Monique Saint-Julia :

« Je vous écris »

Une lecture de Michel Baglin

Avec son nouveau recueil, « Je vous écris », Monique Saint-Julia nous offre des missives ferventes pleines de chuchotements et d’« heures prises au collet des tendresses ». Je reprends ici la préface que j’ai rédigée pour ce beau livre.



Irai-je jusqu’à dire que la lettre, ici, est prétexte ? Peut-être, mais avec un bémol, car Monique Saint-Julia avec ce recueil s’adresse bel et bien à l’être aimé, et ses textes tissent pages après pages un long poème en forme de «  révérence amoureuse ». Sans doute est-il absent, l’aimé, parti en voyage (sinon, pourquoi lui écrirait-on ?), sans doute se dessine-t-il entre les lignes avec des visages variés, sous les traits du pêcheur à la truite, du chasseur, de l’homme des sous-bois, du jardinier, du marcheur… Mais il est bien la source affective, en même temps que le destinataire (avec le lecteur) de ces missives ferventes pleines de chuchotements et d’« heures prises au collet des tendresses ». L’auteure lui fait cet aveu : « Le plus fragile de moi se tapit en vous ».
Pourtant, elles ouvrent aussi, ces lettres, « un long tête-à-tête avec soi-même » et Monique Saint-Julia évoque quelque part une « marche intérieure, source silencieuse ». Ce qui renvoie, je crois, à une façon de se mettre à l’écoute. De soi-même, certes, mais plus encore de la vie, du monde, quand « la rivière coule huilée de silence », ou quand une averse lave les buis et que l’on est en quête de ce qui « donne du secret au paysage ».

Pêle-mêle d’images

Fluide, appuyée sur les mots de tous les jours, cette « poésie de la simplicité » saluée en ces termes par Guy Chambelland qui publia ses trois premiers recueils, est un riche « pêle-mêle d’images », selon l’heureuse expression de l’auteure. « Tout un bonheur piète et joue dans la cour de la mémoire » et ce sont des souvenirs tactiles, aussi bien que des sons et des odeurs, qui sont convoqués. Dans la poésie de Monique Saint-Julia, on suit des traces de gibiers, on se perd à travers bois pour mieux se retrouver près du « lit de vase des tanches » à longer des rivières odorantes, les yeux levés sur « un affolé d’étourneaux dans le ciel ».
On ne peut oublier qu’elle est peintre, tant ses poèmes s’apparentent souvent à des tableaux et tant les couleurs y sont vivantes, même lorsqu’un peu de mélancolie s’insinue pour donner une tonalité automnale au paysage… Voyez novembre : « Les nuages tournent comme des toupies. On ramasse des brouettes de silence, de Toussaint emmaillotée de pluie, bâillant de tombes rafraîchies comme un déballage de fleuriste. » L’important est pour elle de traverser, tous sens éveillés, les quatre saisons d’une nature peuplée de bêtes et de végétaux – même l’écume des vagues lui « lèche les mains comme un museau de chien quêtant une caresse » – en rapportant dans son panier quelques champignons, des gouttes d’orage, un peu de l’humeur vagabonde du vent.

Une dimension de recueillement

On croise donc ici une « vieille échelle vacillante », là des « petits gris gluants sur les buissons », ailleurs un torrent qui « meugle sa force », des « martinets volant en éclats dans le ciel », « les jupes rondes des averses ». L’été, on partage le silence avec les mouches et l’on a « des fruits ensoleillés dans les mains », l’automne une « avarice de lumière » avec les ombres et les bancs esseulés. Il arrive que les jours d’amertume, un « ruisselet de rouille s’insinue » et que la solitude, le détachement, viennent poser « un châle de tristesse sur les épaules ». On devine alors que ce « petit monde léger, fluide, immatériel », volontiers candide et relevant parfois d’une approche quasi religieuse avec sa « bible d’oiseaux » et son « cantique de pluie », a une dimension de recueillement et participe aussi, comme le nota Gaston Puel, d’une « tendresse endolorie ».
Qu’importe cependant ! Monique Saint-Julia a suffisamment d’énergie, de ferveur et d’amour pour congédier les tristesses. Son verbe, lui, reste une gourmandise. Voilà l’essentiel, il me semble. A l’instar de certaines formulations de menus réussies, ses images savent nous mettre en appétit. Ces mots, dit-elle, elle « les mitonne » ! Pour qui pense, comme moi, que la poésie est effort pour se gagner l’ici-bas et descendre dans le paysage, voilà la bonne recette : celle d’une écriture sensuelle qui donne du mérite à tout ce qu’elle touche. Et nous invite au-delà de l’observation, à la célébration, à l’émerveillement d’être en vie.
« Je vous écris des mots pour trouver mon chemin », avoue l’auteure au destinataire de ses missives. Et ce faisant, elle a trouvé celui de la poésie en nous rendant plus présents au monde.

Michel Baglin

Lire aussi la note de Georges Cathalo : ici



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vendredi 10 janvier 2014, par Michel Baglin

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Monique Saint-Julia
« Je vous écris »


L’ Aire éd., 2013.
88 pages, 20 euros



Monique Saint-Julia

Monique Saint-Julia est née en 1938 à Perpignan. Elle a commencé à écrire et à peindre très tôt, puis a pris des cours d’Art dramatique et de piano au Conservatoire de Musique à Paris.
Elle a publié pour la première fois en 1958, à Rodez dans « Entretiens sur les Lettres et les Arts » que dirigeaient Jean Subervie et Jean Digot.
En tant que peintre, elle a exposé à Toulouse (Galerie le Biblion), Nantes, Paris (Galerie Antoinette) et Galerie Colette Dubois, en Angleterre à Bath et au London Art à Londres. Elle vit aujourd’hui à Revel en Haute-Garonne.

Ses publications :

De mains pigeonnières et d’herbes libres, Guy Chambelland, 1973
La grippeminaude, Guy Chambelland, 1977
In « Le Coffret à Poèmes » éd. Saint-Germain-des-Prés, 1984
Belles Saisons, Guy Chambelland, 1988
Entre Jour, Le Tocsin des Mots, 2002
Un train de paysages, L’Arrière-pays, 2005
Claire-Voie, éditions N&B, 2008
Au Fil des nuages, L’Arrière-pays éd. 2009
Regards croisés » ed de l’Atlantique. 2012
On n’invente pas la neige, Friches 2011. Prix Troubadours 2012
Je vous écrit, L’ Aire éd. 2013

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