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D’un roman l’autre...

Guénane en prose

Lectures de lucien Wasselin

Guénane écrit indifféremment poèmes et romans. Elle n’hésite pas à publier de minces plaquettes (14 titres chez Yves Perrine à l’enseigne de La Porte, depuis 1999). Elle mêle dans ses écrits l’autobiographie et la fiction en même temps qu’elle célèbre le paysage. Démêler le réel de la fiction est une tâche débouchant sur une certaine frustration, à reprendre à chaque nouveau livre ; mais c’est aussi une incitation à la lecture.
Lucien Wasselin explore ici les romans de Guénane.



« Demain 17 heures Copacabana »

Il est fréquemment relevé que tout premier roman est en grande partie autobiographique. « Demain 17 heures Copacabana » est le quatrième roman de Guénane, il ne serait donc pas autobiographique et effectivement, je me garderai bien d’affirmer que l’intrigue renvoie à la vie de l’auteur. Mais voilà, Guénane est bretonne et elle a vécu en Amérique latine. Et l’on retrouve dans ce roman de fréquentes références à Saint-Pol-Roux qui passa une grande partie de sa vie, on le sait, en Bretagne au manoir de Camaret et l’intrigue se passe au Brésil après avoir commencé dans le cimetière où repose Le Magnifique… Et puis, il y a ce frêle indice, l’absence du père (jusqu’à la chute finale), qui renvoie à la biographie de Guénane, telle qu’elle se devine dans certains de ses livres précédents, recueils de poèmes ou romans. Mais elle est née à Pontivy, loin du manoir de Coecilian et de la pointe de Pen Hir, elle vit à Larmor-Plage loin de Camaret, elle a enseigné (ah, ces passages où le discours pédagogique reprend le dessus !) l’espagnol ou le français en Amérique latine alors qu’on parle le portugais au Brésil et que la narratrice enseigne la langue de Molière à l’Alliance française… Il est alors bien difficile de démêler le vrai du faux, le réel de la fiction ! Le lecteur a l’impression que Guénane réassemble différemment les mêmes éléments (à la fois semblables et autres) que dans ses précédents ouvrages… Et il nage alors dans un univers romanesque qui, par bien des aspects, ressemble à un certain réel.
Restent l’intrigue et la description du réel. L’intrigue est romanesque à souhait, de la première à la dernière page, de la fuite de la narratrice aux retrouvailles avec celui qu’elle a fui ; voire convenue. Ça commence par un coup de foudre, un départ précipité avec l’amoureux vers le Brésil et ça continue par un mariage… Mais cette intrigue est l’occasion pour Guénane de faire le portrait d’une femme libérée, brisée par la vie, par ses origines, d’une femme qui est amoureuse non seulement d’un homme mais aussi de son désir et de son plaisir et qui joue avec la jalousie et la fréquentation de quelques endroits chauds, pour pimenter son amour. À un moment la mère dit à la narratrice : « Essaie de savoir si aimer Gil ne signifie pas dorloter en toi la petite fille sans père ». Je ne sais pas ce que peut valoir une telle explication psychologisante, mais… Il n’est pas inutile de remarquer que le livre s’achève sur la mort du père désiré, attendu, fantasmé… Les amours tumultueuses d’Yvanne deviennent alors secondaires.
On découvre dans ces pages un Brésil à l’opposé des cartes postales ou des catalogues d’agences de voyages : l’ennui, les inégalités, la faim, la misère sont omniprésents. Guénane écrit même : « Le Brésil est une des grandes poubelles de l’Occident […] ici, les rats la nuit mangent les bébés » ou « Trop d’enfants à manger dans les poubelles, enfouis jusqu’à la taille, à fouir les décharges, leurs îles aux trésors, à en mourir de torpeur dans les émanations de la décomposition, le ventre enflé à force d’être vide ; ils portent en avant leur nombril comme un œil dilaté ». Mais c’est aussi un Brésil où la nature luxuriante, généreuse, extraordinaire et dangereuse côtoie cette misère. Le lecteur reste sidéré par l’érudition de Guénane : tout y passe, l’histoire du pays, l’économie et ses crises, les illusions des colons…Érudition due à la découverte de visu du pays, aux lectures ou aux deux ? J’ai été très sensible à ce chapitre (le dixième) où la narratrice semble conquérir une certaine indépendance intellectuelle. Elle se découvre quelque peu opposée à ce latifundiste doublé d’un homme d’affaires avisé qu’est son mari : ainsi quand ce dernier déclare que « la liberté ne se donne pas, elle se conquiert », elle se sent flotter entre deux mondes. Et elle se rapproche des indigènes. Comme j’ai aimé cette langue émaillée de termes autochtones... Mais voilà que je réduis scandaleusement ce roman !
Je terminais il y a quelque temps ma lecture d’ « Une guerre secrète » par ces mots d’Aragon : « Le roman est une machine inventée par l’homme pour l’appréhension du réel dans sa complexité ». Ils sont à répéter ici.

« La Guerre secrète »

Un livre émouvant qui nous parle d’un temps « que les moins de vingt ans » n’ont pas connu, d’un temps où la tuberculose faisait des ravages avant qu’elle ne fût éradiquée et disparaisse du paysage parce que la prévention et les conditions de vie avaient progressé. Mais un livre qui nous rappelle que rien n’est jamais acquis à l’homme car la tuberculose fait un timide retour traduisant ainsi la régression des conditions de vie d’une partie de la population, précisément des classes populaires… Mais voilà que je tiens des propos politiquement incorrects ! Revenons donc au livre de Guénane.
La Guerre secrète, c’est aussi celle que se livre en son for intérieur Lucie. Lucie qui a épousé, par amour, Emilien, un ami d’enfance dont elle connaît la maladie… Mais peu à peu, l’air du temps menant sa lutte sourde, « s’installe en elle la guerre civile » qui lui fait avouer « Je t’aime pour tout ce que tu m’as fait découvrir, je te déteste pour tout ce qui va venir ». Mais ce drame intime se passe dans une époque troublée : la guerre d’Espagne, la drôle de guerre et, pour finir, l’invasion de la France par les nazis… Lucie travaille comme « receveuse-hôtesse sur une ligne d’autobus reliant Lorient au cœur de la Bretagne ». Et le corps ayant ses exigences, arrive ce qui devait arriver : elle rencontre un homme dont elle tombe amoureuse et se retrouve enceinte… L’histoire serait banale avec tous ses développements mais le lecteur attentif se souvient alors d’un autre livre de Guénane (publié la même année), « La Ville secrète » . La proximité des deux titres le rend perplexe… Et il se souvient de fragments autobiographiques que Guénane lâche ici ou là : « La ville de Lorient ayant été détruite, Guénane est née au cœur de la Bretagne, à Pontivy ». Et, dans « La Ville secrète » , il a lu ces vers « Exode / Enfant née en exil / amputée de sa ville »… Et certaines pages du recueil sont des apostrophes directes à la mère… Et de menus indices disséminés ça et là dans « La Guerre secrète » le poussent à cette hypothèse ; et si ce livre était une autobiographie déguisée ? L’exergue qui ouvre le livre le conforte d’ailleurs dans cette hypothèse. Reste alors un livre qui, au-delà de la confidence qui avait sans doute besoin de la fiction pour s’avouer, est un tableau réaliste de la guerre. Faut-il le rappeler, Lorient, dès l’installation des nazis dans la ville, devint le chantier gigantesque d’une folle base de sous-marins voulue par l’amiral Dönitz que les alliés n’eurent de cesse de détruire… Alors ce qu’écrit Guénane est l’apocalypse qui se dissimule (mal) derrière les mots des froides descriptions des encyclopédies : « Lorient sera presque entièrement rasée en 1943-44 par les bombardements alliés qui échoueront dans leur objectif de détruire la base des sous-marins, malgré le déversement de 4000 tonnes de bombes. »"
Une histoire personnelle se dit sur le fond de l’Histoire, une petite histoire se dit dans la grande… Les deux font sens et permettent de mieux comprendre le réel. Il n’y a nulle idéalisation dans ce que propose Guénane au lecteur. Rien n’est laissé dans l’ombre, ni des difficultés qu’ont parfois la narratrice ou les personnages à se situer dans l’histoire, ni des contradictions qui déchirent parfois ces derniers… C’est que le style de Guénane est empreint de souplesse. Ainsi ce qui aurait pu être scabreux est-il dit avec beaucoup de pudeur, de retenue ; ainsi la description de l’horreur des bombardements ne sombre jamais dans le sensationnalisme. Tout est juste. On pense alors à ces mots d’Aragon : « Le roman est une machine inventée par l’homme pour l’appréhension du réel dans sa complexité ».

« Dans la gorge du diable »

Lisant « Dans la gorge du diable » de Guénane, je me souviens de « J’abats mon jeu » d’Aragon. Et pourtant les deux livres sont à l’opposé l’un de l’autre. Le premier est un roman, du moins en a-t-il les apparences. Le second est un recueil de textes de statuts différents (articles, entretiens, conférences, discours prononcés en diverses circonstances). Mais c’est qu’Aragon y a donné ses « secrets de fabrication » (à propos de « La Semaine sainte » ) : il proclame : « L’art du roman, c’est de savoir mentir », il s’explique un peu plus loin en disant qu’il lui fallait inventer des images saisissantes du réel, qu’il partait parfois de pures et simples inventions, maquillées après coup avec la réalité… Et je ne peux m’empêcher de lire « Dans la gorge du diable » en ayant présent à l’esprit ce mélange du vrai et du faux que met en lumière Aragon.
Guénane raconte les relations difficiles entre une fille, Irina, et son père, Edward. La mère s’est suicidée et dans les premières pages du livre, Edward avoue : « Jamais aucun homme n’a déployé autant d’énergie pour aider sa femme à se suicider ». Est-ce cela qui explique ces relations difficiles ou l’aspect disgracieux d’Irina à sa naissance (prognathisme, strabisme spectaculaire et oreilles décollées), disgrâces qui lui vaudront plusieurs opérations ? Quel rapport avec Aragon et son mentir-vrai ? J’y viens. La narratrice (qui accepte, à la demande d’Edward, de s’occuper d’Irina au Paraguay où il a trouvé un nouvel emploi) mêle au récit des considérations sur l’absence du père qui font penser à deux livres précédents de Guénane, « La ville secrète » et « La guerre secrète » dans lesquels l’auteur revisitait sa naissance et son enfance. Les éléments autobiographiques se mêlaient aux poèmes et au récit dans une étonnante tapisserie où trame et chaîne étaient de nature différente.
Guénane parsème ce nouveau livre d’indices qui relèvent de son expérience personnelle : la narratrice parle espagnol, elle décide de partir en Amérique latine, elle n’a pas connu son père, bretonne elle est née à Pontivy… Mais les choses se compliquent : l’essentiel du roman se passe en 1980 au Paraguay qui est alors une dictature qui survit tant bien que mal sous la férule d’Alfredo Stroessner qui a accueilli le dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza Debayle qui a fuit son pays (non sans en avoir au préalable pillé les finances publiques) suite à la Révolution sandiniste. Le point d’orgue de l’ouvrage est d’ailleurs l’attentat dont est victime ce triste sire... Point d’orgue mais aussi moment où se dénouent les fils d’une intrigue quelque peu compliquée dont je ne dirai rien, pour laisser au lecteur le plaisir de découvrir la fin… Si la narratrice apparaît comme une femme libre et forte (« J’aime assez quand les coïncidences décident, quitte à batailler avec les conséquences. »), Guénane ne manque pas d’humour. Deux exemples : quand la narratrice fait remarquer au représentant de l’ordre qui contrôle son identité qu’il tient à l’envers le document qu’elle lui a remis, la réponse fuse : « L’autorité lit comme bon lui semble »  ! Et quand la police militaire paraguayenne saisit un livre au titre subversif, « Naissance du cubisme », c’est au prétexte que le mot cubisme a sans doute à voir avec Cuba ! Il faut rappeler que nous sommes en septembre 1980 dans une dictature… où le ridicule ne tue pas. Il est vrai que la description du Paraguay de Stroessner et celle du chargé d’affaires de la Confédération Helvétique ne manquent pas de sel et sont d’une saine cruauté tout en relevant de la stricte vérité !
« Dans la gorge du diable » est bien un roman où se mêlent les choses vues et les choses inventées. Pour le plus grand plaisir du lecteur et peu importe alors de démêler le vrai du faux car tout relève ici d’une image saisissante du réel. Une page d’Histoire, d’une histoire qui devient illisible trente ans après, pour les plus jeunes…

Lucien Wasselin



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vendredi 5 décembre 2014, par Lucien Wasselin

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Guénane

Guénane, poète, nouvelliste et romancière, est née à Pontivy, au cœur de la Bretagne, et vit en rade de Lorient. Après des études de lettres à Rennes où elle a enseigné, elle a vécu en Amérique du Sud.
Guénane a publié quatorze recueils aux éditions Rougerie ; de « Résurgences », 1969, à « Un Rendez-vous avec la dune », 2014.
Parallèlement, en poésie, depuis 1999, elle a publié quatorze livrets chez La Porte, principalement sur les îles du Ponant dont huit sur l’île de Groix, mais aussi « Venise ruse », 2012, « L’Approche de Minorque », 2014 et collaboré à des livres d’artiste.
En prose, elle a publié des nouvelles, des récits, des romans : les quatre derniers, Le « Mot de la fin », 2010, « La Guerre secrète », 2011, « Dans la gorge du diable », 2013, « Demain 17 H Copacabana », 2014, sont parus aux éditions Apogée.

Pour découvrir l’intégralité des publications voir sa fiche wikipedia et son site.





Guénane :
« Demain 17 heures Copacabana »


Éditions Apogée,
240 pages,18 €.


Guénane :
« La Guerre secrète »


Éditions Apogée,
126 pages, 15 €.


Guénane :
« Dans la gorge du diable »


Éditions Apogée,
160 pages, 17 €.



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