Retour à l’accueil > Auteurs > AURICOSTE, Marianne > « Guillevic, les noces du goéland »

Marianne Auricoste

« Guillevic, les noces du goéland »

Comédienne, Marianne Auricoste sert notamment la poésie. Il faut dire qu’elle a été à bonne école puisqu’elle fut la compagne d’Eugène Guillevic. Elle écrit aussi. Dans son dernier livre, « Guillevic, les noces du goéland » paru chez l’Harmattan, elle raconte un séjour en Bretagne lors duquel elle fait revivre la mémoire de l’auteur de « Terraqué ». Et sa poésie avec beaucoup de pertinence. Émouvant.

« J’écris pour te garder vivant. J’écris pour te partager ». Ainsi Marianne Auricoste, qui fut sa compagne, s’adresse-t-elle par delà la mort à Eugène Guillevic, qui nous a quittés en 1997. Son livre, « Guillevic, les noces du goéland », n’est pas qu’un hommage ou un exercice de ressouvenance. Marianne Auricoste est elle-même poète et écrivain, en même temps que comédienne qui porte la poésie sur les planches. C’est donc si l’on peu dire, « de l’intérieur » qu’elle évoque la poésie de celui qu’elle a aimé et qu’elle sait être un des grands poètes du XXe siècle. En retournant dans cette Bretagne qui l’a vu naitre et grandir et en se plantant devant la mer dont il aimait boire l’immensité, en se taisant et laissant « faire ce grand labour d’espace. » Une immersion qui s’accompagne de moult citations évidemment parfaitement choisies.

Guillevic au quotidien

Marianne Auricoste revisite ainsi les domaines de Guillevic en même temps qu’elle raconte leur rencontre - comment il a tout quitté en 1968 pour suivre la jeune comédienne de 22 ans – et peint le Guillevic intime, « l’homme modeste et malicieux » qu’elle a fréquenté une quinzaine d’années. Le livre évoque leur quotidien à Paris, la visite des amis, Jean Follain, André Frénaud, G-E Clancier, Bérimont, Tardieu, rapporte des anecdotes, leurs voyages, leurs conversations et débats, sans occulter les démêlés de l’auteur de « Terraqué » avec le PC auquel il appartenait.
Mais elle sait aussi parler de la poésie, noter par exemple qu’à la différence d’un Ponge, « Guillevic ne décrivait pas ce qu’il observait, il l’animait et l’habitait » ou se demander comment cet homme « grandi sous un ciel hugolien », avait pu résister à la grandiloquence pour choisir l’ellipse.
Une belle évocation où la nostalgie reste sous-jacente et qui fait entendre en maints endroits la voix de Guillevic.

Michel Baglin


« Lettre de Beauce »

suivi de

« Conversation dans le noir »

(L’Harmattan)

Dédiée à Guillevic, la " Lettre de Beauce" qui ouvre ce recueil se confronte à la fois, et paradoxalement, à l’absence de l’être aimé et à toutes les présences rameutées pour conjurer vide et solitude. De fait, ce qui aurait pu n’être que le cri du déchirement ou le lamento du désespoir devient hymne à l’amour à travers les souvenirs, et célébration des paysages, des arbres, des bêtes (« Il est des lieux qui nous tirent hors de nous-mêmes et d’autres où l’on se love. La Beauce, c’est le retour au giron maternel, au végétatif. Un champ d’obsessions, une solitude surpeuplée. ») – de la beauté toute païenne de la Terre. « Moi, rivée à mon absurde terreur. Dépossédée. Obsédée. Rassemblée » : la souffrance est l’aiguillon qui tient éveillé, en alerte, le corps, l’esprit et les mots à vif.
Ce même chant se retrouve dans la seconde partie, "Conversation dans le noir" , en forme de journal poétique. Là encore, l’auteur se confronte à la douleur, au mal, à la nuit, pour mieux les retourner. Mais l’horizon est cette fois plus large. Le noir est celui de la condition de tout être jeté dans le monde, donné en pâture au temps et à la mort, souffrance universelle à laquelle s’ajoutent encore les blessures que les hommes s’infligent sur une planète à feu et à sang. Constat désespérant : « Demain, peut-être, les champs de la mort seront stérilisés. Les génocides, aseptisés. Un spectacle propre, sans cris, sans bavures. La mort à l’occidentale, blanche. »
Constat qui pourtant réveille le goût de vivre en osmose avec l’univers vivant, de se « relier au plus vaste ». Un appétit de se fondre dans le présent (« Là, tout de suite, il fait bon, la maison respire en rond, le soleil s’est retiré, mes animaux sommeillent… »), de savouré l’instant et tout ce qui est donné : « Je regarde mon chien bienheureux. Il dort sans ombres, innocent. Vivre est naturel, se réveiller, gambader, manger, se reposer. Il savoure tout, chaque instant lui est bon. Pourquoi ne pas essayer, nous aussi, de simplifier. »
Ainsi, cette "Conversation dans le noir" débouche-t-elle sur une belle profession de foi en la vie : « Comment se comporter dans ce carré de ciel ? Comment dialoguer avec l’élémentaire ? Ma foi, je l’ai plantée dans la montagne et ma douleur s’aggrave quand la vie se rétrécit, quand l’amour se dessèche (…) Mon Dieu, il est ce souffle qui nous relie à du plus vaste, qui s’accomplit en nous sans notre volonté mais avec notre accord. Il est l’énergie. Il anime le brin d’herbe, l’œil de l’oiseau, le regard de mon chien, l’étrange douceur du chat, le premier cri du bébé, le vol de l’hirondelle, le vent, l’air, la lumière, le papillon du jour, le papillon de nuit, les battements du cœur, le sang dans les artères. Ce dieu n’a pas de nom, pas de ciel. Il n’a fomenté ni l’enfer ni le paradis. Il n’a pas fabriqué le péché. (…) Il insuffle la vie. Il fait pousser la joie selon des lois subtiles qui contiennent l’ombre et la lumière, le doux dans l’amer, la clarté dans le noir, l’instant dans la durée. »

M.B.

Lire aussi :

Portrait de Guillevic

__1__

jeudi 14 janvier 2010, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page
Marianne Auricoste
« Guillevic, les noces du goéland »

L’Harmattan
178 pages. 16 euros


Marianne Auricoste

Marianne Auricoste débute au théâtre, puis se consacre au rayonnement de la poésie et des nouvelles contemporaines de tous les pays. Elle crée l’association Le Chant des Mots (soutenue pas le Ministère de la Culture, le CNL et la DRAC).
Au théâtre, elle interprète Euripide, Racine, Tchékov, Claudel, Strinberg, Milosz, Brecht...
Elle crée des spectacles autour de Guillevic, Henri Michaux, Jean Tardieu, Yannis Ritsos, Jules Vallès, Rosa Luxembourg...
Elle tourne également en France et à l’Etranger avec des récitals de poèmes.
Elle est à l’origine de festivals autour de la nouvelle : Théâtre Essaïon, Café de la Danse, la Vieille Grille, Théâtre du Rond-Point, Saint-Quentin... accompagnée de comédiens comme Michaël Lonsdale, Claude Piéplu, Michel de Meaulne, Suzanne Flon, Alain Rais... et de conteurs : Mimi Barthélémy, Muriel Bloch, Michel Hindenoch...
Productrice à RFI et à france-Culture.
Elle mène des actions de formation en direction des écoles, des biblothèques, de la Fonction Publique, des IUFM : ateliers d’écritures et d’expression orale.

Bibliographie

Guillevic, les noces du Goéland L’Harmattan, 2007
La promesse éd. L’Harmattan, 2003
Conversation dans le noir éd. L’Harmattan, 2001
Itinéraire littéraire en Aubrac éd. J. Brémond
Flâner en France éd. C. Pivot
Lettre de Beauce éd. Chambelland
L’argile des mots éd. Casterman

« L’argile des mots »

« L’argile des mots » a paru en 1981. Marianne Auricoste y parle de poésie, de Guillevic, de son enfance et de son expérience de comédienne disant de la poésie, notamment en travaillant en stage sur le corps. Je note, entre autres :

- « Le corps et la voix doivent être heureux pour être vrais ».

- « La chanson est une parole directe, destinée à être mise en musique tandis que la langue du poème est une bombe à retardement qui exige l’approfondissement du lecteur et de l’auditeur. »

- « Quelqu’un qui n’aurait jamais rien lu, n’aurait aucun regard critique sur son œuvre. Ça ne veut pas dire qu’il n’aurait pas de dons. Mais il ne saurait pas comment les parfaire. Plus on a de culture, plus on peut l’oublier et lui échapper. »

- « Toute l’œuvre de Guillevic est un combat contre la confusion, la complaisance, l’obscurantisme. Il y a toujours chez lui une tension vers la lumière. Ce qui fait la grandeur de sa poésie, c’est son “optimisme tragique”, cette volonté de gagner sur le néant. »

- « La subjectivité (nos sensations, nos émotions, nos impressions), tant qu’elle ne passe pas par la rigueur du langage, reste informe. Elle est totalement incommunicable et nous tombons dans cette confiture de l’échange approximatif. »

- « Ce que vous appelez le silence des mots, c’est le silence que ces mots provoquent en nous. On peut aussi dire, dans ce cas, méditation, rumination ou provocation, selon le résultat du silence qui s’est opéré en nous. (...) Et le mot silencieux qui désigne ce langage silencieux, c’est : le poème. »

-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0