Retour à l’accueil > Auteurs > JONQUET Thierry > « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte »

Thierry Jonquet

« Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte »

Le dernier roman de Thierry Jonquet est un témoignage implacable sur la dérive des banlieues abandonnées à la violence, au sexisme, au racisme interethnique et à l’obscurantisme. Ses personnages, pathétiques ou révoltants, se débattent dans un univers où seules les peurs croisées et la violence qu’elles engendrent constituent le vrai moteur des histoires individuelles et collectives. Magistral.



Ce roman publié en 2006 est le dernier de Thierry Jonquet, décédé en 2009. Il se déroule dans la commune fictive du 9-3, Certigny, et s’inspire en partie de divers faits réels (l’auteur, qui avait commencé son livre en 2005, a été rattrapé durant sa rédaction par les émeutes). Il s’agit certes d’une fiction, mais qui prend parfois l’allure d’un reportage de journalisme de terrain, ou d’une chronique des banlieues en effervescence, avec ses composantes incarnées par des personnages poussant chacun jusqu’au bout sa quête, sa conquête, sa dérive, sa folie.

Délabrement


Côté folie, on est servi avec Adrien, un schizophrène dont la mère ne parvient pas à convaincre les médecins ni le père de la dangerosité. Personnage secondaire, il donne cependant le ton par sa violence, d’abord contenue puis matérialisée dans l’horreur, et par l’aveuglement de son entourage.
Côté quête, on pourrait retenir plusieurs personnages engagés dans ce qu’ils pensent être leur mission. Le principal est une jeune prof juive, Anna Doblinsky, qui rejoint son premier poste au collège Pierre-de-Ronsard et se trouve confrontée sans véritable formation à l’échec scolaire massif, à la déculturation et à un antisémitisme banalisé. Autour d’elle, des enseignants désorientés, dont les uns se battent encore et les autres baissent les bras ou exploitent idéologiquement la violence ambiante.
La conquête est celle des territoires par les bandes rivales, les mafias de la drogue ou de la prostitution, les imams intégristes, les communautés et les caïds beurs, blacks ou « gaulois ». Là encore, c’est avec une grande précision que Thierry Jonquet brosse le tableau d’un univers en plein délabrement où les stratégies des uns et des autres pour éliminer les concurrents savent exploiter le dénuement, les rancœurs entretenues, le racisme interethnique, l’abêtissement programmé à travers la Star Ac’, le rap et le djihad en guise de seul espoir.
Quant à la dérive, elle est magistralement incarnée dans le personnage de Lakdar Abdane, jeune beur doué et désireux d’apprendre, mais que la misère sociale, le handicap à la suite d’une blessure mal soignée et l’influence des salafistes vont pousser au désespoir puis à une vengeance horrible contre les « feujs » responsables à ses yeux de tous ses malheurs (l’auteur s’inspire de la séquestration, de la torture et du meurtre d’Ilan Halimi).

Peurs croisées


On le voit, le tableau est noir et le roman terrifiant de Thierry Jonquet, qui a d’ailleurs fait polémique, bouscule les bien-pensants, de gauche comme de droite. L’ancien militant de la Ligue donne en 400 pages un témoignage implacable sur les faillites de l’enseignement, de la police, des politiques d’intégration et sur le déni des décideurs face à la montée de l’obscurantisme.
Dans ce monde de laissés pour compte où les peurs croisées (que reflète le titre) constituent le vrai moteur des histoires individuelles et collectives, les politiques brillent par leur absence. On devine que Thierry Jonquet n’attend certes pas grand-chose des hommes de droite plutôt enclins à exploiter les peurs et les tentations « sécuritaires » ; mais on mesure son désarroi et sa désillusion à l’égard d’hommes de gauche jouant depuis des années les autruches face à la ghettoïsation, au sexisme, à la violence, à l’abrutissement religieux, bref, n’osant pas s’insurger contre cette dérive fascisante qui gangrène des banlieues où l’angélisme laisse le terrain libre à la barbarie.
Les banlieues sont le produit de nos erreurs et, surtout, de nos abandons. Ce que disait déjà magistralement le poème de Victor Hugo évoquant en 1971 les Communards et dont Thierry Jonquet a retenu un alexandrin pour titrer son roman :

« Étant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
À vous tous, que c’était à vous de les conduire,
Qu’il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D’une tutelle avare on recueille les suites,
Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.
Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté [...] »


Michel Baglin



Lire aussi :

Thierry Jonquet, portrait

« Jours tranquilles à Belleville »


samedi 2 octobre 2010, par Michel Baglin

Remonter en haut de la page



Thierry Jonquet :
« Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte »

Points Seuil P1814. 7,5 euros




Bibliographie

Mémoire en cage, Albin Michel, 1982 ; Série noire n° 2397, 1995
Du passé faisons table rase, Albin Michel, 1982
Le Bal des débris, Spécial-Police n° 1848, 1984
Mygale, Série noire n° 1949, 1984 ; Folio n° 2684, 1995
Cours moins vite, camarade, le vieux monde est devant toi ! Fleuve noir GF, 1984
La Bête et la belle, Série noire n° 2000, 1985
Le Manoir des immortelles, Série noire n° 2066, 1986
Le Secret du rabbin, Clims, 1986
Comedia, Payot, 1988
Le Pauvre nouveau est arrivé, Manya, 1990
Quelques dimanches au bord de Marne, Amattéis, 1990 (avec Patrick Bard)
Les Orpailleurs,Série noire n° 2313, 1993
La Vie de ma mère ! Série noire n° 2364, 1994
La Banlieue des quatre dimanches, Le Parcours, 1996, (avec Patrick Bard)
Moloch, Série noire n° 2489, 1998
Rouge c’est la vie, Seuil, 1998
Jours tranquilles à Belleville, Méréal, 1999.
Ad vitam æternam, Seuil, 2002
Mon vieux, Seuil, 2004
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, Seuil, 2006



« Consterné par la violence »

Dans un entretien réalisé par Maya Szymanowska en mars 1999 pour Fluctuat.net, à la question « Qu’ajoute un roman noir à ce que l’on lit dans la presse ? », il répondait :
"Pas grand chose. En lisant les journaux je suis consterné par la violence qu’ils décrivent, par la barbarie de notre monde. Au lieu de ruminer cela tout seul dans mon coin, j’écris des romans à partir de ce matériau de faits divers. Cela me permet d’évacuer mes angoisses. Cela permet au lecteur de retrouver les problèmes de l’actualité à travers une histoire romancée."
Lire l’entretien complet



-2017 Revue Texture Contact | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0