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Georges Drano, entretien

« Fixer ce réel qui nous échappe »

La revue Phoenix lui consacre son numéro 18

La revue Phoenix, qui s’inscrit dans une longue lignée de revues rayonnant depuis Marseille, et depuis des décennies (les Cahiers du Sud de 1914 à1966, puis Sud, jusqu’en 1996, Autre Sud jusqu’en 2010) consacre son numéro 18 à Georges Drano. Le dossier préparé par André Ughetto, le rédacteur en chef de la revue, s’ouvre sur deux suites de poèmes inédits « Fragments laissés dans l’écriture » et « Le chemin qui tourne ». Ensuite, l’épouse de Geoges, Nicole Drano Stamberg, ouvre une « lettre décachetée ». Suit un entretien avec Daniel Leuwers. Quatre études apportent leurs éclairages sur son œuvre, elles sont signées Jean-François Mathé, Paul Badin, Lucien Wasselin et André Doms.



Situons d’abord Georges Drano biographiquement et brièvement : il es né le 6 février 1936 à Redon (Ille-et-Vilaine), a vécu en Bretagne jusqu’en 1993, date à laquelle il s’est installé dans l’Hérault avec son épouse, Nicole Drano-Stamberg, elle aussi poète (née à Lodève).
Il a été enseignant et comme poète, il a signé de nombreux recueils, une bonne quarantaine, beaucoup chez Rougerie. Pour citer quelques titres : depuis « Le pain des oiseaux » en 1959 ou « Visage premier » , en 1963 jusqu’à « Vent dominant » l’an dernier, ou « Tant que Terre » en 2012. En passant par « Présence d’un marais » (1975), « Tenir » (2003), « Premier soleil sur les buissons » (2009) ou « Un mur de pierres sèches » (2009).
Plusieurs revues lui ont consacré des dossiers : Verticales 12, Poésie Première en 2014, Chiendents tout récemment. Mais il est aussi un passeur de poésie, qui organise et présente régulièrement des lectures publiques et participe à l’organisation de festivals de poésie comme « À la santé des poètes », « les Voix de la Méditerranée » jadis, le festival de Montpeyroux alliant la poésie et le vin, et bien sûr les Voix Vives de Sète dont il est un animateur depuis le début.


Georges, la poésie est une affaire de partage, un dialogue d’intimité à intimité, mais relève-t-elle aussi du militantisme ?
Oui la poésie est partage et militantisme. Depuis mes débuts en écriture je n’ai guère séparé mon travail personnel d’écriture et les actions menées en faveur de la poésie, celle des autres en particulier. Cela a commencé dans les années 60 autour de la revue Sources, publication littéraire de Bretagne et le groupe de poètes qui l’animait. Nous donnions des récitals construits autour d’un thème ou de l’œuvre d’un poète. Puis j’ai continué avec l’association Humanisme et Culture en invitant des poètes à lire en public un choix de leurs poèmes. Ces diverses manifestations étaient et sont régulièrement accompagnées de publications présentant les poèmes et textes proposés à l’écoute du public. Les rencontres ainsi organisées sont présentées sous diverses formes : « à la Santé des Poètes » où deux poètes sont invités à lire un choix de leurs poèmes « Culture des Sud » qui accueille deux poètes méditerranéens et un musicien, « Les Constellations » qui regroupent à chaque fois 24 à 25 intervenants ; poètes, peintres, musiciens, comédiens... qui ont accepté de travailler sur un thème choisi. Notre objectif étant d’aller à la rencontre du public et de tenter de palier au désintérêt des médias à l’égard de la poésie. Depuis que l’association « Humanisme & Culture » est implantée à Frontignan, vers l’année 2000, c’est plus de 250 poètes qui ont été invités, d’une quinzaine de nationalités différentes.

Jean-François Mathé note que ton œuvre « a évolué d’un lyrisme personnel où le " je" était aux avant-postes du poème vers un lyrisme plus retenu et resserré dans lequel la personne du poète est apparemment tenue à distance, comme en témoigne la quasi disparition de "je" au profit du "nous" ou du "on" ». Dirais-tu encore que ta poésie est lyrique ?
Oui, je pense que dans ma poésie subsiste une part de lyrisme sans doute moins évidente que dans mes premiers poèmes, mais quelque soit le thème abordé ou les supports utilisés on ne parle que de soi, de notre rapport au monde, de nos sentiments, de nos désirs, même si cela peut prendre parfois un ton détaché ou plus ou moins objectif. La part de lyrisme donne chair au poème, elle l’humanise.

Ton écriture est resserrée. Est-ce sous l’influence de Char et de ses aphorismes, ou de Guillevic, que tu évoques volontiers l’un et l’autre ?

Oui, peu à peu j’ai pratiqué une écriture plus resserrée qu’à mes débuts, sans renier les sentiments qui y étaient exprimés. Cette recherche est l’aboutissement de réflexions et de lectures, car je crois qu’on apprend à écrire de la poésie en lisant d’autres poètes. Les lectures et les rencontres de René Char ont été importantes. J’ai gardé beaucoup d’estime pour un poète qui a su s’engager dans la résistance pendant la dernière guerre et qui par la suite n’a accepté aucun compromis. Il a préservé son indépendance malgré les nombreuses sollicitations dont il a été l’objet. Georges Mounin, qui a présenté l’œuvre et le parcours de René Char dans son étude « Avez-vous lu Char » , déclare à propos de sa poésie « Char est toujours devant nous ». C’est une poésie qui appelle avec ses étincelles de clarté, ses parts d’ombre et ses mystères soutenus par une écriture au ton parfois sentencieux mais toujours exigeante. Ma rencontre avec la poésie de René Char a dû correspondre à une période où je cherchais à donner un contenu plus dense à mon écriture, avec d’autres lectures de poètes que j’ai effectuées à la même époque elle y a sans doute contribué.

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A Monpeyroux en juin 2000, Nicole et Georges Drano, Jacqueline Roques, Henri Heurtebise et Michel Baglin

La nature, la ruralité, sont omniprésentes chez toi. Le mot « paysage » y est sans doute le plus récurrent. Mais on est loin d’un simple regard contemplatif. En fait, tu sembles interroger le rapport entre les paysages intérieur et extérieur. Tu dis aussi que « les chemins, les haies, les talus dessinent une écriture du paysage »… En quoi le paysage appelle-t-il la parole, ou plutôt le poème ?
Je devrais écrire « des paysages », le pluriel est de mise bien qu’il existe des points communs entre les paysages sur lesquels mon écriture prend appuis, que ce soit le bocage ou les marais salants, la garrigue ou le vignoble. Je me rends compte que ces paysages différents d’apparence possèdent des structures qui se ressemblent, ils sont pour la plupart composés de parcelles accolées les unes aux autres et dont chacune a une fonction par rapport à l’ensemble, c’est particulièrement vrai en ce qui concerne le bocage où les haies, les talus et les fossés ont chacun une utilité importante pour maintenir la cohésion et le fonctionnement de l’ensemble ; il en va de même avec le marais salant dans lequel le mauvais état d’un seul élément (vasière, étier, œillet...) peut compromettre le fonctionnement de la saline. Ce qui m’importe dans ce genre de paysage c’est qu’ils sont la résultante du travail des hommes ; ils ont été construits à partir d’éléments simples : l’argile, l’eau, les végétaux ils témoignent du savoir faire et de l’ingéniosité humaines. Que ce soit dans « Présence d’un marais » ou dans « Salut Talus », pour m’en tenir à ces deux exemples, j’ai tenté dans mon écriture – brièveté des poèmes, disposition typographique, répétition, emploi d’un vocabulaire spécifique… – de présenter la structure complexe de ces paysages et de leur rendre une sorte d’hommage. Ce sont des paysages qui m’ont accompagné longtemps.

Sans être effusive, la sensualité est toujours dans tes mots et tu évoques quelque part « la clarté charnelle de la terre ». On y sent comme une quête d’harmonie avec le monde, un désir d’osmose et de coïncidence à soi, notamment dans « Tant que terre » où je relève ce vers : « quand le lieu où nous habitons est celui qui vit en nous ». Cette coïncidence est donc possible ? Quelles sont les interactions entre ton écriture et ce réel ?

La citation « quand le lieu où nous habitons est celui qui vit en nous » est extraite du poème « Lieu habité », dans lequel j’évoque l’ambiance d’un village et quelques travaux de ses habitants. Cette citation montre que nous sommes à la recherche d’une harmonie entre notre vie intérieure, nos désirs, nos attentes et le monde qui nous entoure. Cette coïncidence entre ces deux mondes, l’intérieur et l’extérieur, n’est pas un état permanent, elle est le résultat d’une rencontre souvent limitée dans le temps, pendant laquelle on se sent appartenir au monde qui nous entoure, on devient élément du réel. Entre le réel et l’être, il y a une constante recherche, un incessant va-et-vient.

André Doms à propos de « Tenir » cite ces vers : « A tout moment, village, jardins et autres lieux / entrent dans le silence où ils se renversent. / La parole que nous mettons en terre les consolide / C’est l’empierrement du chemin jusqu’au seuil / où la lumière monte avec le jour que tu appelles tenir ». La parole est-elle une façon de « tenir » quelque chose du monde, de ce gagner l’ici-bas ?

L’écriture est une sans doute une façon de tenir ou plus sûrement de retenir ce qui va disparaitre, de faire apparaitre ce qui est enfoui en nous, de tenter de révéler ce qu’il y a derrière les apparences et de fixer ce réel qui nous échappe. L’écriture d’un poème part d’un refus : celui de se servir d’une langue purement utilitaire, banale et usée pour construire un langage neuf, personnel, inventif et expressif. Pour y parvenir il faut « tenir » bon, s’éloigner des facilités et des influences, éviter l’hermétisme et l’abstraction.

Tu travailles avec des peintres et dans tes poèmes tu entres aussi dans leur atelier pour interroger la représentation, et du même coup l’écriture. Le poème y apparait à la fois automne - lorsque tu dis que sa densité le fait devenir « un espace clos qui fonctionne de l’intérieur » - et en prise avec la vie quand tu indiques qu’il « tente de fixer l’éphémère, ce qui s’éloigne ou disparaît ». Peux-tu nous parler de cette collaboration ?

J’ai eu la chance et l’opportunité de travailler avec des peintres, soit en écrivant des textes sur leur démarche et leurs travaux, soit en réalisant avec certains ce que l’on appelle des livres d’artistes. Pour répondre à ces deux expériences il est indispensable qu’il y ait une bonne entente entre le peintre et le poète et une connaissance réciproque de leurs œuvres personnelles. La plupart des peintres avec lesquels j’ai collaboré sont des amis et c’est dans un climat de réelle confiance que nous avons travaillé ensemble. Le peintre le plus présent (en réalité un dessinateur) dans mes livres est Henri Viennois, ce n’est pas un hasard puisque nous nous sommes connus adolescents et que nous avons continué à entretenir des relations amicales. Il a accompagné (et non illustré) mon premier livre de poèmes, « Le Pain des Oiseaux », en 1959 et depuis nous avons travaillé ensemble pour un bon nombre de mes recueils. Cette constance est due non seulement à l’amitié qui nous unit mais à une parfaite connaissance de nos travaux personnels et aux échanges de dessins et de poèmes que nous avons régulièrement. Le travail avec un peintre est toujours une aventure exaltante en fixant en commun une possibilité d’offrir au poème un autre espace, une autre existence qui n’efface pas l’œuvre originale mais le place dans une nouvelle lumière.
Je suis très reconnaissant à Claude Abad, Jean- Noel Bachès, Georges Badin, Christiane Bastide, Jean Bazaine, Guy Bigot, Enan Burgos, Léa Ciari, Jacques Clauzel, Jean Coulon, André Dummonet, Nicolas Fédorenko ,Jacques Galey, Constant Idoux, Philippe Jaminet, Krimo, René Munch, Jules Paressant, Ekkehart Rautenstrauch, Sylvère, Henri Viennois, d’avoir avec leurs dessins, gravures ou lithographies accompagné mes poèmes.

Tu es un défenseur de la poésie, un passeur de feu, mais tu es aussi engagé avec l’association « Humanisme et culture » dans l’action caritative, que vous partagez Nicole et toi. Vous formez donc un couple de poètes, mais aussi de personnes engagées ?

Avec Nicole ma compagne, nous partageons de nombreuses activités communes c’est ainsi que nous avons effectué 9 missions humanitaires et culturelles au Burkina Faso (de 1999 à 2007) avec le G.R.E.F. (Groupement des Retraités Educateurs sans Frontières) et Humanisme & Culture. Dans notre parcours commun, la poésie a tenu et tient toujours une place importante, c’est ensemble que nous élaborons et mettons en place toutes les manifestations culturelles programmées par notre association « Humanisme & Culture » : contacts avec des poètes, organisation et animation des rencontres, mise au point des publications, toutes les étapes nécessaires pour présenter des poètes et les accueillir dans de bonnes conditions.
Tous les deux poètes nous avons les mêmes exigences en ce qui concerne la poésie aussi bien celle que l’on choisit de faire entendre que celle que l’on écrit : ne jamais céder à la facilité, à la démagogie et n’être l’instrument d’aucun pouvoir. Si chacun de nous tient à préserver son domaine d’écriture personnelle, cela n’exclut ni les échanges ni les discussions, la plupart du temps nous sommes mutuellement nos premiers lecteurs et n’hésitons pas l’un et l’autre à faire part de nos réactions. La poésie dans sa diversité est renaissance et révélation, si elle s’élabore souvent dans la solitude elle permet parfois de rejoindre les autres, la poésie m’a donné la chance de vivre avec une poète dont l’écriture ne cesse de me surprendre.

Votre engagement est-il une manière de porter témoignage ?
Au cours des missions au Burkina Faso nous avons travaillé dans des écoles de brousse pour implanter des jardins scolaires et former des enseignants et au Musée de la Musique puis au Musée National pour ouvrir ces établissements aux écoles de Ouagadougou. Pendant les 2 ou 3 mois de chacune de nos missions, nous sommes intervenus dans de nombreux villages où nous avons rencontré des populations et surtout des enfants misérables, sans protection et sans espoir. Au cours de nos différents séjours nous avons pu organiser des lectures publiques de poésie dans l’un des musées ou au Centre Culturel Français en invitant des poètes et des musiciens locaux, lectures accompagnées d’une petite publication. Une tache difficile car au Burkina Faso il n’y a pas de poètes ou d’écrivains d’audience internationale et il n’y a pas d’éditeur. J’ai été très impressionné par ce pays d’Afrique de l’Ouest, l’accueil des habitants malgré leur pauvreté, la misère des enfants, la corruption, les paysages semi-désertiques, la rudesse du climat … Pour porter témoignage nous avons réalisé un film vidéo documentaire sur la vie d’un village de brousse et j’ai écrit une suite de récits-poèmes dont la plupart sont inédits.

(entretien recueilli par Michel Baglin en septembre 2015)



Lire aussi :

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Entretien : « Fixer ce réel qui nous échappe... »

Lecture de quelques recueils par Michel Baglin

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Hommage aux Drano par Lucien Wasselin



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samedi 12 septembre 2015, par Michel Baglin

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Phoenix n° 18

Phoenix : 9, rue Sylvabelle, 13006 – Marseille.
Abonnement : 45 euros pour 4 n°/an.
Mail : revuephoenix1@yahoo.fr Site : www.revuephoenix.com





















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