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Patrice Delbourg

« Faire Charlemagne »

Le dernier roman de Delbourg met en scène un professeur de lettres atrabilaire du lycée Charlemagne de Paris. Ce portrait est aussi l’occasion pour l’auteur de revenir sur l’évolution politique d’une époque, la nôtre.



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Patrice Delbourg, « Faire Charlemagne ». Le Cherche Midi éditeur, 256 pages, 17,50 €

Antonin Chapuisat est professeur de lettres au lycée Charlemagne à Paris, l’un des quatre établissements créés par Bonaparte alors premier consul. Le lecteur remarquera que Delbourg recopie peu ou prou, sans vergogne, un paragraphe de l’historique du dit lycée (p 67). Mais le personnage est atrabilaire. C’est dire que ses élèves font les frais de sa mauvaise humeur et de son abattement perpétuels, de son irritation et de son aigreur continuelles. Il finit par ne plus respecter le programme qui lui est imposé et préfère les petits maîtres (comme Marcel Arland, Jean Blanzat ou Henri Thomas, comme Jouhandeau, Morand ou le très controversé Béraud) alors que les gloires (comme Montaigne, Corneille, Voltaire ou Hugo) sont négligées…

La découverte d’une des classes du prof est hilarante à souhait et ne manque pas d’humour noir : « lI a l’impression de dresser une liste pour un départ matinal par wagons plombés », c’est ainsi que le romancier décrit son héros lisant la liste de ses élèves d’origine étrangère, ce qui vaut à Chapuisat l’accusation de racisme de la part de ses élèves… Rien n’est épargné au lecteur : les effectifs (pléthoriques), le peu d’intérêt des jeunes pour la culture littéraire, le goût de ceux-ci pour la culture scientifique afin de s’insérer professionnellement, l’attention aux élèves bien nés…
Chapuisat est en mauvaise santé. On pense aux « Maux d’excuse  » où Patrice Delbourg explorait le côté hypocondriaque de l’individu avec son complice Gérard Pussey. Il est devenu alcoolique pour faire face à ses désillusions professionnelles, ce qui n’arrange rien : « Depuis sa première grenouillère, il cherchait le zinc d’absolu, un bivouac rassurant avec matelas incorporé au caillebotis, table de nuit chevillée au comptoir et bouillotte comprise avec le digestif, qui lui épargneraient le chagrin de rentrer chez lui chaque nuit ».

Fausses valeurs


Chapuisat est un solitaire ! Finalement, c’est le portrait d’une époque que trace Delbourg, une époque où les fausses valeurs ont pris le pouvoir : c’est ce que dénonce Patrice Delbourg depuis plusieurs livres. On retrouve aussi le piéton de Paris, le fin connaisseur de la capitale… Tout passe sous la plume de Delbourg, l’époque n’est pas réjouissante. Et ce ne sont pas les références à Fargue ou à Calet, à Robert Doisneau ou à Willy Ronis qui viennent y changer quelque chose : le romancier ne veut pas être identifié à son personnage, il choisit ses références. La description d’une époque à bout de souffle comme Chapuisat qui a le mal de vivre, qui veut en finir avec la vie ! La description d’une société caractérisée par la désillusion : le capitalisme triomphant, la révolution qui n’est pas pour demain, l’engagement tiers-mondiste ou écolo des bien pensants ; rien ne change ! Mais c’est aussi la description du petit monde des lettres : « Le néant de la conscience collective poursuivait ses ravages. L’écrivain n’osait plus faire un pet s’il n’était pas certain d’être remboursé par sa mutuelle santé ! » fait penser le romancier à son personnage.
La description de cette société et le portrait d’Antonin Chapuisat (auteur de 17 manuscrits tous refusés par les éditeurs !) est aussi l’occasion pour Patrice Delbourg de revenir sur l’évolution politique d’une majorité de nos concitoyens dont Chapuisat semble révélateur : « Antonin avait évolué de l’extrême gauche à l’extrême droite sans même s’en rendre compte, comme on attrape un double menton et des rides au front à force de déplaisir. Peu au fait des subtilités politiques, il ne faisait guère de distinguo entre les pôles opposés ». Mais le romancier, sans doute soucieux d’apporter de l’eau à son moulin, s’inspire dans ses grandes lignes d’un article sur Henri Béraud qu’on peut lire sur le site de L’Express qu’il assaisonne de quelques considérations personnelles (pp 114-116). De même, la réponse que donne Chapuisat (p 175) à une danseuse de peep show qui l’interrogeait sur les missions du professeur certifié, correspond dans l’ensemble à ce qu’on peut lire dans une célèbre encyclopédie en ligne : on ne peut pas dire que Delbourg ne se documente pas ! Et encore, je ne suis pas allé plus loin dans ma traque !
Si Patrice Delbourg manie avec habileté l’art de la digression (voir pp 39-42), son style se caractérise par une alternance de phrases brèves (réduites parfois à un simple groupe nominal) et de phrases plus longues, composées souvent de plusieurs propositions. C’est ainsi que se construit, par petites touches, le portrait de Chapuisat, un portrait dont l’outrance et l’humour ne sont pas absents. Il faut ajouter à cela le goût de Delbourg pour le vocable rare : à titre d’exemples, on peut citer hospodar, épreinte, ténesme… L’action s’efface devant le portrait tant physique que moral ou intellectuel du personnage : il faut attendre le début du chapitre 5 pour que celle-ci commence, pour s’arrêter aussitôt ; ce n’est qu’un indice qui annonce la fin du roman.

Lyrisme distancié


Antonin Chapuisat est inadapté au monde qu’on veut nous imposer, ce qui n’empêche pas le romancier d’être un fin observateur de cet univers. Par l’accumulation de notations plus exacerbées, plus hilarantes les unes que les autres, Patrice Delbourg est à l’opposé du réalisme convenu et il réussit la gageure de faire un portrait réaliste de l’atrabilaire par le lyrisme distancié qu’il emploie à chaque page. C’est une descente aux enfers que peint Delbourg malgré ce moment de grâce que constitue le portrait de Souad, la danseuse du peep-show de la rue Greneta. Cependant, le romancier fait s’interroger Antonin Chapuisat : l’étude des écrivains de droite au style valeureux pousse-t-il au meurtre ? Restent la police, le proviseur du lycée Charlemagne et l’assassin ! Reste la fin du livre que je ne dévoilerai pas ! Reste le désespoir de Chapuisat, reste l’absurde ! Reste surtout un portrait nu et émouvant… Mais j’allais oublier : si Chapuisat enseigne au lycée Charlemagne, le titre du roman, « Faire Charlemagne », désigne une expression relevant du jeu (de cartes) ; un joueur abandonne la partie emportant son gain et sans donner aux autres la possibilité de prendre leur revanche…

Lucien Wasselin



samedi 3 septembre 2016, par Lucien Wasselin

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Patrice Delbourg,

« C’est le 7 octobre 1949, au petit matin, à l’hôpital de la Pitié, Paris treizième, qu’il émigra pour la première fois de lui-même. Péridurale, forceps, double cordon ombilical autour du cou et tout le tintouin. Trois semaines de controverses autour d’une couveuse. On le donna longtemps pour mort. La suite ne fut qu’un long répit » , précise sa biographie autorisée.

Patrice Delbourg, poète, romancier et chroniqueur, animateur d’ateliers d’écriture, membre de l’Académie Alphonse Allais et du Grand Prix de l’Humour Noir, est lauréat des prix Guillaume-Apollinaire et Max-Jacob.
Il a publié plus d’une trentaine d’ouvrages sur des sujets aussi variés que l’humour noir, la poésie contemporaine, le journal intime, le sport ou les jeux télévisés.



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