Nicole et Georges Drano

Hommage aux Drano

Lucien Wasselin a lu leurs publications récentes



Georges Drano : « Vent dominant »

Le vent est un thème très présent dans la poésie : sans doute est-ce dû à son invisibilité, le vent ne se voyant que par ses effets, mais il se prête aussi à diverses variations métaphoriques. Léo Ferré le chante dans « Un coup de vent » (« Mister the Wind / Et vos balais de soie comme des violoncelles / Quand il pleuvra des cons vous vous mettrez des ailes ») ou dans « Le Vent » (« Vous qui faites des creux au ventre de la mer / Vous pour qui les cheveux ne sont qu’un champ de blé »), Rutebeuf a laissé un poème immortel avec sa Complainte (« Ce sont amis que le vent me porte / Et quand il ventait devant ma porte / Les emporta »), Milosz est connu pour ce poème « Tous les morts sont ivres » où l’on peut relever ces deux vers : « Et grâce au maigre vent à la voix d’argent / Le sommeil est doux aux morts de Lofoten ». Etc !

« Vent dominant » de Georges Drano regroupe sept suites de poèmes dont certains précédemment parus chez divers petits éditeurs ou en revue ces dernières années. Le vent dans tous ses états : non seulement parce que le poète mêle vers et proses, vers plus ou moins longs et vers brefs à l’allure aphoristique mais également parce qu’il décrit différents types de vents par le poème. Description du vent mais notations qui dépassent largement le phénomène météorologique : un poème n’est-il pas dédié à Jean Bazaine, peintre du mouvement et de l’énergie ? Comme dans les toiles et les aquarelles de ce dernier, les apparences du visible sont effacées au profit de la force du vent : « Ô énergie de la toile / pressée de vivre et d’être / vécue / sans quitter le sol ».

L’aspect philosophique n’est pas omis : le vent conduit à l’oubli, remet en cause la parole, du moins indirectement. C’est que pour Georges Drano, le vent devient un prétexte pour explorer le monde et son mystère. « Le col du vent » est une suite de poèmes dédiés à un lieu. C’est l’occasion d’en extraire l’essence mais aussi de s’arrêter un instant à la place de l’homme dans cet endroit, l’homme qui est « privé de la parole des mots ». C’est également l’occasion de faire le point sur ce qui est une civilisation, celle du vin et du vent mêlés : chaque bouteille « nous rappelle que le vin peut être partagé, mais que la terre des vignes ne pourra jamais être remplacée ».
L’homme habite le vent et Georges Drano ne néglige pas le jeu avec les mots pour dire cet état : l’homme rêve de sortir doucement du vent sans en avoir l’air ou ce beau distique « Partir à la rencontre du vent / et revenir à bout de souffle »

Le hasard veut que paraissent simultanément deux petits livres, l’un de Georges Drano, l’autre de Nicole Drano-Stamberg, dans la belle collection Le Cercle intime des éditions du Petit véhicule. De Georges Drano : « Paysages traversés » (une anthologie qui court de 2003 à 2014), de Nicole Drano-Stamberg : « L’Employée de la poésie philtre les mots entre les doigts ». Cette collection rappelle la série des Chiendents : même reliure à la chinoise, même couverture de papier fort (avec rabats) de couleur différente à chaque fois, même photographie de format 5 x 13 cm collée sur la couverture…

Georges Drano : « Paysages traversés »

L’ouvrage s’ouvre sur ce qu’est la poésie selon Georges Drano : il commence très fort par ces mots « J’écris ce que je ne sais pas ». Et il continue ainsi : « Très souvent la poésie est en rupture avec le langage comme elle est en rupture avec la société qui sait parfaitement s’en protéger en la marginalisant ou en l’ignorant ». J’adhère (même si aucune considération économique ne figure dans le texte très court de Drano ! Alors que la société capitaliste ne connaît qu’un seul roi : l’argent !). Suit la partie anthologique où je retrouve des poèmes extraits de recueils que j’ai lus. Mais ceux que je préfère proviennent de « Tenir », un recueil publié en 2003 chez Rougerie et que je ne connaissais pas. Je suis sensible aux interrogations du poète qui rejoignent les questions que l’on se pose quand on est un tant soit peu lucide. J’aime cette sourde inquiétude qui trouble l’amour le plus pur, une inquiétude qui ne dit pas son nom. C’est là, me semble-t-il, que la poésie est un bel outil d’introspection… Enfin, le livre se termine par une étude de Luc Vidal qui cerne au plus près la tonalité et l’écriture de Georges Drano à partir de l’un de ses recueils publié en 1979 : Hélène Cadou et Jean Malrieu sont convoqués et ce n’est pas rien ! Au total, ce volume est une invitation efficace à lire Drano…

Nicole Drano-Stamberg : « L’employée de la poésie philtre les mots entre les doigts »

L’architecture du livre est la même : une page dans laquelle Nicole Drano-Stamberg définit la poésie, un choix de poèmes et deux notes de lecture de Luc Vidal. Nicole Drano-Stamberg commence par exposer sa vision de la poésie, à la fois ambitieuse et modeste : « La poésie ouvre la parole pour éloigner la barbarie, l’injustice » (et plusieurs poèmes illustrent ce désir) et « Chaque pas est infiniment menu, fragile mais il faut poursuivre ». La partie anthologie est révélatrice de sa poésie : elle a l’art d’écrire des poèmes légers qui parlent de choses graves. Cela ne va pas sans une certaine fantaisie tant dans les thèmes choisis (les chaussettes, la casserole d’eau…) que dans la forme (la ballade, la répétition de mots ou de groupes lexicaux…) Mais aussi dans la graphie du poème qui tend parfois à devenir calligramme ( comme dans « Tenson douce près du ruisseau Lagamas »). Le poème, ailleurs, épouse le rythme de la conversation ou du monologue intérieur, aussi bien dans les vers que dans les proses. Le titre de l’un de ses recueils, « Délicatesse et gravité », résume bien l’impression d’ensemble, un recueil lu il y a déjà quelque temps ; je pourrais reprendre maints passages de ma note d’alors...
Deux proses tirées de « Séquences » donnent à lire une autre facette de Nicole Drano-Stamberg : le ton se fait plus grave (sans fantaisie aucune), voire franchement fantastique … mais qui renvoie (si l’on en croit la fin de la seconde prose) à la raison d’être de la poésie relevée plus haut. Enfin, Luc Vidal s’attache à mettre en lumière la singularité de l’écriture de Nicole Drano-Stamberg : « Ses poèmes ont la beauté des arcs de l’abbaye de Jumièges » écrit-il à propos de « Délicatesse et gravité ». Mais sa poésie n’est pas que cela, elle « décline avec précision l’art ailé des voyelles et des consonnes si lointaines » écrit-il encore à propos de « Oimots »

Lucien Wasselin



Lire aussi

« Délicatesse et gravité »

Hommage aux Drano



vendredi 5 juin 2015, par Lucien Wasselin

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-  Georges Drano, « Vent dominant ». Rougerie éditeur, 64 pages, 12 €. (sur commande chez l’éditeur : Rougerie, rue de l’Échauguette. 87330 Mortemart).

- Georges Drano, « Paysages traversés ». Éditions du Petit véhicule (collection Le Cercle intime), 52 pages, 11 €.

- Nicole Drano-Stamberg, « L’employée de la poésie…. ». Éditions du Petit véhicule (collection Le Cercle intime), 66 pages, 11€. (ces deux derniers titres, sur commande chez l’éditeur : 20, rue du Coudray. 44000 Nantes).



Nicole Drano-Stamberg

Née à Lodève d’un père occitan et d’une mère autrichienne, Nicole Drano-Stamberg est installée dans l’Hérault, à Frontignan, après avoir vécu en Bretagne. Poète, elle a pour éditeur principal Rougerie.
Co-responsable de l’association Humanisme et Culture, elle organise et présente régulièrement les lectures publiques « A la Santé des Poètes », « Poètes qui êtes-vous ? » et « Rencontres des Suds » en invitant des poètes à Frontignan, Montpeyroux, Laurens, etc. Elle a collaboré régulièrement au festival Les Voix de la Méditerranée à Lodève, aux rencontres I poeti extravaganti à Gaeta, Spigno, Formia, Campodimele… et aujourd’hui au festival Voix Vives de Méditerranée en Méditerranée à Sète. Avec son mari, Georges Drano, elle a effectué des missions humanitaires et culturelles au Burkina Faso (huit missions de 1999 à 2007, l’équivalent de deux années de travail à Ouagadougou et dans le Sahel pour la scolarisation des enfants, le maintien et le développement de la vie culturelle sous toutes ses formes).



Bibliographie

Lointaines contrées, éd. Rougerie (poésie).
Séquences, éd. Rougerie (poésie).
Il va neiger nous attendons dans le parc, éd. Rougerie (poésie).
Oimots, éd. Rougerie (poésie).
Encres d’insomnie, éd. Arte Graphica.
Sources : hommage à Gilles Fournel, coauteur Georges Drano, éd. Institut Culturel de Bretagne, 1987 (essai).
Côté gauche de l’écrit, éd. Rougerie (poésie).
L’employée de la poésie, éd. Rougerie, 2000 (poésie).
Ciel ! Ciel ! Des poèmes hirondelles !, éd. Rougerie, 2006 (poésie).
Résurgences du ruisseau Lagamas dans le désert, éd. Jorn, 2007 (poésie) (en français-occitan-mooré).
Chant du barrage de la Sirba, éd. Le temps des cerises, 2008 (poésie).
Délcatesse et gravité, éd Rougerie. 2012



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