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Caroline Loeb à Paris et Avignon

« George Sand, Ma Vie, Son Œuvre »

George Sand, une héroïne du XXIème siècle

Voilà qui est dit et chanté par Caroline Loeb sur la scène du Théâtre du Marais et ce jusqu’à fin juin, les samedis à 18 heures et dimanches à 16 heures, puis en juillet au Festival d’Avignon, Théâtre du Coin de la Lune. Pour les Parisiens ou les amateurs de Paris, ce spectacle intitulé : « George Sand, Ma Vie, Son Œuvre », d’après une mise en scène d’Alex Lutz, sera repris à la rentrée de septembre dans ce même Théâtre du Marais. Prenez date.



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Caroline Loeb sur la scène du théâtre du Marais

Une héroïne du XXIème siècle, ne vous y trompez pas, c’est bien de cela qu’il s’agit. L’œuvre et la vie de George Sand sont revisitées avec fougue par Caroline Loeb et jouées, in petto (dévoilées, comme un secret longtemps gardé dans sa poitrine et son cœur vient surgir) sur la scène mêlant à satiété et avec bonheur les mouvements du siècle, sa modernité, la vie de la narratrice et comédienne dans un même ballet rapide et entrainant.

Nous sommes pris, happés par le talent de Caroline Loeb, sa mise en scène, en espace et en voix de la vie et l’œuvre de l’une de nos plus grand(e)s écrivain(e)s du XIXe siècle. Caroline et George se croisent, se parlent, vivent sur le même tempo. Amours, déchirements, désillusions, joies ou colères viennent frapper nos tympans, attirer nos regards, surprendre notre tranquillité avide de spectateur. Alors qu’importe le temps du sujet, si l’objet se veut fidèle aux destins croisés de l’une et de l’autre quand Caroline chante !

Et elle chante fort bien (nous le savons depuis le succès de « C’est la ouate », que Caroline rappelle avec humour par la sonnerie de son téléphone portable) des mélodies écrites avec Thierry Illouz et mises en musique par Fred Parker, Gérard Elliot, Michèle Bernard et quelques autres, qu’il serait trop long de rappeler ici mais que nous saluons, des chansons qui n’hésitent pas à rock’and roller ou à valser, c’est selon, l’important restant ce qu’elles racontent : la liberté d’Aurore Dupin, marquise Dudevant gagnée de haute lutte, son « mauvais genre » traduits devant nous et cognant à la porte de la maison de campagne de Caroline Loeb, où se situe l’action, comme aux volets de nos chambres de « jeunes filles », d’épouses modèles ou adultères, de révoltées, de courageuses, de dociles pour affirmer dans cette « vision moderne et dépoussiérée » qu’il y a encore beaucoup trop de poussières d’écoles, de cinglantes désillusions, de règles normatives et qui devraient être depuis longtemps inusitées dans le parcours d’obstacles d’une héroïne du XXIe siècle, qu’elle s’appelle Aurore, Lucie, Caroline, Sophie, Jeanine ou Angela Davis, Charlotte Delbo, Gisèle Halimi, Louise Michel, Emma Goldman et même avant George : La belle Cordière, Louise Labé. C’est de tout cela, en arrière-fond, que la comédie qui se joue devant nous, nous entretient. Sans morale, sans leçon de conduite, sans raisonnements abscons mais avec joie et une lucidité décapante.

Virevoltez donc avec Caroline Loeb dans son salon, au milieu de ses livres, au téléphone avec son commanditaire – car cette histoire ne s’écrit pas si simplement que cela et l’auteur(e) nous fait part de ses angoisses, de ses délires, de ses éclats de rires qui nous emportent dans un tourbillon scénique et joyeux, celui d’une poésie contemporaine qui, je le répète, reste lucide ; des textes bien choisis, amoureusement sentis et posant de façon évidente la question de l’identité féminine et plus encore de celle de la femme qui écrit.

Alors Coco Chanel ou Sand, Yves Saint-Laurent ou Chopin ou Musset – soulignons que Caroline Loeb est habillée à la scène par Jean-Paul Gaultier, il y a comme l’affirme « la Loeb », « plusieurs façons d’être une femme », « plusieurs façons d’être un homme » et que serait donc la question du « genre » ou celle de la « création artistique » sans ce fil rouge qui passe de mains en mains, d’une époque à l’autre et dont ce spectacle témoigne avec une ardeur à la fois novatrice et révolutionnaire car, en définitive, que savons-nous de l’auteur(e) de « La Mare au diable » , de sa vraie personnalité sinon une collection d’anecdotes sans beaucoup d’intérêt, de rumeurs, de « cancans » qui ont la vie dure. Caroline Loeb les déchiffre et nous délivre une grande part du secret de la vie passionnée de son héroïne, à l’avant-garde de son temps, de cette femme qui a influencé Dostoïevski ou Walt Whitman qui, bien sûr, portait « culottes » comme on nous l’a souvent répété sans nous préciser que cela était inouï pour l’époque (souvenons, plus tard, d’Isabelle Eberhardt ou d’Alexandra David Neel), de celle qui a réussi son divorce, avant que cela ne devienne une pratique courante et sous l’intransigeante première « mouture » du code Napoléon !

Entrez donc dans ce ballet luxuriant, amoureux, fertile en rebondissements autour d’une comédienne, fière de sa vie, griffant les amants de Sand mais enchantée par les hommes, mère et conteuse – les passages concernant les relations de Sand avec son fils Paul sont étonnants, de même ceux évoquant le lien de la narratrice avec sa fille ou sa mère, qui illumine sa danse de couplets sonores, de scènes décapantes, de registres époustouflants nous faisant traverser l’espace et le temps, hier et aujourd’hui, avec une étrange et solide facilité.

L’accompagnement musical de Jérémie Pontier à l’accordéon, au piano, aux percussions augmente ce jeu théâtral d’une ponctuation juste et chaleureuse. Je terminerai donc en chansons mes réflexions :

« Ne la laisse pas tomber
Elle est si fragile
Être une femme libérée, tu sais, c’est pas si facile
Ne la laisse pas tomber
Elle est si fragile….

Si passive, elle est pensive
En négligé de soie. »


Vous aurez reconnu les paroles de Cookie Dingler « Être une femme libérée » et celles de Caroline Loeb « C’est la ouate ». Être une femme libérée pour Sand, pour Caroline et toutes les autres à deux siècles d’intervalle est-ce vraiment si facile ? Parler de Georges Sand, aujourd’hui, ne peut pas être une question, c’est une affirmation nécessaire, impérative.

Jeanine Baude



Lire aussi :

« Voyages avec ma tante ». Un tourbillon, so british !

« Mon Chant d’extase »

« George Sand, Ma Vie, Son Œuvre »



jeudi 2 juillet 2015, par Jeanine Baude

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Jeanine Baude

Jeanine Baude, écrivain, poète et critique. Née dans les Alpilles et vivant à Paris, Jeanine Baude est écrivain, poète et critique. Elle a publié une trentaine de livres, essais, récits, poésie mêlés, et accompli de nombreux voyages dont ses livres témoignent.
Distinguée par le Prix de poésie Antonin-Artaud en (1993 et le Grand prix de poésie Lùcian-Blaga pour l’ensemble de son œuvre en 2008, elle a collaboré à de nombreuses revues européennes et étrangères et fut membre du comité de rédaction de la revue Sud (1992-97), comme elle l’est aujourd’hui de la revue L’Arbre à Paroles (Belgique). Elle préside le jury du prix du poème en prose, et est responsable de l’association "Les Amis de Louis Guillaume". Elle est enfinSecrétaire générale du PEN club français depuis plusieurs années.

Lire la revue Phœnix n°13, dont elle est la poète invitée (voir ici)
L’article de Max Alhau sur Texture à propos d’ « Aveux simples »  : ici

Bibliographie
Emma Goldman : "Non à la soumission" Actes-Sud junior 2011
Le Goût de Buenos Aires Mercure de France 2009
Juste une pierre noire, coédition Éditions Bruno Doucet / Éditions du Noroît, 2010
New York is New York, Tertium Éditions, 2006
Rêver son rêve, gravures de Claire Chauveau, Atelier Tugdual, 2005
Le Chant de Manhattan, Seghers, 2005
Colette à Saint-Tropez, Images en Manœuvre éditions, 2004
L’Adresse à la voix, Rougerie, 2003
Venise, Venezia, Venessia, Éditions du Laquet, 2002
Ile Corps Océan, coédition L’Arbre à Paroles / Écrits des Forges, 2001 ; Île corps océan/Isla cuerpo océano (traduction en espagnol de Porfirio Mamani Macedo, L’Arbre à Paroles (Belgique), 2007 3è édition en 2013.
Le Bol du matin, Éd. Tipaza, 2001
Labiales, avec Jean-Paul Chague et Michel Carlin, A. Benoit, 2000
Un bleu d’équinoxe, avec des encres de Michel Carlin, A. Benoit, 2000
Incarnat désir, Rougerie, 1998
Océan, Rougerie, 1995
Concerto pour une roche, Rougerie, 1995
Correspondance René Char - Jean Ballard 1935-1970, Rougerie, 1993
C’était un paysage, Rougerie, 1992, Prix Artaud 1993
Parabole de l’Éolienne, Rougerie, 1990
Ouessanes, Sud, 1989
Éclats de sel, La Coïncidence / Le Pont de l’Épée, 1980
Les feux de l’été, La Coïncidence / Chambelland, 1977
Sur le chemin du doute, Millas-martin, 1972


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