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De quelques recueils...

Guénane en poésie

Lectures de lucien Wasselin

Poète, nouvelliste et romancière, Guénane a publié de nombreux livres. Lucien Wasselin les a lus et aimés. Il évoque ici sa poésie, publiée chez Rougerie et aux éditions de La Porte.



« Un rendez-vous avec la dune »

D’ou vient cette dune qui traverse le récent recueil de Guénane, de la première à la dernière page ? De l’enfance, sans doute, mais aussi du présent. Car ces deux vers qui terminent le poème liminaire prennent tout leur sens dans cette éternité à peine voilée : « Que le futur ne t’effare / la mémoire des hormones a la peau dure ! » Et c’est une célébration sensible du monde naturel qui permet à Guénane de se mieux connaître, mais le lecteur peut aussi plonger dans ces abysses qu’ouvre le philosophe par ces mots « Connais-toi toi-même ».
Ce retour au passé, à l’enfance (même si l’on n’a que peu de prise sur elle) que traduit le vocabulaire de la mer (dune, île, îlot, galet, oyat, marée, plancton, océan, plage, écume, jusant, vague, flux, mer, estran et je dois en oublier !) est l’occasion pour Guénane de jouer la partition de la dune, c’est-à-dire de retrouver un contact quasi-charnel avec le monde car « d’autre monde il n’y a pas ».
C’est un recueil nouveau que ce « Rendez-vous avec la dune » par sa tonalité et son thème dans l’œuvre de Guénane, un nouveau départ dans la vie : « enterre dans le sable / tes décennies de rage / et ton hérédité ». L’allusion aux recueils précédents est nette encore que très pudique, car il n’y a jamais de complaisance dans ces poèmes. Mais tout cela ne va pas sans gravité ni sans interrogations : « Tout savoir sur soi / pourquoi ? / L’idée de soi est pure fantaisie ». L’identité serait alors quelque chose d’inaccessible. Cependant il y a cette très juste métaphore (mais le mot est impropre) qui court tout au long du livre qui situe l’être humain entre la terre et le ciel, depuis le « ras des églantines » ou « Sur la dune je me rumine » jusqu’à « Prendre racine à l’envers / dans la lumière ». C’est toute l’humaine condition qui se dit dans ce mouvement.
Guénane, dans son projet, ne manque pas de convoquer la sonorité du vers, les allitérations sont nombreuses : « épices épines… », « fuite suite croche accroche », « Tatami tam-tam joie / désencre désencrasse / progresse tamise / mélancolie… »
Et si le vers se donne parfois une allure impérative, ressemble à un proverbe ou à une maxime, c’est pour mieux convaincre le lecteur : « Ceux qui savent jamais ne craignent le silence », « Qui trouve la bonne distance / les griffes ne sort » ou encore « Silence est réponse ».

« Venise ruse »

Venise diverse, changeante et insaisissable. Il faut avoir vu Venise pour s’en convaincre, avoir quitté les lieux touristiques, avoir fui ces moments où la foule se presse. Il faut être allé sur l’autre rive du Grand Canal, là où la foule est absente, du côté du Musée Guggenheim par exemple, avoir erré dans un quartier quasi désert, s’être promené autour de l’église Santa Maria della Salute. Il faut avoir délaissé les grandes artères pour se perdre dans les ruelles où l’on voit l’envers du décor ; il faut avoir fui comme la peste les échoppes à touristes où s’étale la marchandise… Pour découvrir Venise qui, comme Janus, a deux visages. C’est ce que fait Guénane avec cette suite de brefs poèmes, « Venise ruse » . D’où ces qualificatifs qui rendent compte de son côté repoussant : sournoise, pernicieuse, périlleuse, furtive et d’autres qui font ressortir sa beauté sublime : radieuse, libertaire… Guénane jette les masques : « Souvenez-vous d’Ys / avant que les bouches d’égout n’engloutissent / vos souvenirs sérénissimes » ou « vous ravagent / les rats sans goût du tourisme ». Mais, car il y a un mais : « le quotidien s’amarre à nos souvenirs / à l’éternité / et se cogne à la Beauté »… Dans une Venise, belle et éternelle… Jusque quand ?

« La ville secrète »

Ce n’est pas un hasard si Guénane se présente de la manière suivante : « La ville de Lorient ayant été détruite, Guénane est née au cœur de la Bretagne à Pontivy ». Phrase qui dit le manque. « La ville secrète » est donc le livre de ce manque. « Exode / Enfant née en exil / amputée de sa Ville ». Mais il faut du temps pour que le lecteur puisse nommer cette ville, ce manque. L’on sait très vite que la ville secrète est envahie par les nazis un vingt-et-un juin à dix-huit heures. Mais de quelle ville s’agit-il dès lors que l’on ne connaît pas la biographie de Guénane ? Peu à peu les choses se précisent au fil de la lecture de ces brefs poèmes ; les indices sont jetés comme cailloux tout au long du recueil : il y a une base navale dans la ville, ici quelques vers rappellent les bombardements alliés sur la base et la ville, là enfin une devise, Ab Oriente Refulget (de l’Orient lui vient son éclat), qui laisse deviner le nom de la ville…
« Toute écriture masque un secret » , écrit Guénane, le titre du recueil s’éclaire alors que le nom de la ville est dévoilé trois pages plus loin. Tout le recueil oscille entre une vision apocalyptique (bombardements, ruines, panzers, crocs, sanctuaire féroce…) et une autre édénique où se dresse une ville de rêve et de paix aux mots exotiques. C’est sans doute là que la mère a joué un rôle, elle qui aime « ces noms de pluies diluviennes ». Dès lors, Guénane se « souvient » qu’elle est née « sur un matelas d’exil / étrangère à [elle-même] / orpheline / d’une ville qu’[elle ne connaît] pas ». Mais il serait vain de vouloir résumer cette suite de poèmes. Par petites touches, Guénane dresse les ruines de la ville et la nostalgie qui ne l’a jamais quittée mais qui se transforme à l’occasion en révolte : ainsi dans ce poème qui énumère quelques-unes des villes détruites par les guerres. Une litanie, une « étrange ligne de sépultures »… Le manque oui, mais un manque qui ne renvoie pas à l’ego, qui s’ouvre à l’universel.
Dès son premier poème, Guénane a ce beau vers qui vaut définition de la poésie : « l’art d’aller à l’essentiel ». C’est ce qui se vérifie par chaque poème…

Lucien Wasselin


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vendredi 5 décembre 2014, par Lucien Wasselin

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Guénane

Guénane, poète, nouvelliste et romancière, est née à Pontivy, au cœur de la Bretagne, et vit en rade de Lorient. Après des études de lettres à Rennes où elle a enseigné, elle a vécu en Amérique du Sud.
Guénane a publié quatorze recueils aux éditions Rougerie ; de « Résurgences », 1969, à « Un Rendez-vous avec la dune », 2014.
Parallèlement, en poésie, depuis 1999, elle a publié quatorze livrets chez La Porte, principalement sur les îles du Ponant dont huit sur l’île de Groix, mais aussi « Venise ruse », 2012, « L’Approche de Minorque », 2014 et collaboré à des livres d’artiste.
En prose, elle a publié des nouvelles, des récits, des romans : les quatre derniers, Le « Mot de la fin », 2010, « La Guerre secrète », 2011, « Dans la gorge du diable », 2013, « Demain 17 H Copacabana », 2014, sont parus aux éditions Apogée.

Pour découvrir l’intégralité des publications voir sa fiche wikipedia et son site.



Guénane :
« Un rendez-vous avec la dune »


Rougerie éditeur,
80 pages, 13 €.
Sur commande chez l’éditeur : Rougerie. 7 rue de l’Échauguette ; 87330 Mortemart



Guénane :
« Venise ruse »


La Porte éditeur :
Yves Perrine, 215 rue Moïse Bodhuin. 02000 LAON.
(Abonnement à 6 plaquettes : 18 €.)



Guénane :
« La ville secrète »


Rougerie éditeur,
88 pages, 13 €.



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