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Pierre Autin-Grenier

« Histoires secrètes » et « Les Radis bleus »

Du côté du poème en prose

On connaît aujourd’hui Autin-Grenier surtout par ses récits dont les titres – « Je ne suis pas un héros », « Toute une vie bien ratée », « L’Éternité est inutile » – disent toute la noirceur et laissent deviner l’ironie, avant que le lecteur ne découvre qu’il est en présence d’un véritable styliste. Le savent de longue date ceux qui ont lu ses poèmes en prose, « Jours anciens », « Les Radis bleus » ou encore les « Histoires secrètes ».

« Histoires secrètes »

C’est un jeune éditeur, à l’enseigne de La Dragonne (39, rue du Mal Oudinot. 54000 Nancy), qui a réédité les « Histoires secrètes » , un des livres les plus denses d’Autin-Grenier, où le pessimisme devient aussi fascinant que chez un Cioran.
Car ces courtes proses, chargées de rêves et de rage, règlent des comptes avec l’enfance (« Dieu ! si j’avais assez de poumon-plein pour hisser les voiles, aborder à des rivages inconnus où personne ni moi-même ne saurais quel enfant j’ai été !… ») et avec le monde comme il va. Éreintant les optimistes pour leur inconscience, et les désabusés pour leur manque de combativité (en fustigeant les « mille lâchetés de l’abandon »), Pierre Autin-Grenier cisèle des textes gorgés d’images et de désespoir, proches du fantastique parfois (« Des enfants disparus dans leur dixième année s’agrippent de leurs petites mains mortes aux jupes des femmes »), mais cela pour ne pas se résigner, protester encore et toujours contre l’air du temps, le désert que les hommes font avancer dans « l’impatience du pouvoir », l’humiliation et « les basses promesses de l’aube ».
Le style est tendu, car on peut être sans illusion et néanmoins révolté : « Je dis l’homme debout, l’honneur de l’exil, la force qui peut naître du défi » affirme-t-il, ajoutant, quant à son art, qu’il parle de choses simples, « mais qui meurent dès qu’on les touche si l’on n’a pas la main ». Est-il nécessaire de préciser que Pierre Autin-Grenier, lui, l’a et l’a gardée, la main ?

(94 pages. 13.57 euros)

« Les Radis bleus »

C’est dans une édition augmentée (n°4163) que Folio a réédité « les Radis bleus », initialement paru au Dé Bleu éditeur, chez Louis Dubost. Après « Je ne suis pas un héros » et « Toute une vie bien ratée » , ce fut donc le troisième titre d’Autin-Grenier repris en Folio. Mais si les deux précédents sont des recueils de récits, celui-ci s’apparente plutôt, comme ses « Histoires secrètes » ou ses « Jours anciens » , à des poèmes en prose. Encore qu’ils tiennent aussi de la très courte nouvelle dans certains cas, de l’aphorisme dans d’autres.
Peu importe : la densité d’écriture, la petite musique du styliste qui joue de l’humour noir et de la dérision, voire du fantastique, ajoutées à la force de ses évocations, classent ses textes dans le registre de l’expression poétique que l’auteur, d’ailleurs, affirme première pour lui, et fondatrice. Au demeurant, la forme n’en reste pas moins celle du journal : à chaque jour son texte, du 17 janvier au 16 janvier de l’année suivante.
« Toute mon enfance se passa à la recherche de ce grand pot de confiture de radis bleus dont, pour m’humilier sans doute, on m’avait fait miroiter l’extrême douceur. » C’est toujours un peu à la quête d’un égaré dans notre vallée de larmes que nous convie Autin-Grenier. Et les amateurs de cet auteur désabusé (mais pas désengagé) y retrouveront sa voix, qui masque le désespoir sous des pirouettes, règle ses comptes avec l’enfance et le monde comme il va (mal).
Les références au quotidien y sont constantes, car « c’est en effet dans le banal et non dans l’extraordinaire qu’il convient d’aller puiser mille motifs à s’étonner si l’on veut vraiment tenir tête au temps qui passe, échapper un instant à la tragique routine des jours », écrit-il.
Mais ce « banal » est transfiguré par l’écriture, la poésie et surtout l’ironie grinçante de la dérision. On rit chez Autin-Grenier, souvent, de nous-mêmes et de nos futiles défenses, manies oiseuses, pauvres tentatives pour se gagner une éternité d’ailleurs « inutile » . Rires jaunes et humour noir, pourquoi pas quand les radis sont bleus, couleur d’utopie ou de paradis perdus ?
Preuve est donc faite qu’on peut être convaincu de « la profonde inutilité de tout », penser que « Tout nous échappe, tout nous contraint, tout nous libère » et demeurer ce rêveur fervent qui cherche dans les mots, leur assemblage de saveurs, comme une consolation ne détournant pas vraiment de l’ici-bas : « parce que loin de contraindre et d’enfermer dans le mot, la poésie – toujours – tient les portes de la vie larges ouvertes. »

(336 pages – 6,20 €)

Michel Baglin



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jeudi 7 mai 2009, par Michel Baglin

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Sa bibliographie

Histoires secrètes, Laurence-Olivier Four, 1982. Réédition chez La Dragonne en 2000.
Jours anciens, L’Arbre, 1986.
L’Ange au gilet rouge, Syros, 1990. Réédition aux éditions Gallimard en 2007.
Les Radis bleus, Le Dé bleu, 1991. Réédition aux éditions Gallimard en 2005.
Chroniques des faits, L’Arbre, 1992.
Impressions de Lozère : La Margeride, Les Presses du Languedoc, 1992.
Je ne suis pas un héros, Gallimard, L’Arpenteur, 1993. Réédition Folio en 2002.
Légende de Zakhor, L’Arbre à paroles, 1996.
Toute une vie bien ratée, Gallimard, L’Arpenteur, 1997. Réédition Folio en 1999.
13, quai de la Pécheresse 69000 Lyon, Éditions du Ricochet, 1999.
L’Éternité est inutile, Gallimard, L’Arpenteur, 2002.
Le Poète pisse dans son violon, Les Carnets du dessert de lune, Dessert, 2004.
Friterie-bar Brunetti, Gallimard L’Arpenteur, 2005.
Là-haut, illustrations de Ronan Banot, Éditions du chemin de fer, 2005.
Un cri, Cadex, 2006.
C’est tous les jours comme ça, Finitude éd., 2010

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