Jean-Pierre Lemaire

« Faire place »

Lectures de « Faire place » et de « L’Intérieur du monde »

Tout commence dans ce recueil avec le soleil qui se lève et s’élève tandis que le cœur reste obscur, et par l’évocation de villes italiennes. Pour se poursuivre par des interrogations, des évocations de figures religieuses ou de nouveaux venus, dans une sorte d’ascension dans la lumière.



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Jean-Pierre Lemaire
Photo Jean-Pol Stercq

A la lecture de quelques uns des poèmes du début de ce recueil, on croit entendre dans son titre un rappel du « travail inachevé / d’un homme près de la retraite ». Professeur au Lycée Henri-IV, Jean-Pierre Lemaire vient en effet de descendre de l’estrade et d’entrer en cette saison où « toute chose est enfin / devenue mystérieuse ». Pourtant cette acception autobiographique est seconde, et comme anecdotique, au regard de celle du bon accueil, du retrait derrière la beauté et les mystères du monde. Cette tendance à l’effacement d’un poète qui ne force jamais la note (« nous nous tairons longtemps avant de chanter »), fait songer à Jaccottet qui a d’ailleurs salué avec ferveur l’auteur dès ses débuts. Elle n’est pas sans rapport avec la conquête d’une certaine sérénité : « Jour après jour ta vie / devient un cloître / silencieux dans la ville ». Mais on songe aussi à cette recommandation de Supervielle mise en exergue : « Disparais un instant, fais place au paysage ».
Le paysage ici est multiple : naturel et humain, évocation de lieux, de villes, d’un passé toujours vivifiant le présent et d’êtres accomplis dans le don de soi. Poète chrétien, Jean-Pierre Lemaire médite avec modestie et constance sur ceux qui « ont osé le choix vertigineux ». Le mécréant que je suis ne saurait mesurer toute l’implication religieuse de ces pages, mais je sais pour avoir souvent discuté avec lui que l’auteur donne la signification la plus large, la plus ouverte et généreuse, à ces évocations du Christ, des disciples et des saints, et de sa foi.

Le « gâteau du soleil »

Je sais surtout que sa poésie attentive au quotidien des hommes sait y débusquer avec simplicité les « mystères lumineux » qui ré-enchantent le monde. Je me souviens de ce qu’écrivait l’auteur dans son essai, « Marcher dans la neige »  : « Le bien commun de la poésie agnostique et de la poésie religieuse, c’est la vie dont elles ont soif ; leur quête commune, c’est la poursuite et l’évocation par le chant de ce qui répondrait pleinement au désir de l’homme. Elles partagent encore les contradictions de cette quête, puisqu’elles sont déchirées entre un élan d’adhésion au monde et un refus de ce monde, voire une fuite hors du monde, au nom de l’absolu qu’elles visent. »
J’aime par exemple dans son dernier recueil ce poème intitulé « Vision rapprochée » où « abaissant les jumelles », on descend progressivement du gris du ciel sans oiseaux aux forêts, aux toits, à la route, puis aux hommes, au tangible (qui est aussi ce que l’on peut nommer). Cette sorte d’élévation à l’envers me semble porteuse de sens et d’une sacralisation de la vie, d’ailleurs aussi perceptible dans le temps, la succession des générations, la célébration des naissances (celle des petits-enfants notamment) et de tout ce qui contribue, comme il s’en réjouit, à ce que « le printemps cette année / passe enfin par toi ».
Sans doute s’agit-il ici-bas de faire déjà place au royaume attendu ? J’y lis pour ma part une sublimation de la vie et d’une fraternité vécue grâce au « gâteau du soleil », tant la quête de lumière, si jubilatoire dans ce recueil, est universelle.

Michel Baglin



Une lecture de « L’Intérieur du monde »


Ce recueil (paru chez Cheyne éditeur) s’ouvre par une évocation du père de l’auteur à la fin de sa vie, au moment où se mettent en perspective passé et avenir, et tout ce qui fait passerelle, relie proches et lointains : « Tu as rejoint l’énigme de tes pères / et, la sentant monter en moi, / je cherche des mots qui éclairent le temps, / des mots que nos enfants puissent interroger / quand il m’aura fermé la bouche à mon tour. » L’écriture émouvante de Jean-Pierre Lemaire est perpétuelle interrogation d’un mystère, de l’existence, de la mort, du « relais » que prennent les générations pour s’étonner de vivre et chercher un Dieu ici partout présent mais toujours impalpable. Sauf peut-être « parfois, de nuit, dans l’arche / où nous aurons connu l’intérieur du monde », cet intérieur étant justement celui du retour sur soi et sur l’énigme.
Mais si le poème de Jean-Pierre Lemaire a des résonances métaphysiques (« Et l’Infini cherche / un port dans ton cœur »), je ne voudrais pas laisser imaginer une écriture abstraite ; elle est au contraire très capable de s’attarder à l’anecdote et a toute l’humilité requise pour les évocations justes, à fleur de nostalgie. J’en veux pour preuve ce poème :

« Les montagnes du cœur devenues collines
doivent s’user encore. Il n’en restera
que les pavés bossus du Nord où sursautaient
le vieil autobus et les vélos maigres.
Les femmes portant leur panier de linge,
les hommes le soir sortis des longs murs
avec leur sacoche où sonnait la gamelle
rempliront les rues, connaîtront le chemin.
Il suffit de les suivre à présent pour revoir
l’étoile perdue après l’enfance grise. »


Le lyrisme ici est comme cette rivière qui « attend une larme pour couler »  : tout entier dans sa retenue. Mais au-delà de la « réponse muette au ciel, à la musique », il y a l’extérieur du monde avec lequel se réconcilier. Il y faut une certaine innocence. Ainsi, lorsqu’on ouvre les volets sur le soleil matinal, les sapins, l’herbe drue, le paysage lui-même semble se dérober, faire « un pas en arrière ». Il convient de le reconquérir, car il n’est jamais donné, sauf « dans le pays étranger de l’enfance » – cette enfance qui est une clef et dont la « haute forêt » accueille le père mourant.
La présence se gagne avec un certain dénuement, l’acceptation d’être « lesté pour toujours », d’être « en bas du monde », une sorte d’allégeance faite à la pesanteur, qui pourrait être une grâce. Ainsi le recueil s’achève-t-il dans la lumière de la mer et « des bras ouverts », du « cœur gréé d’un pardon plus grand que ses souvenirs », d’une humilité qui est un sésame pour le monde, à l’image d’Ali-Baba qui n’a rien emporté en sortant de la caverne mais remercie, car « le trésor luit tout entier dehors ».

(110 pages. 15,5 euros)
Michel Baglin. article paru dans Poésie 1 n° 33 (mars 2003)


Lire aussi :

« Le pays derrière les larmes »

« Faire place »



mercredi 10 avril 2013, par Michel Baglin

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Jean-Pierre Lemaire :
« Faire place »


Editions Gallimard.
94 pages. 12.5o euros)



Jean-Pierre Lemaire

Fils de cheminot (les trains s’invitent volontiers dans ses pages), Jean-Pierre Lemaire est né le 18 août 1948 à Sallanches, en Haute-Savoie. Le Nord de la France où il a passé son enfance dans un faubourg ouvrier l’a profondément marqué. « Il m’arrive aujourd’hui de me dire que là était, d’une certaine manière, la vraie vie, que je n’ai pas su reconnaître au moment où elle m’était donnée, mais où je reviens périodiquement par la mémoire... un peu comme un diapason » a-t-il expliqué dans un entretien avec Olivier Gallet (10 septembre 2004).
Sa passion première est celle de la musique et, apprenant le piano, il rêve de devenir musicien. Il se plonge cependant dans les livres, pour des lectures éclectiques, et découvre Corneille, Claudel, le Soulier de satin. Il entre en hypokhâgne et khâgne au lycée Louis-le-Grand à Paris, puis à l’École normale supérieure, pour décrocher l’agrégation de lettres classiques. Après son service militaire (dans la Marine) il connaît à vingt-quatre ans une crise spirituelle qui lui fait prendre conscience de sa foi catholique.
C’est à cette époque qu’il écrit ses premiers poèmes, parrainé par Jean Grosjean. Son premier recueil, « Les Marges du jour » , parait en 1981 à La Dogana (rééditée en 2011 augmentée d’une postface de Philippe Jaccottet). Depuis, ses recueils – une dizaine - ont paru pour la plupart chez Gallimard.
Jean-Pierre Lemaire est marié à Fanchon, une Bordelaise, il a trois filles.
Professeur de lettres en khâgne au lycée Henri-IV à Paris, ainsi qu’au lycée Sainte-Marie de Neuilly, il a pris sa retraite récemment.
Jean-Pierre Lemaire a été distingué par les prix Max-Jacob (1985), le Grand Prix du Mont Saint-Michel (1994) et le Grand prix de poésie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre (1999).

Poésie
Les Marges du jour, La Dogana, 1981, rééd. 2011 augmentée d’une postface de Philippe Jaccottet)
L’Exode et la Nuée suivi de Pierres à voix, Gallimard, 1982
Visitation, Gallimard, 1985. (prix Max-Jacob)
Le Cœur circoncis, Gallimard, 1989
Le Chemin du cap, Gallimard, 1993
L’Annonciade, Gallimard, 1997.
L’Intérieur du monde, Cheyne éditeur, 2002
Figure humaine, Gallimard, 2008
Faire place, Gallimard, 2013

Essai
Marcher dans la neige, Bayard, 2008



« J’entends là une voix totalement dépourvue de vibrato, miraculeusement accordée au monde simple, proche et difficile dont elle parle et qu’elle essaie calmement, patiemment de rendre encore une fois un peu plus poreux à la lumière. Avec une modestie de ton, une justesse, mais aussi une tendresse (sans ombre de sentimentalisme ni de mièvrerie) que je n’avais plus entendues dans la poésie française depuis Supervielle, qui eût aimé infiniment ce livre. » Philippe Jaccottet :



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