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Christian Da Silva

L’arbre ivre ou la distance abolie

Christian Da Silva était un ami. Un poète, occasionnellement chanteur. Un diseur de poésie à la voix puissante. Un revuiste, créateur et animateur de "Verticales 12". Un homme de conviction et de belle faconde qui nous a quittés en juin 1994. Je reprends ci-dessous un article publié dans "Lieux d’Etre" en 1993. Portrait.



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Christian Da Silva, Gaston Puel, Serge Pey et Michel Baglin dans les années "80"

Une œuvre poétique authentique est toujours difficile d’accès. Parce qu’elle est intime et qu’on en ignore généralement les ressorts secrets ; parce qu’elle est universelle et qu’on est soi-même partie prenante dans le corps à corps qu’elle engage avec la langue. L’œuvre de Christian Da Silva est de celles-là, incommodes parce que fortes et resserrées sur une cohérence sans concession.
Cohérence et cohésion qui permettent l’identification d’une voix et qui font tenir ensemble des éléments disparates par la logique d’une mémoire, mais se manifestent aussi dans un premier temps par un relatif hermétisme. Il faut trouver des entrées, repérer des lignes de force, suivre des chemins. Face au poème, le lecteur est comme en présence d’un être vivant : des ressemblances nourrissent l’intuition, l’altérité déroute, le poème répond aux questions qu’on lui pose et instaure un dialogue.

« La Blanche Promesse de l’os »


De fait, chacun a une approche personnelle, liée à sa propre histoire, pour faire éclore cet univers, mettre le principe de vie qu’il renferme en relation avec le monde. Pour ma part, c’est une sorte de hiatus qui m’a d’abord donné accès à la poésie de Christian. Je l’ai découverte il y a une vingtaine d’années avec « La Blanche Promesse de l’os » dont le titre, déjà, disait la volonté de regarder vie et mort en face. J’y trouvai la formidable énergie d’une parole active, voulant « porter la soif », des images de pleine terre, l’épaisseur sensuelle d’une langue en prise avec l’eau, le sang, le granit, la chair et les os. J’imaginai aussitôt un homme solidement campé sur ses deux jambes, ancré pour ne pas dire planté, dans un terroir. Mais il y avait aussi « le paysage écartelé » et cet aveu : « J’attends racine », le sentiment latent de l’exil, et la prière : « Que l’automne me fasse arbre et je saurai ».
J’ai rencontré Christian quelques années plus tard et reconnu l’homme chaleureux, direct, ne s’embarrassant pas de périphrases pour dire avec conviction ce qu’il a sur le cœur. Un homme entier que sa poésie ne contredit pas, bien sûr, mais dont elle révèle la complexité.
C’est par ces interstices que je suis entré dans sa poésie comme l’eau se glisse dans la faille de la roche pour gagner par capillarité le réseau de ses fractures. J’ai découvert depuis bien d’autres de ses recueils, « L’Octobre seul », « D’Objets sur le papier voyeur », « Au bord insaisi du voyage », « Le Dit de l’arbre », etc. et retrouvé toujours cette poésie vigoureuse, comme ramassée pour le bond. Ma thématique dasilvienne s’est enrichie mais, toujours, il m’a semblé repérer cette contradiction – vitale et peut-être inaugurale – entre une présence au monde fortement revendiquée et un ressourcement constant au déséquilibre qu’engendre le sentiment d’exil. Un sourd exil qui aurait ignoré le traumatisme du départ. Un exil sans exode.

« Fenils de haute marées »


Christian l’aborde de biais dans un entretien avec Jacques Imbert (Texture 17, 1984) où il explicite le titre de « Fenils de haute marées »  : « Le matin, chez moi, à Liversenq, lorsque j’ouvre mes volets, c’est le fenil que je vois en tout premier lieu, dans sa tranquille assurance de granit, de poutres et d’ardoises avec, au-delà, l’heureuse échappée vers la campagne rouergate. Il est pour moi tout le sens de cette terre (...) Il représente cette part terrienne de mes racines que je dois à ma mère... Les marées symbolisent le pays du père, ce Portugal lointain des rivages que je n’ai connus que bien tardivement, alors que depuis ma plus petite enfance mon père, à la veillée, m’abreuvait de récits arrachés à sa propre nostalgie. »
Cette « dualité des racines » renvoie à la figure de l’arbre, et singulièrement de l’érable, dont Dominique Gaignon souligne la primauté (dans le même numéro de Texture) et qui trouve son plus grand développement dans cette suite, le « Dit de l’arbre » : la métamorphose d’un arbre ivre d’horizon en bateau découvreur de nouveaux territoires. Cet arbre planté droit et dont le feuillage est plein de rumeurs d’écume, Da Silva en fait un peu sa propre métaphore. Parce qu’il est une image fidèle et comme lui écartelé des racines et des branches. Un salut contre l’exil et un salut au paysage. Une façon d’être là et d’appeler le vent. Ou cette mer, qu’il sait promise dans tous les chants.
Ainsi se réalise enfin « l’osmose de la sève et du sel », terme d’une quête identitaire qui rapproche la pleine terre et la mer, abolit l’écart entre l’ici et l’ailleurs. Terme qui ne peut s’atteindre cependant qu’au travers d’une fable, d’une métaphore, d’un poème.
Sans doute est-ce pourquoi chez da Silva le langage n’est jamais simple outil, mais bien prise de possession du monde. L’importance de l’hypallage, notée par Dominique Gaignon, témoigne de cette volonté de faire vivre le monde avec force autour de soi, de s’y inscrire, de s’y fondre jusqu’à la « communion » si souvent affirmée avec le paysage.

En quête d’un équilibre


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J-P Metge avec Christian Da Silva et Henri Heurtebise

Il en va de même pour les objets, qui ne sont pas ici comme chez Guillevic enfermés dans leur mutisme. Ils ont « une vie personnelle », mais on n’a pas affaire non plus, comme chez Ponge, à une objectivité des objets. Bien au contraire, s’ils rayonnent, c’est par la mémoire qu’on leur prête : ils vivent avec nous et, là encore, la distance s’annule. « Ils retiennent un peu de moi qui m’échappe et l’intègrent à tout ce passé que j’interroge à travers eux. Là aussi, je puise une reconnaissance, comme dans le paysage. »
Ainsi, dans l’effort continu pour surmonter les contradictions, c’est toujours la distance que Da Silva cherche à abolir. Distance entre ses racines, son attachement aveyronnais et le désir des « plages bleues du grand cahier des îles », entre le goût de savourer l’instant et le refus de nier « la blanche promesse de l’os », entre la sédentarité et le voyage, entre le paysage où se fondre en silence et cette « terreur d’aimer le verbe » qui réintroduit l’écart avec le monde nommé, entre la symbiose et la lucidité. Distance qui provoque et entretient la tension de cette écriture nerveuse en quête d’un équilibre, peut-être cet « équilibre de l’épi dans la mesure des soleils ». Équilibre qui se tient au bout de l’écriture :

« Allons écrire à même l’étagère
ces poèmes sans bibelots. (...)
Entre nos mains imparfaites
et les proverbes malades,
eux seuls, trouveront l’épilogue. »

Michel Baglin Lieux d’être n° 15. 1993



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jeudi 29 juin 2017, par Michel Baglin

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Christian Da Silva

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Photo Evelyne Cabrit

Christian Da Silva est né à Decazeville dans l’Aveyron en 1937 et a vécu au cœur du Rouergue, en une vieille demeure avec les arbres, la terre, l’eau, l’herbe, les pierres… Il est décédé le 26 juin 1994, à l’âge de 57 ans.
Instituteur, il fut un promoteur de l’introduction de la poésie contemporaine dans le milieu scolaire.
Poète, il publia ses premiers poèmes en 1968 aux éditions Encres vives avec « Cendres sera mon aube ». Il fit ensuite paraître une quinzaine de recueils ou plaquettes et obtint le prix Malrieu en 1990.
Il a dit et chanté la poésie un peu partout et a fondé la revue Verticales 12 qu’il a animée plus de dix ans. Il inventa et défendit une notion qu’il nomma le « poétisme », soit « une manière de vivre la poésie dans le quotidien ».

Je lui avais consacré le numéro 17 de Texture au printemps 1984.



Bibliographie

« Cendres sera mon aube » Encres vives, 1968
« Et pour toute semence », Verticales 12, 1970
« Au regard des pierres », Encres vives, 1971
« Fêlure du jour », Millas-Martin, 1972.
« Sang et racines », Verticales 12, 1973.
« La blanche promesse de l’os », Le Dé bleu, 1975.
« Langage à deux mains sur la glaise », L’Arbre, 1975.
« D’un autre exil », Rougerie, 1977.
« L’octobre seul », Saint-Germain, 1978.
« D’objets sur le papier voyeur », Multiples, 1980.

« Fenils de hautes marées », Verticales 12, 1982.
« Au bord insaisi du voyage », Tribu, 1984.
« Dit de l’arbre », La Grisière, 1987.

« Pour que le soir te prenne par la main », Cheyne, 1989.
« Hivernale patience », Sud, 1990. Prix Jean Malrieu.

« C’est peut-être cela le cercle », L’arbre à paroles, 1993.



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