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François de Cornière

L’art de l’arrêt sur image

Luc Bérimont parlait d’une poésie « d’une grande cruauté, parce que lucide ». François de Cornière, en effet, ne hausse jamais le ton, ni ne force la voix. Sa matière est le quotidien le mieux partagé. Sa manière, plutôt impressionniste. Et c’est l’air de rien, à petits coups de notations justes et d’arrêts sur image, qu’il nous livre un monde, un « présent plein de mémoire et d’images vivantes ». Et, surtout, qu’il nous communique le vertige de tout vivant devant l’insondable profondeur du temps.

« Tu crois que ça va durer ? » demande un poème, dès son intitulé. Impossible de s’y tromper, c’est bien là un titre à la François de Cornière : il interpelle, renvoie au quotidien le mieux partagé, parle un peu de bonheur et beaucoup de fragilité.
Cette petite musique propre au poète de Caen, à l’infatigable animateur des « Rencontres pour lire », on la retrouve dans tous ses livres. Voilà dix ans qu’il ne publiait plus. Mais le Castor Astral vient d’éditer un beau recueil anthologique, reprenant des poèmes des années 1980 jusqu’à 2010, puisqu’il se clôt sur des inédits (lire le compte rendu de Georges Cathalo). C’est avec plaisir et émotion qu’on peut donc s’offrir ce survol de plus de trente ans d’écriture – ou pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore, de s’offrir une découverte d’une des voix les plus attachantes de la poésie contemporaine.

Les menus faits divers de nos vies

Pour ma part, j’ai été conquis dés ma découverte de ses premiers recueils. Au point que j’ai voulu consacrer le premier volume de la collection poésie-portrait (que je lançai en 1984 avec les amis éditeurs de l’Atelier du Gué, et qui ne compta hélas qu’un volume !) à l’auteur de « Tout doit disparaître » . Je choisis des textes, recueillis un entretien et surtout me mis en quête de témoignages : ils affluèrent sans peine car nombreux furent ceux qui voulaient dire tout le bien qu’ils pensaient de François, d’Andrée Chédid à Rousselot, de Mounin à Norge, de Guillevic à Bérimont, et encore bien d’autres comme Patrice Delbourg, Louis Dubost, Autin-Grenier, J-C. Martin, J-P. Lesieur, etc. Dire aussi combien ils appréciaient cet air frais qu’il apportait dans une poésie confinée alors dans le formalisme.
Les poèmes de François de Cornière, pleins de la respiration des gestes simples quand « il fait beau jusque dans les bruits », font comme un silence en nous. Ce silence est celui de l’écoute, quand on prend le temps d’accueillir avec bienveillance ce qui advient, les menus faits divers de nos vies ordinaires.
Mais c’est aussi celui d’une forme de recueillement sous la menace du temps, quand tout se perçoit comme déjà lointain, enfui, perdu.

« Mon poème arrêté
une image de vous
et vos rires vos rires
dans l’été
qui s’envolent. »


L’émotion se vit au présent, mais prend toute sa force, chez François de Cornière, avec le recul. Question de regard. L’instant est lumineux, certes, comme le sont, dans un film de Sautet, les scènes de fête dont une vitre nous sépare : les gens se parlent mais on ne les entend pas, leurs paroles et leurs sourires sont d’emblée perçus comme à travers une infinie distance, celle de la mémoire, celle du temps. Et François de Cornière est bien ce poète qui, sans user vraiment de la nostalgie, ni d’ailleurs du flash back, sait le mieux rendre le temps palpable en conférant à chaque moment vécu à la fois toute sa force et toute sa ténuité.
Lui qui parle de « poèmes mal cadrés toujours tournés vers l’intérieur » témoigne au contraire d’un art du cadrage accompli, travaille tout en finesse ses « arrêts sur image » en des scènes frémissantes de vie, confectionne des albums personnels où c’est le monde qui s’invite, puise dans son vivier intime des images qui sont finalement les nôtres. Contemporain toujours parce que toujours proche, il conjugue nos émotions et nos gestes au présent. Un présent requalifié, déjà perdu mais reconquis par l’écriture.

« Tout doit disparaître »


Les lecteurs ne s’y sont pas trompé, ni les critiques qui ont très vite salué et distingué un poète de cette nouvelle génération qui se souciait peu du formalisme et des modes, leur préférant les références au quotidien le mieux partagé.
Oui, l’art de François de Cornière est celui de l’image et de la formule qu’on interroge, qu’on creuse pour en découvrir tous les sens, les échos : « Objets trouvés », « Retour à l’envoyeur », « Tout doit disparaître » sont quelques uns des titres de ses recueils qui laissent entrevoir son souci de rendre aux paroles du quotidien leur impact et, peut-être, une sourde métaphysique qui les habite.
Les poèmes, dit-il, sont des « co-incidences » entre le dedans et le dehors, entendez entre le spectacle du monde et ce qu’il éveille en nous, « dans le présent plein de mémoire et d’images vivantes ».
De fait, la poésie de François de Cornière est toujours éminemment lisible : mais ce qu’elle remue en nous est poignant et en même temps obscur parce que le plus souvent informulé. Les instants dont il nous parle dans ses recueils, avec la force de la justesse, il en fut l’acteur, mais il en est devenu le spectateur. Comme si toujours écrire un poème consistait à re-voir les scènes, à reprendre les gestes de l’existence. Comme si la présence au monde ne parvenait jamais à être totale, comme si le sens plein se dérobait infiniment et que la poésie ne servait qu’à en dire, précisément, la nostalgie.
« François de Cornière est contemporain comme rarement poète l’est aujourd’hui. Ses poèmes sont autant de faits-divers, de cartes postales, d’instantanés figés dans notre course contre la mort », a écrit Louis Dubost. Et il est vrai, chacun de ces poèmes couvre une cicatrice, celle que laisse les faits et gestes où la vie se dévoile dans sa fragilité.

Michel Baglin



De quelques recueils

« Objets trouvés »

Le Pavé éd.

Les objets trouvés sont, d’abord, des objets perdus. Il en va de même des images que « trouvent » les poètes : elles sont celles que nous avons perdues à force d’oubli, de distraction, de prosaïsme. Le poète les ressuscite en réactualisant, du même coup, l’émotion à laquelle elles demeuraient attachées : il nous renvoie à notre propre intimité avec le monde. Ainsi, de Cornière s’attarde-t-il à des détails, des notations croquées sur l’instant, une plage de Normandie hors saison, un pêcheur qui remise son attirail, jette à l’eau les vers qui lui restaient « dans une petite boîte en bois » et les regards s’enfoncer, quelques éléments d’un paysage entrevu aux vitres des trains, « une publicité pour Mercedès peinte sur un mur de briques, un hippodrome le matin et les trotteurs à l’entraînement » ou bien « un pavillon de banlieue avec une canadienne montée dans le jardin ».
Des « riens » qui sont tout à fait, tout ce qu’on n’énonce pas, qui ne mérite ni une ligne dans les journaux ni un commentaire au bistrot du coin, mais qui constitue pourtant notre ordinaire, la trame de nos existences. Qui d’autre que les poètes leur redonnera droit de cité ? Heureusement, il en est, tel de Cornière, dont la lecture nous réapprend à habiter, avec un, peu plus de lucidité, un peu plus de sensibilité, un quotidien auquel ils restituent du poids et de la profondeur. Parce que ses images sont des coïncidences entre le « dehors » (les faits et gestes du monde) et le « dedans » (leurs résonances intérieures), parce qu’elle a recours à une mémoire « sensuelle », sa poésie redécouvre l’instant, elle réinvente une pesanteur qui nous réinscrit dans les dimensions fécondes et peut-être fraternelles d’« ici bas ».
(article paru dans La Dépêche,18 déc 1983)

« En principe » (l’Échoppe)


Provoquer notre complicité par de courts textes en prose où la poésie se niche dans la justesse des notations, telle est la démarche de François de Cornière avec son recueil « En principe » . Un jardinet, le range¬ment des livres dans sa bibliothèque, une cuisine comme le cœur chaud d’une maison, un paysage à la fenêtre, les bagages de vacances, le sens du vent, les chemins petits et grands (« aller vite sur une route, c’est oublier d’y être »), une partie de pêche ou quelques bruits de la rue sont autant de prétextes saisis par l’auteur pour se laisser dériver dans une réflexion rêveuse ponctuée de clins d’œil. On pense à Hardellet. La même émotion, à chaque ligne, sourd de tant de vérité simple, souriante ou mélancolique : le merveilleux du quotidien, à l’écoute des « choses de la vie » si évidentes qu’on oublie parfois de les goûter. Pas de Cornière, qui nous les mitonne comme peu d’écrivains aujourd’hui prennent encore le temps et le plaisir de le faire. (72 pages, éd. de l’Échoppe, 30, rue Léopold. Bellan 75002 Paris).

« Des Cailloux qui flottent » (Le Dé bleu)


« Des Cailloux qui flottent » , reprend des "suites" de courts poèmes éditées ici et là, souvent en revues et aussi au Dé bleu, qui a fêté avec cette publication ses 20 ans d’existence avec un des ses premiers auteurs. De « L’Eté à jour » à la suite qui donne son titre à l’ouvrage, la manière si caractéristique de F. de Cornière de nourrir ses images du quotidien se dessine et s’affermit. Très vite se reconnaît un style où chaque scène de vie, saisie dans le tremblement de la fragilité et du présent précaire, se teinte déjà des couleurs sépia d’un bonheur enfui.

« La Terre ronde » (Atelier du Gué)


Avec « La Terre ronde » , l’auteur propose une approche, en prose cette fois, d’une maison de vacances en Ardèche, chargée de souvenirs familiaux, d’histoires et de récits de vies mêlées et surtout et encore d’images d’une grande richesse affective. Un monde en soi, une terre à la rondeur de fruit ou de saison pleine, coin retiré mais où chacun reconnaîtra sans mal ses patries intimes, devant un paysage de neige ou sous une pluie d’été. Une façon impressionniste de célébrer le réel : « Sous la tonnelle, nous sortons des tréteaux et des panneaux de bois, des chaises. Le sol est inégal. Pour que tout tienne droit, on ramasse une pierre, un bout de bois ou un morceau de tuile ; et l’on pose, sous un pied, l’équilibre des jours. » (Atelier du gué éd. 11300 Villelongue d’Aude. 126 p.)
Chez le même éditeur, de Cornière publie « Caen, des pages, des pas » , une promenade littéraire dans sa ville natale, en forme de cahiers de notes et croquis, agrémentés de souvenirs et de citations. (150 p.)

- « La Surface de réparation » (Le Castor astral)


Grand amateur de foot, François de Cornière avait déjà, une dizaine d’années plus tôt, mis en présence sur le même terrain écriture et ballon rond avec ses Talonnades . Il a remis en jeu avec cette « Surface de réparation » , recueil de textes courts qui en compte autant qu’un match compte de minutes : 90. Proses, certes, mais poétiques, tant de Cornière vise juste pour envoyer ses images au fond de filets maillés de cordes sensibles.
Des bruits du stade avant le coup d’envoi aux prolongations, du lever de rideau au retour en passant par la mi-temps et la buvette, les évocations sont ici, comme toujours avec ce poète, manière de rejouer sous les couleurs de l’enfance et de fouler les pelouses d’un paradis perdu. Il s’agit donc du football « comme attente, silence, joie lourde d’angoisse, repli intérieur », écrit Georges Londeix, qui préface le livre.
D’un football vécu côté cœur et coulisses, du côté des émotions ténues mais durables. Ce qu’il reste, avec le recul : des rumeurs et des odeurs, des personnages semblables au gardien du stade, la voix du speaker, des pincées d’humour, d’enthousiasmes et d’étonnements. Tant il est vrai qu’au bout du compte, comme le note encore Georges Londeix, « au foot comme en toute chose, ce qui aura compté, c’est ce qu’on n’a pas compris ». (112 p.)

Michel Baglin



Lire aussi :

François de Cornière : L’art de l’arrêt sur image (portrait)

« Nageur du petit matin »

« Ces moments-là »

Décharge n° 161 ou Hommage à Sophie & François

Hommage à Pierre Autin-Grenier par F. de Cornière



lundi 7 juin 2010, par Michel Baglin

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François de Cornière

François de Cornière est né en 1950. Il vit à Caen où il a été l’homme-orchestre, pendant 30 ans, des très réputées « Rencontres pour Lire », qu’il vient d’arrêter.
En 20 ans, il s’est affirmé comme l’un des poètes majeurs des années 90. Il a publié une vingtaine d’ouvrages, tant en prose qu’en poésie.
Il a reçu divers prix : Prix R.T.L.-Poésie 1, Georges Limbour et Prix Apollinaire.



Bibliographie

Passages (P.J.Oswald éd., 1973)
Endéchaînement (B.M. de Caen éd., 1974)
L’été à jour (Le Dé Bleu éd., 1976), 1° éd. – (Le Dé Bleu éd., 1977), 2° éd.
A même les mots (P.J. Oswald éd., 1976)
Le temps respire (Orphée éd., 1976)
Souvent la nuit (Auto-édité, 1976)
Dedans dehors (Le Dé Bleu éd., 1978)
Ici aussi (La Corde raide éd., 1980)
C’est à cause du titre (L.O. Four éd., 1981), 1° éd. – (L.O.Four éd., 1984), 2° éd.
Retour à l’envoyeur (Le Pavé éd., 1980)
Objets trouvés (Le Pavé éd., 1981), 1° éd. – (Le Pavé éd., 1984), 2° éd.
Tout doit disparaître (Le Dé Bleu éd., 1984), 1° éd. – (Le Dé Bleu éd., 1985), 2° éd. – (Les écrits des Forges éd., 1987), 3° éd. – (Les Ecrits des Forges éd., 1993), 4° éd.
Pour un peu (Le Dé Bleu éd., 1984)
Les découvertes (Le Pré de l’âge éd., 1984)
Talonnades (Le Castor astral et L’Atelier de l’agneau coéds., 1986)
PK213 (Le Pré de l’âge éd., 1986)
L’écluse (L’Echoppe éd., 1987)
Mais où sont ces photos ? (Le Castor astral éd., 1987)
J’ai beau marcher (L’Echoppe éd., 1988)
En un éclair (Le Pré de l’âge éd., 1988)
Boulevard de l’océan (Seghers éd., 1990)
Tout cela (Le Dé Bleu, Les Ecrits des Forges et L’Arbre à Paroles coéds. ? 1992)
En principe (L’Echoppe éd., 1992)
L’esprit de la lettre (Le Pré de l’âge éd., 1993)
Etre mieux sans un bruit (Fario éd., 1993)
Entre nous (L’Osier blanc éd., 1993)
Des cailloux qui flottent (Le Dé Bleu et Les Ecrits des Forges coéds., 1994)
Caen, des pages, des pas (L’Atelier du gué éd., 1994)
La terre ronde (L’Atelier du gué et Le Brouillon de culture coéds., 1994)
Longtemps après la soif (En Forêt éd., 1995)
Partir pour de bon (H.B. éd., 1996)
La surface de réparation (Le Castor astral éd., 1997)
C’était quand (Le Dé Bleu éd., 1999)
« Ces moments-là » (Castor Astral)











Poésie/portrait

Pour mieux connaître François de Cornière, le lecteur pourra se référer à l’ouvrage que je lui ai consacré à L’Atelier du Gué, et toujours disponible. De nombreux poètes et critiques s’y succèdent pour évoquer l’écrivain et l’ami. Une présentation et un portrait photo-bio-bibliographique complètent un abondant choix de textes, tandis qu’un long entretien permet d’approcher F. de Cornière dans sa vie, ses préoccupations et ses techniques d’écriture.

(Atelier du Gué 11300 Villelongue d’Aude. 10 euros.ISBN 2-902333-050)

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