Jean-Pierre Georges

« Jamais mieux »

Double lecture de Jacques Morin et Georges Cathalo

Depuis plusieurs années, Jean-Pierre Georges est passé du poème à la « note ». La note, c’est indifféremment quelques mots, une simple phrase, un paragraphe plus ou moins long, un court dialogue, une citation, véhiculant une réflexion, une pensée, un constat… Jean-Pierre Georges explore toutes les pistes.



Il est vrai que, depuis plusieurs années, Jean-Pierre Georges est passé du poème à la « note ». Après « Aucune rôle dans l’espèce », « Le moi chronique » et « L’éphémère dure toujours ». La note, c’est indifféremment quelques mots, une simple phrase, un paragraphe plus ou moins long, un court dialogue, une citation, véhiculant une réflexion, une pensée, un constat… Jean-Pierre Georges explore toutes les pistes, de l’aphorisme, rond comme un proverbe - « La terre est ronde et la vie est plate » - au jeu de mots manifeste - « Faire sang blanc » - de la narration au raisonnement. Il alterne les pronoms pour mieux pénétrer dans son patchwork mental : je, tu, vous… mais quelle que soit la personne, c’est de lui qu’il s’agit chaque fois.

On est habitué aux fondamentaux de son écriture : la misanthropie à laquelle il n’échappe guère en premier lieu, la vanité de l’écriture qui demeure le paradoxe par excellence : « Il était bien le seul à attendre la parution de son nouveau livre ». La mort centrale, axiale : « La seule chose qu’on n’ait pas à réclamer : la mort pour tous ». Et l’érotisme constant qui court ses pages avec un désir qui devient avec l’âge autant un délice qu’un supplice, et enfin … « l’ennui insurmontable qui m’a toujours troué et raviné »… Le tout saupoudré d’une vivacité d’esprit, à la fois caustique et ironique à souhait, d’une franchise et d’une honnêteté sans limite, où la veulerie et l’impuissance sont assumées pleinement, avec une précision absolue dans le style et les mots.

On sent bien en effet que la note n’est pas posée comme ça sur le papier, en premier jet furtif ; une fois l’idée décrochée, l’auteur va peaufiner le texte, aussi bref soit-il, quitte à en rejeter un grand nombre. Ce qu’il y a d’époustouflant avec les fragments de son vécu, est qu’on va vivre, vibrer, s’indigner et rire avec l’auteur (ou contre lui). On le saisit chez sa mère, dans la rue où il habite à Chinon, avec le chien Vagabond, sur son vélo puisqu’il fait de longues sorties (« m’élancer sur une des dernières vois vicinales du bonheur ! »), jusqu’à se faire renverser, à l’hôpital, enfin au sein de tout ce quotidien morne et banal dans lequel on se retrouve infiniment à travers le prisme de son regard dur et sans concession. Dans le côté rouspéteur et hypocondriaque, on ne fera « jamais mieux » que Jean-Pierre Georges, c’est une évidence. La condition humaine est jugée à l’aune de son pessimisme rigoureux, c’est dire. Avec ce message d’espoir à sa façon pour clore : « Quand un jour tu te retrouveras devant la mort sur un lit d’hôpital, ce sera aussi du présent. »

Jacques Morin



Une lecture de Georges Cathalo


Afin de prendre vraiment ses distances avec notre univers vénal, futile et mercantile, rien de tel que de lire quelques pages de Jean-Pierre Georges. Oui, quelques pages seulement car le dosage des potions de dézingage y est particulièrement concentré. Placé sous la double égide de Cioran et de Lichtenberg, ce nouveau recueil de notes aurait pu l’être aussi dans l’évocation de Schopenhauer, de Pierre Desproges ou de Jules Renard. Il rassemble toutes sortes de saillies : humeurs, clins d’œil, citations (Valéry, Stendhal, Michon,…), évocations (Réda, PAG, Louis Dubost,…) et de multiples auto-conseils comme « Arrête de sauter à la corde avec ton cordon ombilical ». Il y est question d’un nuage égaré dans un ciel intensément bleu, de la tyrannie des nouvelles technologies, de la Vienne et de ses rives étonnantes, de sa vieille mère, des seins et des jambes des femmes… Avec la sérénité d’un désespoir savamment maîtrisé, Jean-Pierre Georges avance à la godille sur un océan indocile. Il avance, avec, en guise d’auto-précepte, une lucidité qui « lui permet de ne plus faire aucun effort ». Cela lui convient parfaitement, lui qui s’occupe de ses petites affaires sans accorder d’importance aux multiples agitations qui l’entourent. Il n’est le porte-parole d’aucun mouvement car « ces notes ne sont destinées à personne, elles sont lancées dans le vide » et puis, très souvent, « on se trompe sur tout, mais c’est sur soi que la tromperie exerce ses plus puissants effets ». Voici donc un aphorisme révélateur prélevé parmi les centaines que contient ce nouveau livre qui prend la suite de Car né (1984) et de Le Moi chronique (2003). Ne craignant pas d’utiliser en abondance la première personne du singulier, Jean-Pierre Georges passe allègrement d’un registre à un autre sans état d’âme apparent (semble-t-il) à partir de situations cocasses ou de rencontres fortuites comme quand il se moque gentiment, des poètes qui « ont quelque chose à dire à trois cents exemplaires ». Juste retour des choses pour ce poète, quand « son inspiration a expiré » comme une remarque qui tombe à pic : « -Vous tombez bien. – Oui, je m’entraîne. ». On mesure là toute la palette créative de l’auteur avec lequel on peut conclure : « Et surtout n’oublions pas d’éclater de rire. »

Georges Cathalo –juin 2016



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mardi 2 août 2016, par Georges Cathalo, Jacques Morin

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Jean-Pierre Georges :
« Jamais mieux »


Tarabuste éd. 15 €.
(Rue du Fort – 36170 Saint-Benoît-du-Sault.)



Jean-Pierre Georges

Jean-Pierre Georges est né le 8 avril 1949 à Chinon, où il est revenu aujourd’hui, après avoir été Instituteur à Romorantin, et avoir vécu à à Chabris.
Lecteur de Jules Renard, de Schopenhauer, de Cioran, de Calet, il a publié une dizaine de recueils, des poèmes en vers ou prose, puis des aphorismes et autres notes dont le pessimisme et l’humour mêlés font une musique bien à lui, qui dit des choses graves sans se prendre au sérieux, avec la distance juste de la pudeur. Et peut-être celle du moraliste.



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