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Jeanine Baude

« Juste une pierre noire »

La poésie de Jeanine Baude est incarnée et le corps en souffrance se cherche « sur la peau de la page » dans ce recueil, « Juste une pierre noire », un des premiers titres publiés par Bruno Doucey lorsqu’il a fondé ses propres éditions en 2010.



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(104 pages. 14 euros)

Ce jour à marquer d’ « une pierre noire », ou plutôt cet épisode, Jeanine Baude l’évoque avec pudeur et discrétion. Mais elle en suggère assez pour que l’on pense à la maladie, au coma, en tout cas à la mort qui rôde, a frôlé l’auteure, et porte à incandescence son écriture. Son éditeur Bruno Doucey parle « d’une expérience des limites ». Et elle impose bien sûr un verbe à la mesure de cette démesure. Celui du « dit de la mort » qui constitue la partie centrale d’un recueil qui en compte trois, s’ouvrant sur « Le fleuve premier », se refermant avec « Le fleuve dernier », chacun portant en exergue une citation d’Andrée Chédid qui fut l’amie de Jeanine Baude et à laquelle est dédié le livre.

Si l’on entend d’abord en découvrant ces poèmes les accents du deuil, on comprend vite qu’on entre dans une « lutte entre soi et soi », où la phrase de Chédid résonne : « qui dérive tandis que je m’emmure ». D’une intensité ténébreuse, deux évocations alors se mêlent dans ce « Vendredi saint » central qui conjugue les mots de la douleur et de la perdition avec ceux de la Passion du Christ. Le récit fragmenté de la montée au Golgotha et celui de la crise où s’incrustent les échos hachés d’un fracas intérieur, d’un « démembrement  ». Le monde et l’être fracassé se confondent dans les notations, les connotations, les analogies convoquées pour ce « livre noir d’un corps plombé ». Jusqu’au silence, au coma. Une quasi agonie, jusqu’à n’être plus que « silice fondue entre chaleur caniculaire et froid abyssal ». Un seuil. « Le verbe peut-il naître de ce vide ? » demande le poème.

Il lui répondra en tout cas, par des fulgurances, et pour « aller au plus loin de soi », la résurrection accomplie. Car elle s’accomplit.
Nous sommes alors dans une chambre d’hôpital, le verbe n’est plus celui du chaos mais de la résilience. La ponctuation disparaît, le vers s’allonge :
« ne pas se poser de questions après le désastre l’aube vient / surprendre les enfants leurs mains en corolle sur le lit / ils m’accompagnent sont là avec leur sourire leur désir / d’être plus que jamais des oiseaux dans ma nuit effacer / la nuit la provocation de la mort le coma huit longs jours / qui hanteront mon esprit jusqu’à ce que je disparaisse / mais regarder devant toujours à l’avant de la proue // le navire de la haute mer a largué les amarres // je ne vois qu’eux dans le silence blanc de la chambre / je demande qu’ils apportent leurs jouets et qu’ils jouent / leurs baisers sur mes paupières colorent les traces / éteintes plus jamais ça je ne recommencerai pas / le soleil sa brûlure sur les rives le dernier fleuve sera ».

Un nouveau rythme s’installe, plus lent, plus serein, même si « le rapt du vivant » y insuffle l’énergie de ses images. « L’abreuvoir des mots  » est à nouveau offert, et « dans son éclat dans sa fureur la vie s’impose ». L’élan est redonné avec « le tremblé de l’être » dans le débit apaisé d’une renaissance. Jusqu’à cette dernière suite de poèmes où une anaphore, « écrire au quotidien », laisse s’écouler les eaux du « petit fleuve de soi ».

Avec Jeanine Baude, la ferveur est sauve.

Michel Baglin



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mercredi 17 février 2016, par Michel Baglin

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Jeanine Baude


Jeanine Baude est née dans les Alpilles et a eu une enfance provençale. Aujourd’hui, elle vit à Paris et à Après un D.E.A de Lettres Modernes, elle a conduit une vie professionnelle intense. Elle a accompli de nombreux voyages dont ses livres témoignent, son goût du partage en littérature et d’une ouverture au monde de plus en plus exigeante l’a conduite de Buenos Aires à New York, de son ancrage sur l’île d’Ouessant à Venise, de Bratislava jusqu’aux territoires des Indiens Hopis et Navajos.
Plusieurs résidences d’écrivains ont récompensé son travail. Elle aime à dire "J’écris avec mon corps, je marche avec mon esprit."
Elle a publié une trentaine de livres, essais, récits, poésie.
Elle a obtenu le Prix de poésie Antonin-Artaud (1993). Également le Grand prix de poésie Lùcian-Blaga pour l’ensemble de son œuvre poétique décerné en 2008.
Elle a collaboré à de nombreuses revues européennes et étrangères et fut membre du comité de rédaction de la revue Sud de 1992 à 1997 et membre du comité de rédaction de la revue L’Arbre à Paroles (Belgique). Elle est aujourd’hui Présidente du jury du prix du poème en prose, responsable de l’association Les Amis de Louis Guillaume et secrétaire générale du PEN club français depuis plusieurs années.
De nombreux extraits de ses œuvres ont été traduits en anglais, espagnol, italien, biélorusse, slovaque, etc.



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