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Michel Baglin

« L’Alcool des vents » réédité

Avec « Les Mains nues » (L’Age d’Homme, 1988), « L’Alcool des vents » est mon recueil qui a été le mieux reçu et s’est en conséquence le mieux vendu en librairie. Publié en 2003 par le Cherche-Midi éditeur, il a été très vite épuisé. Rhubarbe éd. l’a réédité en 2010 dans une nouvelle livrée ou, plutôt, dans un nouveau flacon.

Vous en prendrez bien un petit verre ?



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Le recueil avait été adapté à la scène par Alain Bauguil et la saxophoniste Hélène Arntzen

Ce livre, qui est en fait un long poème d’action de grâce païen, a fait l’objet de plusieurs spectacles. D’abord une adaptation à la scène par le comédien Alain Bauguil et la saxophoniste Hélène Arntzen.
Le spectacle fut créé à Lourdes, en ouverture de la Décade de l’Atelier imaginaire.
Il fut donné ensuite à Toulouse au Théâtre Jules-Julien, puis en Provence, au théâtre du Fenouillet.
C’est ensuite le comédien Roger Borlant qui en a proposé une lecture à la FNAC de Toulouse.
Enfin, le poète et chanteur Bruno Ruiz l’a mis en voix et en musique pour le présenter au Festival de Montesquiou (Gers) dont j’étais l’invité en 2009. Ce très beau spectacle a été redonné à la Cave Poésie de Toulouse durant deux soirées qui ont remporté un vif succès.



Ce qu’ils en pensent et en ont dit...
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Bruno Ruiz chante "L’Alcool des vents" sur la scène de la Cave poésie


Jacqueline Saint-Jean

"Ici, l’écriture tout entière est mouvement de la mémoire nouant ses gerbes d’instants, de gestes, de rencontres. Ressac des riens, reflets et rumeurs. Musique intérieure. Célébration de la vie, ses ivresses, ses eaux basses, ses blessures. Avec ce qu’il faut de distance, d’humilité, de dérision parfois. Le réel est là, sans majuscule, et le lecteur s’accoude, « frère de comptoir ». Il écoute celui qui « trinque à tous les vertiges qui font l’homme incertain ». (…) En quatre mouvements amples portés par la même scansion incantatoire : chant d’ivresse, chahut d’enfance, salut au peuple silencieux des solitaires, des anonymes, des rebelles « à l’air du temps », ode buissonnière à ceux qui « s’arrêtent, se penchent, s’étonnent, s’interrogent », hors des sentiers battus du monde comme il va. Accompagnement profond, où « l’alcool des vents » rejoint « tous les poèmes qui font reprendre pied ». Un livre fraternel, fidèle au vif, « capable de réveiller eu chacun le poète qui s’est tu ».

Jacqueline Saint-Jean

Lucien Wasselin

« Ce qui me frappe dans L’alcool des vents c’est ce désir de réalisme clairement affirmé mais qui ne se laisse pas réduire à un terne reflet de ce réel que l’économisme ambiant veut nous faire prendre pour l’horizon indépassable de la pensée : Michel Baglin est net : « Je rends grâce aux coups de vent, de chance et de tabac, à la dent du réel et à sa griffe de chat / qui toujours rattrape et déchire la puritaine, la frigide, la stérile réalité des réalistes. » (...) L’Histoire n’est jamais bien loin de ces poèmes : « À celui qu’on vit dans l’assemblée nazie les bras croisés quand les autres saluaient ; au maire qui n’inscrivit que son nom sur la liste des otages à fusiller ». C’est qu’il s’agit pour l’athée qu’il est de « laisser venir au monde tout le réel qu’on porte / et qui mûrit quand on écoute / et s’accomplit si l’on consent. » Oui, chez Baglin, tout est vrai ; qu’on le lise. Et il y a cette unité dialectique profonde entre le vers qui court vers ses vingt syllabes et le contenu qui vient de la vie et qui nous y renvoie... »

Lucien Wasselin

Alain Freixe

« Michel Baglin n’est pas seulement l’infatigable passeur de poèmes que l’on connaît. Celui qui après avoir animé la revue Texture en sa version papier, vient de la ressusciter sur le net. Michel Baglin est poète. Un poète attaché à « faire redescendre sur terre la poésie ».
Sur terre, mais quelle ? Pas celle « puritaine et frigide » des réalistes qui ne voient la réalité qu’au travers de sa représentation, mots et images qui l’éloignent et tiennent à distance cela seul qui importe, le réel, soit éveillée, la présence.
Cet Alcool des vents, que les éditions Rhubarbe ont la bonne idée de rééditer – il était paru… - sait libérer la part des anges de sa bonne nouvelle : le vent, figurant de ce qui par déchirure donnera accès à ce réel, soit le présent et son « bruit de source » dont parlait Georges Braque.
Ce livre de Michel Baglin est le chant d’Actions de grâces d’un incroyant. C’est un hymne à la vie, à toutes les ivresses qui la rendent toujours vive et toujours jaillissante. Rendre grâce, remercier, célébrer mais en restant l ‘œil aux aguets, lucide et prompt à se défaire de cette molle tendresse qui fait entrer le cœur en narcose.
Rendre grâce, mais « à des riens » : fragments, éclats de souvenirs, événements, désirs, éclairs qui par instants et hasard toujours heureux viennent trouer, déchirer le cours du monde comme il va. Rendre grâce ainsi, c’est rendre grâce « aux coups de vent, de chance et de tabac ».
Au réel, le vent met une majuscule ! Il est principe d’ivresse. C’est lui qui vous jette hors de vous-même, obligé à tenir si ce n’est le pas gagné du moins est-ce le pas de côté. C’est lui qui vous jette dans « le vertige pour relancer la marche » vers « des lendemains moins froids ». Toujours en avant de nous, le vent, en ses retours, souvent imprévisibles, coupe, interrompt, appelle à la traversée, à garder un contact puissant avec la vie.
95 poèmes dans ce livre, 4 chapitres, 4 coups de vent, 4 coups de cœur, 4 coups à boire en hommage à la vie, la toujours nouvelle. Si ivresse il y a à lire Michel Baglin, c’est celle qui ouvre sur la fraternité, celle qui nous fait trinquer « à tous les vertiges qui font l’homme incertain », qui nous permet de « nous agrandir de l’autre ».
Avec Michel Baglin, comme le voulait René Char, le poète sait se faire « le conservateur des infinis visages du vivant » !
L’Humanité, 13 janvier 2011.
Voir le blog d’Alain Freixe ici.

Jean-Pierre Longre

"À quoi, à qui rendre grâce, quand Dieu n’est pas de la partie ? À tout, aux riens, aux vents, aux « fragilités », au « grain du premier raisin offert », aux petites joies gratuites d’une existence incertaine, hésitante, voire inquiète et vacillante, mais cherchant toujours à se maintenir à flot. C’est ce que fait Michel Baglin dans ce recueil de « mots qui penchent », d’élans et de lenteurs », d’« air du temps », de « détours par le cœur » (pour reprendre le titre de chacune des quatre parties).
Moments discrets de plénitude : minimalisme ? Dans une certaine mesure seulement. Car l’ivresse qui porte les poèmes et qui « persiste quand tout déchante » est celle d’une vie remplie de sensations, de souvenirs – ceux de l’enfance, ceux des marches dans la montagne, des flâneries, du « chemin sans queue ni tête »… C’est aussi l’ivresse de la musique qui « n’appelle pas d’autre réponse / qu’un corps qui danse », celle de l’amour des femmes et de leurs « parfums lyriques ». Et les instants fugitifs de la vie laissent du temps à la nécessaire rébellion, à l’insurrection contre les violences, à la révolte contre les exclusions, à la glorification des humbles, des étrangers, des dissidents : la poésie est bien le « chant que l’on oppose avec les vingt-six lettres de l’alphabet ».
Belle action de grâce, à la fois animiste et athée, que cette prose rythmée en quatre-vingt-quinze couplets qui chantent en touches délicates et précises, en clair obscur et en tonalité mineure « la vie réelle, qui ne met pas de majuscule ».

Voir le blog de Jean-Pierre Longre : Notes et chroniques.

Roland Nadaus

95 : c’est le titre. C’est le titre du dernier poème, dédié « à Jackie », de ce recueil de Michel Baglin -1 : c’est le titre. Le titre du premier poème - de la première partie (il y en a quatre : « Des mots qui penchent », « D’élans et de lenteurs », « Air du temps » et « Détours par le cœur »). Certes, on ne présente plus Michel Baglin, journaliste, romancier, essayiste, nouvelliste, revuiste... et poète ! Prix Max-Pol Touchet pour « Les Mains nues ». Et qui reprend, sur internet, sa célèbre revue Texture.
On ne présente pas, non plus, l’homme chaleureux, ses enthousiasmes, son ouverture aux autres. Mais on peut encore présenter ce beau recueil, ensemble de 95 poèmes en forme de versets, dont la musicalité n’a d’égale que l’amour porté aux paysages et à ceux qui les habitent.
Oui, cet ensemble est comme une action de grâce à la Vie, à la Nature - et à ce qu’il y a d’humain dans l’Homme. Mais attention : pas d’angélisme ! À rebours : aucun cynisme, tout à la mode aujourd’hui, non, une grande humanité, un humanisme au cœur battant - et un émerveillement d’homme mûr mais au regard d’enfant. Un grand vent plein d’alcools. Enivrant.

R.N. (Revue Ici & Là de la Maison de la Poésie de St Quentin)

Max Alhau

« Rendre grâce, tel est le souhait exprimé par Michel Baglin dans ce recueil, mais rendre grâce, comme il le dit, « à des riens ». Ce sont eux qui, par leur importance, constituent l’essentiel de sa démarche, ces « riens » qui, dans leur perception, leur appréhension, deviennent un témoignage et un éloge. Ce témoignage de la vie du poète se change peu à peu en un témoignage de la vie de tous les hommes. Ces événements, ces souvenirs, ces désirs contribuent à une écriture au souffle puissant entraînant le lecteur dans le sillage que trace le poète.(…) Dans ces pages au lyrisme discret et qui traquent la réalité, la magnifiant, Michel Baglin résiste à tout désespoir sous l’impulsion de la poésie. Aussi est-ce avec reconnaissance qu’il célèbre le monde des humains auquel l’écriture accorde un sens véritable. Dès lors, c’est au lecteur de « rendre grâce » au poète pour ce chant vibrant et incessant. »

Max Alhau

Michel Passelergue

« Après avoir célébré « L’obscur vertige des vivants » (Le Dé bleu, 1991), Michel Baglin rend grâce de nouveau « à tous les vertiges qui font l’incertain ». Poème à la respiration ample (mais dans une tonalité quasi confidentielle qui exclut toute emphase), « L’alcool des vents » s’ordonne en quatre chapitres qui sont autant de litanies propres à chanter « la vie réelle, qui ne met pas de majuscules ». (…) Des métaphores de haut vol s’articulent ici avec des tournures familières, le subtil s’accommode des relents du quotidien le plus trivial pour nous donner à saisir « un plus grand réel à portée de mots ». (…) Avant de nous réchauffer le cœur de cette « humilité fraternelle que tout lecteur connaît quand il s’agrandit de l’autre, par la justesse des mots redevenu le même », l’alcool du poème doit son authentique degré d’incanta­tion aux incertitudes renouvelées du poète davantage qu’a la seule « distillerie ronflante du réel ». Rendons grâce à Michel Baglin de nous le verser à l’état pur, nous procurant ainsi « un peu de ver­tige pour relancer la marche » et peut-être des « lendemains moins froids ».

Michel Passelergue

Philippe Brassart

« Michel Baglin a confié un jour qu’il convenait de « faire redescendre sur terre la poésie ». Assurément, les étranges poèmes qu’il vient de publier y contribuent. Étranges par la longueur inaccoutumée de leurs vers, et leur rythmique lancinante. Lui, l’athée, rend grâce. A qui s’adresser, faute de dieu, sinon au vent, aux arbres ou aux bêtes ? Pourtant, la ferveur dont il fait montre s’apparente à celle d’un croyant : « l’Alcool des vents » est un chant d’action de grâces, un hymne à la vie. (…) On ne ressort pas intact de cette lecture qui nous laisse titubant, inondés de nos propres nostalgies, de nos frayeurs intimes, exaltées comme le ferait un alcool fort. »

Philippe Brassart


AIain Kewes

« On reconnaît le ton de Michel Baglin, qu’il écrive en prose ou en vers comme ici. Et quels vers ! Longs, amples, lyriques, d’une musicalité parfois déconcertante, pas de rythmique simple malgré la litanie, pas de cadence qui vous berce jusqu’au sommeil, non, des phrases qui s’effilochent et se ramifient comme un thème de Coltrane avec des syncopes, des ruptures à la Chet Baker. En même temps, ce long poème en quatre partie est une action de grâce, qui prend par moment des accents, sinon liturgiques du moins gidiens (celui des Nourritures). (…) Ça commence par un hymne aux ivresses, aux bouts de jours ou de nuits où les mots redeviennent possibles ; ça continue par une remembrance des paysages originels ; ça caresse les hommes et les femmes, amis ou anonymes, qui donnent la force d’espérer, le courage de se dresser et ça se termine, peu ou prou, par où ça avait commencé : la poésie, l’écriture, les mots un peu saouls qui en disent plus que les autres, et recréent le monde ».

AIain Kewes

Jacques Morin

C’est, je crois, la deuxième fois que je chronique ce recueil, d’abord édité en 2004. . Recueil, certes, composé en quatre parties, il est vrai, mais qui ne forme au fond qu’un unique poème, et le mot chant ne serait pas maladroit pour qualifier l’ensemble. Michel Baglin tend à vouloir chanter, et remercier finalement, tout ce qui fait que la vie vaut le coup, pour dire cela rapidement. Et il précise d’entrée de jeu : ce qu’il peut appeler des « riens ». Donc, il rendra grâce aux choses les plus infimes pour commencer, ces secondes furtives, ces œillades, ces croisements, frôlements, rencontres fortuites, puis autour de ces « riens », les endroits qui consolident ces lacunes apparentes, puis petit à petit, le chant prenant sa force, il entonne cette gratitude qu’il rend aux plantes, aux lieux, aux pays, aux êtres surtout, qui deviennent centraux.
Michel Baglin, je vais employer deux gros mots de suite, prière d’éloigner les enfants s’ils sont lecteurs, affirme son lyrisme et son humanisme. C’est pour cela que son livre se lit avec ferveur et complicité. Il recense, énumère tout ce que le monde possède comme trésors et la liste serait presque inépuisable. Il le fait à sa manière, avec le sens du rythme et une vraie simplicité, là où d’autres auraient cherché la syncope et la boursouflure. Chaque page approfondit l’ensemble, non dans l’empilement, mais dans la spirale ouverte. Chaque page apporte sa contribution et conforte la somme. L’alcool des vents, c’est ce que l’on respire au quotidien, cette dose d’ivresse nécessaire à la vie, à la survie aussi. Son précieux volume rappelle superbement cette vérité première.

(in Revue Décharge)

Marie-Josée Christien

Rares sont les rééditions en poésie. Celle du recueil de Michel Baglin est une excellente initiative, permettant à une nouvelle vague de lecteurs (dont je suis) d’accéder à cette merveille devenue introuvable, l’édition précédente au Cherche-Midi éditeur en 2004 étant épuisée depuis des années. C’est assez rare pour le souligner.
En lisant Michel Baglin, on est d’emblée confronté à l’importance vitale de la poésie. "L’alcool des vents" est un long poème qui trouve son souffle entre "silences nécessaires" et "feu latent". Ses longs fragments jalonnés d’incises à l’éclat fragile se confondent avec la "quête du poème" (titre d’un recueil emblématique de 1986).
Conquise sur les paroles superflues, son écriture se tisse " d’élans et de lenteurs". Inséparable d’une "inquiétude qui (le) pousse sur le chemin des questions", le poème est " l’alambic clandestin" qui lui livre des "ivresses pour creuser, élargir,respirer", A partir "de l’anodin qui compte pour zéro dans les colonnes et pèse pourtant dans la balance", il "rend grâce" (l’expression omniprésente est au cœur de sa parole) à la poésie qui vivifie la mémoire, la lucidité, l’acuité du regard et de la pensée, l’énigme de la vie qui passe.
Une belle célébration de la poésie, amer fragile et nécessaire qui guide les jours et les nuits des êtres incertains que nous sommes.

Revue Spered Gouez n ° 16

Jean-Paul Giraux

Ce recueil a fait l’objet d’une première édition par le Cherche-Midi en 2004. Il se présente divisé en quatre parties intitulées respectivement Des mots qui penchent, D’élans et de lenteurs, Air du temps, Détours par le coeur, et quatre-vingt-quinze séquences poétiques qui se donnent l’apparence d’hésiter entre prose et poème dans la mesure où le découpage en alinéas y obéit à des respirations souvent étrangères aux seules règles syntaxiques.
Au départ, il y a l’intention clairement énoncée de rendre compte où plutôt de "rendre grâce", expression débarrassée de ses connotations religieuses par un auteur qui est avant tout poète du partage, qu’on voit les poches pleines de cette "menue monnaie d’images qui ne sert qu’à l’échange" et qui s’arrête là où se boit avec d’autres "l’alcool des vents". Tout est alors pris en compte : les chemins impatients de l’enfance, les sacrifices, les rébellions et, notamment tout ce "qui résiste à l’ivrognerie des repus rotant et satisfaits de la tournure des choses", les "ratures d’une vie" comme les déchirements de ceux qui doutent, une façon aussi de "rendre grâce" à ces hommes "éperdus, perdus, submergés dans le maelström, / le trou noir de la présence", qui trouvent malgré tout la force de se maintenir debout et surtout de poursuivre ces "rêveries qui finiront bien par faire un jour le monde meilleur".
Un recueil humaniste écrit "à cette lumière des mots qui éclaire nos chemins d’encre".
Jean-Paul GIRAUX

revue Poésie sur Seine n° 76

Chantal Danjou

A la manière du « Je me souviens » incantatoire de Georges Perec, Michel Baglin « rend grâce » – sans connotation religieuse – à ce qui fait « l’ombre bleue dans la mémoire et chez les peintres », à ce qui crée « cette part résiduelle qui nous ressemble encore au bout de nos fatigues et de nos journées perdues ». L’espace découvert, symboliquement passé au bleu, allège ses formes, les ouvre et les défait, entretenant le processus de création décrit d’une manière magistrale par un : « Tout effort vers la mue ». S’il s’agissait de caractériser cette mue, il y aurait à la fois un exercice de maîtrise auquel la convention du « je rends grâce » participe ; et le manifeste d’un poète étonné , disponible.
Ainsi L’Alcool des vents fait-il entrer le lecteur, comme pour une mise en abyme, dans « quelque bar », lieu à la fois familier et anonyme voire étrange ; le rituel est toujours le même, sorte de tabula rasa avant toute représentation : « le chiffon du serveur a libéré sur le formica d’une table l’espace de votre séjour très provisoire ». Ce n’est pas le souvenir mais bien le mot qui se retrouve et se questionne. Sous la simplicité et l’apparente banalité du lieu et de la situation, le poète dépeint une expérience poétique dont « libéré » et « provisoire » rendent compte avec authenticité. S’il m’est permis, je doublerais le proverbe liminaire : « On ne peut donner rendez-vous au vent, mais on peut laisser la fenêtre ouverte » par ces vers de Li Po : « Quelle sorte d’état est le voyage du retour ? Et les refuges éloignés succèdent aux gîtes proches. » Retour sur soi-même, c’est ainsi que l’on peut l’entendre, sur ses rêves, sur sa façon d’écrire. Et quelle sorte d’état si ce n’est celui, profondément poétique, d’une veille et d’une vigilance conjointes, presque une inquiétude qui pousse le poète « sur le chemin des questions » comme à se lancer l’injonction suivante : « Attends la nuit pour te rejoindre ». Que se passe-t-il ? Quelle secrète alchimie doublée de quelle ivresse – « un alambic clandestin » - entre le regard du veilleur et le mot qui tente de cerner choses et êtres, entre le large et sa table en formica ? Les « mots penchent » ainsi que le suggère le titre donné à la première partie. Ils penchent naturellement, comme des voiles sous la poussée des vents lorsqu’ils se lèvent. Le voyage ne conduit pas aux horizons touristiques, ni balisés ni même connus. Il vient – et y retourne sans doute – de la ténuité, de l’aperçu : « Si je pouvais rendre grâce, ce serait à des riens […] Des paysages et des passants qui ne figurent qu’au désordre du jour ».
Il y a dans ce livre un constant paradoxe qui laisse la parole du poète en suspens, « remué de l’envie d’encore » tout autant que de « silences nécessaires », qui permet au voyageur l’appréhension des choses et le délestage consenti à la poursuite de la route. Un tel carnet de voyage interroge l’enfance, la nuit, les « scintillements des crêtes », les « terres à déchiffrer, […] à défricher », et plus encore « la métaphore-patrie », « les passages » ouverts « entre les lignes ». Lorsque Maurice Couquiaud note (L’étonnement poétique, essai, Maurice Couquiaud, éd. L’Harmattan, 1998) que l’étonnement conditionne le flux d’une créativité souvent fugitive, il semble bien que rendre « grâce à l’alcool des vents » atteste d’un triple pouvoir chez le poète, « de tressaillement, d’essor et de filtration », l’expulsant de tout « confort péremptoire » , le laissant insatisfait, du paysage et du texte, et par là même poussé « sur le chemin des belvédères. »

Philippe Leuckx

« Voici un beau livre de poèmes que les Editions Rhubarbe proposent. Petit livre en mains, avec une couverture qui laisse poser les doigts. Rien de rêche. Du style dans la présentation. Les petits formats sont de beaux livres.
Plus de cent pages tout de même, et en poésie, c’est presque un record, tant ce genre inquiète les éditeurs, toujours plus prêts à publier la prose, même la plus vilainement commerciale, que de la poésie, qui ne rapporte rien. Eh ! oui. Poésie gratuite au meilleur sens du terme. Personne ne vous oblige à écrire ni à lire de la poésie. En revanche, si vous entrez en poésie de Baglin, sans doute serez-vous assuré de ne pas perdre au change.
Le poète toulousain a décidé de rendre grâce, non au sens religieux du terme - d’emblée, il se donne pour athée - mais au sens le plus horacien de l’expression : dire ses bonheurs de riens, des plus petites choses observées. Dire, énoncer, évoquer ses plus menues grâces de la vie quotidienne, passante, cheminante, réfléchie...
L’anaphore - figure splendidement porteuse et liante - assume cet éloge des "petits riens" (1) de nos vies. Et là, il y a matière, selon Baglin. Tant de choses "à vous dire" (2), à vous écrire.
Le livre compte 95 poèmes d’une page. Beaucoup tirent grâce de l’anaphore : "Je rends grâce à".
Rendre grâce à des "riens" (p.9), à "tes fragilités" (p.12), à "la tendresse ravalée" (p.17), à "ces riens qu’on appelle escales, qui furent des haltes, des bivouacs, et resteront fragments,..." (p.23)...
Accepter de "rendre grâce" à ces petites failles, à ces défauts dont on peut être fiers, à ce "qui titube" en nous : nos doutes, nos espoirs, nos nostalgies nourrissantes...
Dans un lyrisme maîtrisé, ample - le poème prend son temps, en vers qui coulent, qui embrassent la réalité -, le poète Baglin sait à quoi peut tendre la poésie, à faire de nous lecteurs des ramasseurs de vents (3), des jongleurs de riens, qui s’en amusent, s’en attristent, se déprennent du bonheur-malheur, se ressaisissent, se donnent des jalons, puisque rendre grâce, chez lui, se conjugue à tous les temps de l’hommage : je rends, je rendrai, j’ai rendu...
Je rends grâce en somme à des hommes de craie.
L’averse les efface. Mais qu’ils aient malmené nos drapeaux, même en berne,
saboté nos trains de survie, et je les remercie.
Leurs refus auront peut-être permis d’y voir plus clair, agrandi le chant de quelques mots.
Ils n’auront écrit dans l’histoire aucune page, à peine laissé quelques graffiti,
mais quand même cherché le plus grand langage.
(p.57)
Merci. C’était un bonheur de lecture. »
Revue "Sources" de la Maison de la poésie de Namur Voir ici. )



Je rends grâce au poète en nous qu’une simple vague fascine,
à cette part résiduelle qui nous ressemble encore au bout de nos fatigues et des journées perdues,
à cette part que nous voudrions croire aussi irréductible qu’elle est rebelle aux injonctions des modes,
rétive aux rêves qu’on affrète pour nous perdre et qui nous fait chercher des mots pour tenter dans la foule
d’aller réveiller en chacun le poète qui s’est tu.




On peut bien sûr commander ce livre en librairie

Ou bien auprès des éditions Rhubarbe : 10 rue des Cassoirs. 89000 Auxerre.
Pour commander : commandes@editions-rhubarbe.com

Ou encore chez l’auteur, Michel Baglin, par courriel baglin.michel@wanadoo.fr



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dimanche 27 novembre 2016

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Michel Baglin
« L’Alcool des vents »
Rhubarbe éd.
108 pages. 15 euros
ISBN 2-916597-48-4



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La première édition, au cherche-Midi

On ne ressort pas intact de cette lecture qui nous laisse titubant, inondés de nos propres nostalgies, de nos frayeurs intimes, exaltées comme le ferait un alcool fort.

Philippe Brassart (La Dépêche du Midi)




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