Louis Dubost

Hommage à P.O.L.

Paul Otchakovsky-Laurens : « ÉDITEUR »

Le créateur des éditions POL, Paul Otchakovsky-Laurens, est décédé dans un accident de la route le 2 janvier 2018. Un autre éditeur, poète et romancier, Louis Dubost, créateur des éditions du Dé Bleu/ L’Idée bleu », évoque celui qu’il avait rencontré peu avant sa mort.




Ce matin, 4 janvier, j’apprends la mort de Paul Otchakosky-Laurens dans un accident de la route à Marie-Galante, une île des Antilles où il passait ses vacances. Sidéré, je revois notre toute récente première rencontre in vivo il y a deux semaines seulement — le 17 décembre 2017 — au cinéma Le Concorde à La Roche-sur-Yon où il présentait son film « Éditeur » devant une poignée de spectateurs. Dans l’échange qui a suivi la projection, il expliqua avec simplicité et modestie son parcours éditorial et pourquoi il avait choisi, plutôt qu’un livre de Mémoires, le média filmographique qui lui paraissait être « étrangement le moyen d’expression le plus accessible ». Il est en permanence présent dans le film par sa voix off et le truchement d’une poupée d’enfant — grandeur nature — conçue par l’artiste Gisèle Vienne. Film non pas de « réalisateur » mais « d’éditeur ».

Le titre du film : ÉDITEUR, en belles capitales et sans article ni autre déterminant. Sans doute pour signifier qu’il ne s’agit pas seulement d’un métier et que s’il est question d’une profession, c’est fondamentalement d’une « profession de foi » dans la littérature. Pourquoi devient-on éditeur ? Question existentielle suivie de questions annexes suggérant une réponse possible : par philanthropie ? Par perversité ? Pour attacher son nom à plus grand que soi ? Parce qu’on est un enfant qui n’a pas grandi ? Le film, par la poupée-POL et la complicité d’une vingtaine d’auteurs devenus comédiens pour l’occasion — Olivier Cadiot est époustouflant ! —, répond à ces questions en les dégageant en touche les unes après les autres : c’est tout cela bien sûr qui pousse à éditer des livres, mais sous-tendu par une raison plus profonde, liée à l’histoire personnelle de l’homme qui édite, une fêlure originelle, par conséquent ineffable. Et c’est pour cela qu’un « Éditeur » est toujours singulier, non formaté par un quelconque système, donc entièrement, superbement libre.

C’est dire que, moi aussi éditeur dans une vie antérieure, je me suis retrouvé en compagnonnage familier dans cet « Éditeur » de Paul Otchakovsky-Laurens. Pas en collègue (nous ne jouions pas dans la même cour de création !), mais en confrère par la fraternité qui émane de l’homme. Si nos parcours ne sont pas comparables — le catalogue de POL ne supporte la comparaison qu’avec ceux de Gallimard ou de Minuit lorsque ces derniers se montrent sous leur bon jour de « découvreurs » d’écriture —, le pas à pas du cheminement est cependant identique. Des cheminements parallèles, avec quelques connexions parfois, comme celle de Charles Juliet : j’ai publié des « Pages de journal » quelques mois avant que POL, alors hébergé par Hachette, ne publie le tome I du « Journal » dont le tome IX vient de paraître en 2017 chez cet éditeur auquel l’auteur — comme tant d’autres — est resté fidèle.

C’est donc, rassuré a posteriori par cet honnête homme (comme on disait à l’époque de Montaigne) sur mon propre compte — je veux dire par là que si je n’ai pas gagné ma vie en faisant de l’édition, Paul Otchakovsky-Laurent m’a confirmé que, à son instar, je ne l’avais pas perdue pour autant. Pour l’en remercier, je me suis donc permis l’outrecuidance, après notre brève rencontre dans la salle de cinéma et juste avant Noël, de lui poster une petite lettre, accompagnée de mon livre « Lettre d’un éditeur de poésie à un poète en quête d’éditeur », qui doit aujourd’hui reposer dans la pile de courrier attendant son retour de vacances. Il ne les lira jamais, à cause de vacance(s) sans fin. Parce qu’à Marie-Galante, la si « belle île en mer » chantée par Laurent Voulzy, la Mort, une fois de plus, s’est comportée le 2 janvier 2018, en Marie… vraie salope.

Nous reste l’œuvre. Un catalogue unique et flamboyant dont la luminosité éclairera durablement la littérature. Chaque livre porte la marque en bas de couverture d’un logo universellement repérable, offert par Georges Pérec à son éditeur : quatre pastilles noires et trois blanches, figurant une position du jeu de go qui signifie l’éternité…
Je terminerais par une citation de Paul Otchakovsky-Laurens, sorte de mode d’emploi de la profession d’éditeur :

« Il s’agit de montrer par la pratique éditoriale que la littérature est multiple, contradictoire et vivante. Mais ce qui lie tous les écrivains, c’est la préoccupation de la langue, ce matériau qu’on essaie de faire bouger. La première préoccupation est formelle. La plus belle histoire du monde ne m’intéresse pas si elle n’est pas portée par une forme qui l’exprime et la transforme. »

Louis Dubost



mardi 16 janvier 2018

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Louis Dubost

Louis Dubost est né le 13 avril 1945 à La Clayette (Saône et Loire). Il a passé son enfance dans la campagne du Brionnais, puis son adolescence à Mâcon. Et suivi ses supérieures à Lyon.
Il a été professeur de Philosophie à La Roche sur Yon en Vendée.
Louis Dubost vit à Chaillé-sous-les-ormeaux où il a exercé une activité d’éditeur depuis 1974 jusqu’à récemment, d’abord au sein de l’association Le Dé Bleu, et après 2004 en qualité de directeur littéraire aux Editions L’idée Bleue.



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