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Gaston Puel, entretien

« Il faut survivre à l’absence... »

Gaston Puel est l’auteur d’une trentaine de recueils dont « Ce Chant entre deux astres », « L’Amazone », « L’incessant, l’Incertain », « L’ Âme errante », ou encore le récit du « Journal d’un livreur » par lequel il revisite son enfance. Passé par le surréalisme, il fut aussi l’ami, et souvent l’éditeur, de nombreux poètes et de peintres.
En marge du portrait que je lui consacre sur ce site, il a bien voulu répondre à quelques questions.

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Gaston Puel (à droite) en discussion avec Monique Saint-Julia et Michel Baglin

Tu es devenu ce « livreur » dont tu rêvais enfant, celui qui écrit des livres, mais aussi celui qui leur donne corps : un éditeur. Cette double activité que tu as toujours menée procède-t-elle d’un même désir, ou d’un même besoin ?
Dans nos décisions, comme celle qui me fit éditeur de « la Fenêtre ardente », il y a toujours une part de désir et une autre, circonstancielle, qui peut tenir à l’amitié, par exemple. Il y eut aussi l’opportunité d’acheter d’anciennes presses. Très rapidement je fus étiqueté. Editeur, ma poésie passa à la trappe. Ce fut assez pénible…

Tes entreprises éditoriales, notamment avec tes éditions de « La Fenêtre Ardente », ont généralement associé la poésie et la peinture, qui furent tes deux « tentations ». As-tu réellement abandonné l’une pour l’autre ? Et pour quelle(s) raison(s) ?
Peindre exige un contact avec la matière. Du temps aussi. Cependant qu’un crayon et un peu de papier suffisent au poète. Il m’arrive encore de peindre, de bricoler des objets, j’ai besoin de cette plongée, ça me rassure sans doute, d’autant qu’aucune prétention n’est en jeu. Mais j’ai choisi le crayon.

En quoi tous les peintres que tu as côtoyés t’ont-ils « aidé à vivre » et lequel t’aura le plus marqué ?
Tous m’ont aidé car tous étaient engagés dans un combat permanent que je respectais et admirais. Capdeville appelait le sien « mon affaire ». Il était entièrement voué à celle-ci. Ubac était attentif et coopérait. Carrade, qui fut un ami de toujours, était un combattant infatigable.

Tu as été l’ami de beaucoup de poète, Joë Bousquet, Char, Frénaud, etc. Quel aura été le plus important pour toi, en termes d’amitié et d’écriture ?
Chacun était irremplaçable et différent. Char m’a illuminé, Bousquet m’a éveillé, Frénaud m’a rassuré. Char, plus tard, m’a déçu. Breton n’était pas le hautain personnage qu’on a décrit. Je les assemble aujourd’hui comme des sentinelles qui me gardent des fastes littéraires à gros tirages.

« Lointaine enfance, tisane refroidie »… Lorsque tu évoques l’enfance, tu parles de la nécessité de « neutraliser narcissisme, pudeur, censure, autant de fards insidieux dont se maquillent nos souvenirs. » Quelle est la bonne distance pour l’aborder ?
Témoin émerveillé de l’enfance, il faut aussi en suspecter le douteux enchantement (s’il a lieu, car l’enfance peut être malheureuse, etc.). L’écriture tangue entre le doute et le bonheur, la vérité oscille. Nous sommes souvent déçus devant la page où rien n’apparaît de cette lointaine lumière.

Ta poésie ne renvoie à aucune transcendance, elle est matérialiste. Pourtant, tu écris quelque part : « Je suspectais la littérature d’obéir à quelque sacrement ». Aura-t-elle eu quelque chose de religieux pour toi ?
Nourri d’une religion révélée, il peut m’arriver d’en appeler à ses valeurs sans y adhérer. Ces religions sont des leçons qui nous limitent, nous emprisonnent. Détaché, je ne peux les oublier totalement. Je vis avec les dieux grecs, avec les dieux de nature qui me sont proches, comme des animaux parfois. Quelle plus grande liberté que de s’enchanter de la naissance d’un dieu ? Les Grecs en inventèrent. Des scribes vinrent puis des bibles, des interdits. Les églises sont des tombeaux.

En quoi le surréalisme a-t-il influencé ton écriture ?
La rapidité (métaphore) la concentration, soit une économie due au lecteur.

Tu as consacré un « Poète d’aujourd’hui » (Seghers) à Lucien Becker. Peux-tu nous dire en quoi tu te sens proche de ce grand poète à la fois du désenchantement et de l’amour ?
Becker m’a demandé d’écrire sur sa poésie. Je me sentais proche de son désarroi de poète.

Tu écris : « On ne s’exprime qu’avec son être abandonné ». Que veux-tu dire ?
Abandonné, je le fus, enfant, par ma mère. Elle me quitta quand elle était la seule présence. Il faut donc survivre à l’absence. Dans ce trou de malheur vous léchez vos blessures et maintenez l’espoir d’en guérir. S’exprimer alors revient à avancer dans un espace ouvert aux contradictions qui, me semble-t-il, amplifie le sensible. Cet espace, comme un vide, invite à parler.

Ton approche de la société et de la morale est plutôt libertaire. Qu’est-ce qui te révolte ou te révulse le plus aujourd’hui ?
Je suis pessimiste. La Terre est malade, Les terriens aussi. Naguère un abruti a mis le feu à l’Europe. L’espèce humaine peut disparaître demain. La violence est permanente.

Te considères-tu comme un écrivain engagé ?
Je n’ai pas de message. Je me sens démuni. La tragédie politique n’est qu’une farce. Chaque poème invite à l’humilité. Son pouvoir reste sauf.

Quels sont tes projets d’écriture, d’édition ?
Je n’en ai pas. Au jour le jour ! Si vient un poème, il est le plus souvent à l’intérieur d’un livre accompagné par un peintre ou un graveur. Tirage confidentiel, ce qui convient à la poésie d’aujourd’hui.

Qu’est-ce qui approche le plus aujourd’hui pour toi le visage de la poésie ?
La poésie a de multiples visages. Un jour, un poète donne son meilleur. Le sait-il ? Même pas. Hugo, qui a tant écrit, a donné son grand poème, peut-être par identification : « Booz endormi. »

Propos recueillis par Michel Baglin



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mercredi 19 août 2009, par Michel Baglin

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Une vie

Gaston Puel est né en 1924 à Castres. Son enfance est marquée par la mort de sa mère, alors qu’il est encore très jeune (il sera élevé par sa grand-mère).
A la Libération, il rencontre et correspond avec Joë Bousquet, René Char, André Breton. Il participe en 1947 aux activités du groupe surréaliste et s’en éloigne en 1950, mais reste en relation avec Breton.
Entre temps, il fait un séjour en sanatorium (un an à Ste Feyre près de Gueret, notamment), pour une tuberculose contractée au sortir de la guerre. Ce n’est qu’au sortir de la maladie qu’il s’installe définitivement à Veilhes, près de Lavaur (81), où il crée son atelier d’imprimerie. Il y fonde en 1961 les éditions de la Fenêtre ardente. Il publie alors René Char, Pierre Albert-Birot, Pierre-André Benoit, Joë Bousquet, Jean Grenier, Jean Malrieu, Pierre Gabriel, René Nelli, etc. et de nombreux livres d’artistes (Arp, Bajen, Ernst, Carrade, Miro, Dax, Dubuffet, Ubac, Tapies, Staritsky, Héraud, etc.).
En 1971, il dirige à l’Université de Maryland (USA) deux séminaires sur Claude Simon et René Char.
En 1997, il publie son premier récit, « Le journal d’un livreur » (L’Arrière-Pays) qui constitue, sous la forme d’un journal, un retour sur son enfance et sa passion des livres. Le même éditeur a publié ces dernières années quatre de ses « Carnets de Veilhes » ainsi qu’une anthologie, « D’une saveur mortelle » (2004), faisant suite à celle de Georges Cathalo, « Au feu », publiée au Dé Bleu en 1992.
Les éditions des Vanneaux viennent de lui consacrer, dans leur collection « Présence de la poésie » une étude signée Eric Dazzan, enrichie d’un choix de poèmes et d’un portfolio.
(200 pages. 15 euros).


Bibliographie sélective

Poèmes, Confluence, Lyon, 1945
Paysage nuptial, édition G.L.M., frontispice Hans Bellmer, 1947
La jamais rencontrée, collection P.S., Seghers, Paris, frontispice de Max Ernst, 1950
La Voix des pronoms, Editions du Lampadaire, Rodez, lettrines d’A. Dax, 1952
Lustres, Editions de la Tête Noire, 1953 (anthologie où se trouvent Les Propriétés spectrales, Un soleil nous habite, L’engagement).
La randonnée de l’éclair, les Cahiers de Rochefort, collection fronton, n°1, lithographie de Francis Bajen, 1954
Ce chant entre deux astres, Henneuse éditeur, Lyon, 1956 ; réédité en 1962 à la Fenêtre ardente avec une sérigraphie de Arp et 1978 par Thierry Bouchard, collection Terre.
D’un lien mortel, gouache de Carrade, librairie José Corti, 1962
Lucien Becker, Seghers, coll. Poètes d’Aujourd’hui, 1962
Le cinquième château, La fenêtre ardente, Lavaur, deux bois de Raoul Ubac Lavaur, 1965
La lumière du jour, bois de R Ubac, La fenêtre ardente, Lavaur, 1967. Prix Max Jacob.
Terre-Plein, Thierry Bouchard, collection Terre, eau-forte de Carrade, 1980
L’évangile du très-bas, Solaire, 1982
L’amazone, Editions Tribu, Toulouse, 1982.
Le cep de la nuit, Les Cahier du Confluent, gravures de Carrade, 1986
L’incessant, l’incertain, sérigraphie de Jean Capdeville, Sud, Marseille, 1987
L’âme errante, le dé bleu/ Le Noroît, 1992
Carnet de Veilhes I à IV, L’Arrière-Pays, 1993-2001
L’herbe de l’oubli, Thierry Bouchard/ Yves Prié, 1996
Le journal d’un livreur, L’Arrière-Pays, 1997
Ce chant entre deux astres, Verlag im Wal, Allemagne (version française, anglaise, allemande, italienne, espagnole, occitane), 2000
Cheyenne Autunn, peinture de Bruno Foglia, Voix d’encre, 2003
Le Fin mot, L’Arrière-Pays, 2003
D’une saveur mortelle, L’Arrière-Pays, 2004
L’âme errante & ses attaches, L’Arrière-Pays, 2007

Études, articles sur l’œuvre de G. Puel :

Gaston Puel, étude de H. Mozer, Edition Subervie, Rodez, collection Visages de ce temps, 1969
Gaston Puel, Les Cahiers de L’Amourier, études, textes rassemblés par A. Freixe 2003
Gaston Puel, En chemin¸ textes rassemblés par R. Piniès, Centre Joë Bousquet et son temps, Carcassonne, 2003
Gaston Puel, coll. Présence de la poésie, Editions des Vanneaux, présentation et choix de textes d’E. Dazzan. 2008

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