont nés quelque part »), la modernité (« La Rose, la bouteille et la poignée de main »), le grégarisme (« Le Pluriel »), la presse à scandale (« Les Trompettes de la renommée »)…
Son anticléricalisme le disputant à son antimilitarisme, sans pour autant le rendre sectaire et surtout sans le voir se départir jamais d’un humour volontiers gaulois. Sans qu’une once de vulgarité ne vienne entacher cette œuvre au verbe fleuri.

Brassens a bien sûr également mis en musique des poètes comme Villon, Banville, Lamartine, Jean Richepin, Hugo, Antoine Pol, Musset, Francis Jammes, Aragon, Paul Fort, etc.

Les thèses, les livres, et aujourd’hui les sites consacrés à Brassens ne se comptent plus, je signale néanmoins celui-ci : Auprès de son arbre

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