Jean-Claude Pirotte

« Jours obscurs »

Jean-Claude Pirotte nous a quittés en mai 2014. Mais il est toujours présent par ses publications. C’est ainsi que le Cherche-Midi donne à lire ses poèmes inédits réunis sous le titre de « Jours obscurs » que les éditions Phébus ont bien voulu l’autoriser à utiliser car celles-ci avaient publié sous le même titre, en 2001, la traduction française du roman de Boris Pahor…



Trois suites composent ce recueil. La première commence par un quatrain qui avertit le lecteur : « ne cherchez pas la raison de ceci / qui n’a de nom ni de forme en aucun / moment de l’Histoire cherchez / la victime et le malfaiteur ». Pirotte n’explore pas l’Histoire, mais son histoire personnelle à laquelle il met une majuscule. Et ce n’est pas un hasard si, à la page 35, il fait allusion à Ange Vincent qui fut son sauveur : « j’adoptai son nom son visage / et son inexistence même / de l’ombre j’ai fait mon domaine / et dans le vent trempé mon âme ».

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Une enveloppe illustrée d’une peinture de J Cl Pirotte reçue en 2009....

La nostalgie est au rendez-vous : « dehors un vent glacé / récite la litanie / des noms de disparus ». Sans doute ce recueil nécessite-t-il deux lectures : une rapide, de surface pour se laisser emporter par la nostalgie, et une seconde, plus lente, plus approfondie pour traquer les détails et les reconnaître : les lieux de l’enfance ou de la cavale qui le mène jusqu’au mont Terri. Mais Pirotte a beaucoup lu, les poètes en particulier ; aussi faut-il s’arrêter à ces poèmes écrits avec Supervielle, Francis James, Marcel Lecomte et quelques autres… pour les décoder et repérer les traces de leur influence sur l’écriture de Jean-Claude Pirotte. Car Pirotte voyage dans deux contrées : celle de son enfance et celle de la poésie. Le poète prend ses distances avec l’enfant qu’il fut et cela accroît la nostalgie que le lecteur décèle dans ces poèmes (pp 42 et 43). La nostalgie est toujours bien présente comme ici : « quel autre temps ? L’ancien / qui se dépose à la façon des suies / sur les vitres de l’usine / et du bistro fermé faute de combattants » (p 54)… Au hasard de la lecture, on (re)découvre le fin connaisseur du vin que fut Jean-Claude Pirotte : « et cela me suffit pour goûter le vin / qui doit être vif et blanc comme / les lanières du fouet » (p 46). Se mêlent tout au long de cette suite d’instants de vie et instants de mort sans que l’on sache faire la part du vrai et du faux. Est-ce ce qui provoque la mélancolie qui saisit le lecteur ? Ou est-ce la mort qui rode, qui flotte comme un parfum suranné ?

La deuxième est intitulée « ordre du jour » alors que la première est sans titre. Mais toutes les deux sont placées sous le signe de Paul Valet dont quelques mots (extraits de Poings sur les i) sont placés en exergue de chacune. Si un poème (celui daté XI/XI/XI, p 86) relève d’un humour très noir, Jean-Claude Pirotte sort de l’oubli un village suisse du canton du Jura, Beurnevésin, ailleurs le texte (p 101) se fait plus grave, voire dénonciateur… Il faut oser une hypothèse : le poète trouverait parfois au lieu de la mélancolie la force de dénoncer. Comme à d’autres moments, il dit le doute, l’hésitation, la retenue (p 110) ou trace un éloge de la boisson, de l’ivresse : « … les ivrognes // meurent contents dans leur sommeil / ils ont accompli leur besogne / et c’est en eux qu’est le soleil ». On retrouve là le goût de Pirotte pour la catastrophe finale. Comme on retrouve dans ces deux vers « et je mesure ma chance / d’être venu seul ici » (p 118) comme une existence résumée en peu, un jugement original à l’opposé de toute nostalgie relativement rare dans ce recueil…

La troisième porte en titre « signes de vie » et en exergue deux vers d’Henri Thomas qui sont tout un art poétique : « Conjurer le malheur avec / des refrains, des airs de rebec ». (Le rebec, d’origine médiévale, est une sorte de vièle)… La mort est omniprésente dans cette suite, la mort en général, mais de tous ceux qu’on a aimés en particulier. Mais Pirotte se tourne volontiers en dérision : « je me soupçonnais de ne ressembler / qu’à moi-même ô dégoût ». Et le tableau devient apocalyptique d’un présent où tout a disparu... « La vie est trop amère / dans le monde habité » confie le poète à ses lecteurs (p 161) ! Car ce monde coule à l’envers : « seul le passé est à venir », affirme Pirotte qui ne manque pas de rajouter, dans un autre poème : « et qu’il est bon que l’on se rie / des sornettes du temps passé / et des manies des trépassés ». Comprenne qui pourra ou qui voudra !

Il est nécessaire de dire deux mots de la poétique qu’emploie Pirotte dans ce recueil. C’est une petite musique sans prétention. Au travers des poètes qu’il cite ou « imite », c’est un portrait en creux de Pirotte qui est ainsi dressé. Si la rime est occasionnelle (tout comme l’assonance), c’est que Jean-Claude Pirotte s’en méfie comme de la peste : « vous avez remarqué la rime / c’est peut-être là qu’est le danger / le danger des cimes étagées / d’où l’on chute comme une pierre » (p 114) ou (un poème lui est entièrement consacré) : « je ne cherche plus la rime / au contraire je la chasse / et je lui impute le crime / de m’égarer dans l’impasse » (p 154 : le lecteur attentif remarquera la dérision car les vers sont rimés !). Le poème se donne parfois des allures de sonnet plus ou moins régulier car la disposition strophique est toujours courante. Et le ton se fait à la confidence, à l’aveu, grâce à l’octosyllabe ou à des mètres proches.

« Jours obscurs » est un livre prenant par cette musique justement bien oubliée de nos jours, par sa nostalgie, par le jeu de la fiction et de la vérité et par l’évocation d’un passé révolu. C’est un recueil à lire absolument.

Lucien Wasselin.



jeudi 5 janvier 2017, par Lucien Wasselin

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Jean-Claude Pirotte :
« Jours obscurs ».


Le Cherche-Midi éditeur
(192 pages, 18 €. En librairie.)



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