Jacques Morin

« J’écris »

Une anthologie de textes critiques par Christian Degoutte

Qu’est-ce que qui distingue une petite revue d’une grande ? Quelle limite entre le recueil et la revue de poésie ? Qu’est-ce qu’un grand et bon poète ? Sur quoi repose le génie ? Où se lit la poésie ? Dans quel sens a-t-elle évolué ? Autant de questions auxquelles répond Jacques Morin, alias Jacmo (le fin mot sur le pseudo page 114), « l’infatigable animateur » de la revue Décharge dans son livre-témoignage « J’écris » ˗ on appréciera l’humour décalé du titre et de la couverture.



Les 45 textes qui composent le recueil couvrent 40 ans de vie poétique : de 1974 à 2014, excusez du peu. Christian Degoutte, poète et critique, a opéré et préfacé un choix chronologique dans le foisonnement graphomaniaque de l’auteur : éditos, lettres, chroniques, entretiens… auxquels s’ajoute un poème extrait de « Sans légende  » (1) ainsi qu’un feuilleton apocalyptique en 25 épisodes (placé à la fin pour la bonne bouche).

Ça fait beaucoup de chiffres, tout ça, pour parler poésie mais c’est qu’en la matière la valeur n’a pas attendu le nombre des années. Depuis l’époque militante où la poésie se proclamait « riposte contre l’univers qui bâillonne », « assaut contre les citadelles humaines », où la révolte se vivait en « nourriture quotidienne » jusqu’à ce rêve utopique de voir les grands journaux nationaux d’aujourd’hui se partager la publication de poèmes, le lecteur suivra le parcours d’un « fou de poésie » sous toutes ses facettes, aussi nombreuses que contrastées. Avec lui, on découvrira, on se souviendra, on s’interrogera, on sourira aussi, souvent. L’homme a de l’humour et sait manier le calembour, tel ce « l’égout et les coûts leurrent » qui réjouit entre deux réflexions plus sérieuses. Avec Jacmo, pas de prise de tête mais un recul salutaire, bien qu’il soit tombé dedans de la frange de ses jeans à la visière de sa casquette.

Une identité variable

On suit notre prolixe poète aux quatre coins de la France dans les salons, au moment des dédicaces, des échanges entre « concurrents », dans les lectures publiques, les débats de poésie, on revit son parcours de revuiste qui aime plonger ses mains dans le cambouis comme un ouvrier du cru. Le crado façon popu, ça a plus de gueule que le glacé des beaux quartiers sans une barre qui dépasse, non ? De la ronéo à l’huile de coude au traitement de texte dernière génération, du fanzine au site internet et autres blogs, que de chemin parcouru entre « encre et octets » ! On a vraiment vécu tout ça ?

On l’épie, « individu parmi les autres », en train d’écrire ses notes de lecture (c’est le recordman du genre), on se rassure comme on peut : non vraiment on n’a rien à voir avec ces « trois pelés, deux maudits » qui puent « la prétention, la vanité et le mépris », que ça en fait un nuage asphyxiant au-dessus de leur crâne (Une solution : « l’examen-nombril » ! Très efficace). On le suit dans ses campagnes bourguignonnes en resserrant son col, tel un « hologramme incertain » qui jette ses mots aux corneilles. On se penche sur sa page blanche qui oublie de répondre, le revuiste ayant boulotté le poète, les deux ne faisant pas forcément bon ménage. On s’interroge avec l’œil du laborantin sur le bien-fondé des virgules et des passages à la ligne dans les poèmes. Enfin on hésite : doit-on « tisser les liens vers l’invisible » ou « baratter l’encre du cœur »  ?

On arrêtera ici le passage en revue de la vie poétique de Jacmo pour le dire tout net : on se délecte à la lecture de son livre, du début à la fin. Jacmo écrit, oui, et très bien. Il possède le sens de la formule originale, directe, il pose sur lui-même et les autres un regard tendre, amusé, ironique ou plus caustique, parfois même « un tantinet cynique ». Sans concession certes, mais tout pétri d’humanité pour le monde poétique. Et d’un indéfectible amour pour la poésie. En Jacmo, on ne peut que saluer l’homme engagé, activiste de la chose culturelle, à la fibre sociale et généreuse, qui rêvait d’écrire une « poésie générique où chacun puisse se reconnaître », un homme à l’esprit de résistance qui ne se la pète pas et à qui on ne la fait pas, (attention, il a un flair aigu pour « la supercherie littéraire » !). Aucune illusion chez lui mais la plus sincère des lucidités. À l’issue de ce florilège, on s’interrogera sur ce qui a changé en 40 ans : la poésie, cette limite entre art et littérature, a-t-elle réussi à sortir du silence où elle était contenue ? Quelle place prend-elle dans nos sociétés de plus en plus matérialistes ? A-t-elle su développer « son rapport au vivant ? » Y a-t-il encore « quelque chose à faire » qui n’ait pas été tenté ?
Une seule réponse pour l’instant : travaillons, travaillons avec ou sans papillon(s). « Rien n’est achevé. Tout reste à inventer ».

Marilyse Leroux

(1) Sans légende, poèmes, Jacques Morin, éditions Rhubarbe, 128 pages, 12 euros. (Ed. Rhubarbe. 10 rue des Cassoirs – 89000 Auxerre ou editions.rhubarbe@laposte.net)


Lire aussi la note de Michel Baglin


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vendredi 26 février 2016

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Jacques Morin :
« J’écris »



éditions Rhubarbe,
(janvier 2016, 150 pages, 12 euros.)



Jacques Morin & Jacmo

Auteur d’une vingtaine de recueils de poésie et de chroniques. Jacques Morin avait 18 ans en 1968. Quelques années plus tard. dans l’effervescence revuistique d’une cuisine, ou peut-être d’un bar de Saint-Germain-des-Prés, il rencontrait Jacmo. Ils ne se sont plus quittés.



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