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Jacques Ancet

« Huit fois le jour »



« Il y a dans tout poème une bouche obscure qui compte », annonçait le prélude à Vingt quatre heures l’été. Les nombres sont actifs dans l’œuvre de Jacques Ancet. Ils rythment l’afflux de l’écriture, conjurent l’obscur. Compter met de l’ordre dans le chaos, de la mesure dans la démesure. Contre la pétrification, compter recommence le temps. L’impair, plus soluble dans l’air et le flux, s’était imposé jusque là, le 5, le 7, le 9, le 11, le 13. Mais voici le HUIT qui rythme tous les niveaux du livre : huit ensembles de huit textes écrits en huit versets. « A cause vraisemblablement, de ma traduction des octaves de Gongora. Ce long travail sur le huit a fini par déborder sur mon poème » (« Les livres et la vie » ). Le « jour », autre nom du souffle de vie qui vous porte, vous traverse, vous emporte vers l’inconnu. Le 8, c’est aussi dans la mémoire humaine l’infini, l’indénombrable, le mouvement sans fin, le recommencement perpétuel. L’instant de l’écriture serait ici, à la croisée de ses boucles, « ce présent de la vie qui d’un même élan vous arrive et vous abandonne ».
Flux et reflux. Là où les sphères s’interpénètrent : proche et lointain, ombre et lumière, passé et présent, douceur et violence, « ton corps et le mien », silence et parole, fin et commencement. « Huit fois », rituel d’attente à l’heure où « le jour ressemble à un sourire qui ne veut pas mourir ». Répétition et variations. Portées par un désir incantatoire de recommencement. Comme on s’approche d’une plénitude possible. De livre en livre, quelque chose de fiévreux, d’ « inguérissable », dans cette tentative ardente pour saisir le flux de l’imperceptible, « entrer » dans l’instant, s’y enfoncer, « être là vraiment », « être avec ». Face à face avec le monde, on se sent regardé par les choses, jusqu’à cet « immense regard » du huitième jour. Partition multiple du présent, tissant ses reprises de motifs obsédants, qui s’entrecroisent, se mêlent, se détachent, s’amplifient, tel ce cri sans cesse présent dont le crescendo envahit tout entière la sixième séquence car « le monde est un tissu de cris qui viennent de l’infini et vont vers l’infini ». A travers l’ondoiement des apparences, « la poudre bleue de la lumière », « un tango d’ombres et de lueurs ». Alternent la poussée printanière, « l’instant où vous êtes dans la fraîcheur et l’éclat », et l’irruption de l’obscur. En quête, peut-être, de l’apaisement où soudain « Un instant l’équilibre est parfait ».

Écrire à l’écoute de la voix, son bruissement venu de loin, ses questions, ses intermittences, et « quand la voix se tait, on reste comme sans bouche, seul avec ses mains ». Lire Jacques Ancet, c’est se laisser traverser par cette voix mystérieuse toujours tendue vers l’insaisissable. C’est retrouver la nécessité de l’écriture, où va surgir « une phrase silencieuse traversée de vols, de voix, de signes légers ». La vie est cette phrase, « le souffle d’un passage ». De livre en livre revient le motif du fil, tel le chant de l’oiseau « ce fil de feu qui cousait l’une à l’autre les lèvres d’une bouche à peine entr’ouverte sur un silence où naissent et s’abîment les mondes ».

Jacqueline Saint-Jean

(Jacques Ancet : « Huit fois le jour ». Éditions Lettres Vives 2016. Ce très beau livre était dans la sélection 2016 du prix Mallarmé).



Voir aussi :

« L’âge du fragment »

« Entre corps et pensée »

« Les livres et la vie »

« Huit fois le jour »

« Portrait d’une ombre »

« Chronique d’un égarement »

Jacques Ancet dans la revue "Autre Sud"



vendredi 7 octobre 2016, par Jacqueline Saint-Jean

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Jacques Ancet

Jacques Ancet est né à Lyon le 14 juillet 1942.
Après des études secondaires et supérieures dans cette même ville, il fut lecteur de français à l’Université de Séville, puis agrégé d’espagnol. Il a enseigné plus de trente ans dans les classes préparatoires aux grandes écoles avant de se consacrer à son travail d’écrivain et de traducteur près d’Annecy, où il réside.

Auteur d’une cinquantaine de livres (poèmes, proses romanesques, essais), il a traduit parallèlement à son travail d’écrivain, quelques-unes parmi les plus grandes voix de la littérature hispanique comme Jean de la Croix, Francisco de Quevedo, Ramón Gómez de la Serna, Jorge Luis Borges, Vicente Aleixandre, Luis Cernuda, María Zambrano, Xavier Villaurrutia, José Ángel Valente, Antonio Gamoneda, Juan Gelman, etc.

Il a obtenu de nombreux prix : le prix Hérédia de l’Académie française, le prix de poésie Charles Vidrac de la SGDL, le prix Guillaume Apollinaire, Prix européen de littérature, etc.



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