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Guénane

L’autobiographie dans l’œuvre

Une étude de Lucien Wasselin

L’œuvre de Guénane comporte une large part d’autobiographie. Lucien Wasselin la décrypte dans cet article qui inaugure en quelque sorte le dossier que Texture consacre à cette auteure.



« Nul ne guérit de son enfance », c’est le titre d’une chanson de Jean Ferrat, les jeunes générations habituées aux sonorités anglo-saxonnes ne comprendront pas cette référence ! Ou plutôt, l’enfance rattrape toujours ceux qui se mêlent d’écrire des livres. Guénane m’envoie « Un fleuve en fer forgé » en juin 2015 (soit 13 ans après sa parution (1) après avoir entendu une émission de radio où, répondant à l’animateur, j’évoquai rapidement mon enfance (2).
Ce livre est un long poème où l’élément autobiographique est utilisé et transfiguré, le récit métaphorique d’une enfance passée au bord d’un fleuve breton et marquée par la présence d’une usine sidérurgique. Les éléments matériels sont nombreux : les fours-Martin, la Mercury bleu nuit de l’ingénieur, les laminoirs, les gueulards, les Forges, le pont de fer, la fonte émaillée… Un quatrain décrit même l’ensemble des installations : « Décor métallique / vacarme sidérurgique / les Forges volcaniques crachent / par cheminées multiples ». Mais rien n’est désigné par un nom propre : Forges, Fleuve, Enfant commencent par une majuscule. Comme s’il était nécessaire de procéder ainsi pour accéder à l’universel. Il faut faire appel à la biographie de Guénane pour comprendre que ces poèmes lui ont été inspirés par son enfance.
Guénane est née en 1943 à Pontivy où s’était réfugiée sa famille ayant quitté Lorient bombardée par les Alliés. Mais elle passa son enfance sur les rives du Blavet qui se jette dans l’océan à Lorient par un estuaire. Elle ne repeint pas les lieux du passé, elle utilise des mots pour décrire ce passé en traquant ce qu’il y a de plus profondément caché en elle. Les Forges du livre sont celles d’Hennebont créées en 1860 et disparues en 1966. Elles furent fondées par les frères Trottier pour diverses raisons (situation, développement de la conserverie de poisson, main d’œuvre rurale, abondante et bon marché…) sur un terrain leur appartenant. Rien de philanthropique là-dedans ! Quelques grèves très dures jalonnèrent l’existence de cette usine (1903, 1906, 1936, pour ne citer que les plus importantes). C’est un décret gouvernemental de mai 1966 qui signera la mise à mort des Forges (3).
Les poèmes de Guénane ne passent pas sous silence les luttes ouvrières : « Troupe des humiliés / remâchant des chants / de luttes obscures. / L’Internationale des énigmes / assaille les damnés de la Vallée / la grève s’agrippe aux grilles / les étendards de la dignité se redressent. » C’est tout le poème qu’il faudrait citer (page 45). Mais le quotidien des travailleurs n’est pas oublié : l’alcoolisme (« Vallée avinée / où l’Enfant crut / l’alcoolisme microbe / ou épidémie » ou encore « Les Forges / toujours donnent soif / les hommes / titubent du fond de leur misère / les cheminées / propulsent leurs essaims sombres »), le mode de vie (« Masques rouges / masques meurtris / casernes camps abris / cabanes coaltarées / monde de clapiers / de peaux de lapins qui pendent / de bouteilles vides grelottant / dans des casiers / misères colères / crassiers / linge blanc / avili de suie »), les conditions de travail (« Nains passés aux laminoirs / la troupe des bleus de chauffe / se mesure / aux ponts roulants aux gueulards »), le rôle de l’Église officielle (« Se soumettre à la comédie / de l’église abusive / à l’affut sur la colline »), la non-reconnaissance de la dignité des travailleurs et la cessation autoritaire d’activité avec la transformation du site en zone de plaisance…
Je me souviens encore de cet ancien métallo (d’une autre région, d’une autre époque) qui parlait de la fierté qu’il avait à fabriquer de la fonte ou de l’acier, à travailler le métal… Quand les hommes prendront-ils leur avenir en main, quand cesseront-ils de faire confiance aux beaux-parleurs de la politique qui ne savent que défendre les intérêts des maîtres de forge et autres capitaines d’industrie ? Le paradoxe est de les voir répéter les mêmes erreurs pour finir de la même façon… Oui, quand cesseront-ils d’être les esclaves consentants en même temps que les victimes expiatoires de la déesse production/consommation ? Mais pourquoi ai-je été sensible à ce livre ?

°°°°°

Il me faut ici citer Aragon qui, dans « La Semaine sainte » écrivait : « Mon Dieu, je vais une fois de plus faire ce qu’il ne faut pas, mais comment y résister ? Je sais que l’auteur ne doit point intervenir, et moins encore l’anachronisme de sa propre vie, qu’y faire ? la tentation est trop forte » (4). Et Aragon, dans ce chapitre (La Nuit des Arbrisseaux) de son roman (qui se déroule en 1814-1815), de se lancer dans l’évocation d’un souvenir personnel, celui d’une grève de mineurs en 1919 près de Sarrebruck alors qu’il faisait partie des troupes d’occupation de l’Allemagne fraîchement défaite. Peut-on rêver plus bel anachronisme que celui-ci ?
Je vais donc faire ce qu’il ne faut point, à l’exemple d’Aragon. J’ai aimé « Un fleuve en fer forgé » parce qu’il me rappelle mon enfance qui ne s’est pas déroulée en Bretagne mais dans le Nord de la France, entre Boulogne-sur-Mer et Calais plus précisément. J’ai eu la chance de naître et de vivre jusqu’à mon adolescence à Rinxent, localité dans laquelle la sidérurgie était présente contrairement à ce que l’on pourrait penser. Une usine métallurgique (fabriquant de la fonte et de l’acier) y fut créée en 1838 par Léon Pinart, le père d’Alphonse Pinart, l’ethnologue qui fit don de sa collection de masques inuits au musée de Boulogne-sur-Mer… La société suivit le même cheminement que les Forges d’Hennebont : elle passa sous contrôle de diverses sociétés au cours des années avant de disparaître en novembre 1994… Mais les bâtiments furent bombardés par les Alliés durant la seconde guerre mondiale. Je me souviens d’un jour où mon père racontant ce bombardement, je ne pus m’empêcher de dire que ça devait être beau, citant Apollinaire « Dieu que la guerre est jolie »… Ce qui me valut une volée de bois vert symbolique ! Il en reste un poème, écrit il y a quelques années, dans un recueil toujours inédit et là encore je ne peux résister à la tentation d’en citer quelques vers :

« et je me souviens de mon père
un soir à la table dans la cuisine
évoquant le bombardement de l’usine voisine
pendant la guerre la dernière alors
(et maintenant)

et le vacarme des explosions
et le feu dans la nuit

qui me firent dire
dans l’insouciance et la bêtise de la jeunesse
pensant sans doute aux Poèmes à Lou
que ce devait être beau

je ne dirai pas la colère ni la souffrance
de mon père qui ne pensait alors
non pas à protéger le tas de chair
vagissant que je n’étais pas
encore dans la nuit du moment
mais qu’à la mort venue du ciel

j’en veux aujourd’hui à Guillaume Apollinaire
de son vers Ah Dieu que la guerre est jolie
je pensais alors à cet obus d’un Poème à Lou
semblable aux mimosas en fleur

la honte me monte encor au front
quand je me souviens
et je m’en veux de ces mots
aujourd’hui que j’ai rejoint mon père
dans l’horreur du monde
et que je ne peux partager
avec lui la pensée comme le pain »

Quelques années plus tard, à l’issue de mes études, je fus nommé dans le bassin minier, près de Lens et je découvris alors de visu une autre aristocratie ouvrière en même temps qu’un autre enfer industriel. Je découvris successivement les accidents au fond, les morts, les grandes catastrophes minières (celle de Liévin entre autres), la solidarité et les luttes, le tribunal populaire présidé par Jean-Paul Sartre, la silicose et les coups de grisou, la fermeture progressive des puits de mine jusqu’à l’extraction de la dernière gaillette en 1990 à Oignies, la course au rendement, le développement du chômage de masse… Les mêmes qui, hier, faisaient suer le burnous, exploitaient sans vergogne les mineurs, pleurèrent subitement et hypocritement sur l’horreur de ce travail pour mieux justifier la fin de l’extraction charbonnière. En même temps, les mineurs ravalaient leurs larmes et cultivaient la fierté du travail bien fait, la dignité de classe et la nostalgie… Certains se gausseront de ces mots qui ne sont pas que des mots.

Comment alors ne pas être sensible aux « dentelles de la mort » dont parle Guénane et à sa « poésie hauturière [dont] les lignes remontent des profondeurs »  ?

°°°°°

Mais il y a mieux et plus : cette utilisation des éléments autobiographiques dans toute l’œuvre. Il suffit de (re)lire les notes qui constituent ce dossier pour s’en convaincre. Guénane, aussi bien dans ses poèmes que dans ses romans, emprunte à sa biographie, il en est de même dans un livre inclassable comme « En rade 3 », composé de « brèves de cale » qui rapportent une part de sa vie dans la baie de Lorient.
Lorient traverse une partie de la poésie de Guénane. « La ville secrète » est le livre du manque et de la naissance. Cette ville est celle que la famille devra quitter, d’où la naissance de Guénane à Pontivy. « Un rendez-vous avec la dune » est un retour à l’enfance avec une extrême pudeur. Il n’est pas jusqu’aux voyages fait par Guénane (?) qu’on retrouve dans ses plaquettes ( « Venise ruse » et « L’approche de Minorque » ).
Quant aux romans, ils exploitent, en partie la même veine. « La guerre secrète » est une autobiographie déguisée, que hante la destruction de Lorient par les 4000 tonnes de bombes alliées déversées en janvier 1943 sur la ville. « Dans la gorge du diable » , où se mêlent réalité et fiction, rappelle ces mots d’Aragon : « L’art du roman, c’est de savoir mentir ». Enfin, « Demain 17 heures Copacabana » emprunte quelques traits à la vie de Guénane.
Ces quelques bribes, trop brèves, (mais il s’agit de ne pas répéter les notes de lecture) ne sont là que pour inviter le lecteur à se plonger dans les œuvres de Guénane…

Sans doute serait-il vain de vouloir repérer précisément la part autobiographique dans les écrits de Guénane. Elle existe mais parfois le doute subsiste car elle a l’art de brouiller les pistes. Mais l’important réside dans son talent de transcender le réel pour atteindre l’universel. Un bel exemple en est donné dans « Un fleuve en fer forgé » où le Fleuve, les Forges et l’Enfant (comme elle écrit) restent dans l’anonymat. Ce qui permet la rencontre du lecteur et de l’auteur.

Lucien Wasselin



Notes.

1. Rougerie éditeur, 2002.
2. Il s’agit de l’émission « La Route inconnue » animée par Christophe Jubien sur Radio Grand-Ciel…
3. Informations relevées sur Wikipédia.
4. Aragon, La Semaine sainte (in Œuvres romanesques complètes), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2008, tome IV, page 964.



mardi 4 août 2015, par Lucien Wasselin

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Guénane

Guénane, poète, nouvelliste et romancière, est née à Pontivy, au cœur de la Bretagne, et vit en rade de Lorient. Après des études de lettres à Rennes où elle a enseigné, elle a vécu en Amérique du Sud.
Guénane a publié quatorze recueils aux éditions Rougerie ; de « Résurgences », 1969, à « Un Rendez-vous avec la dune », 2014.
Parallèlement, en poésie, depuis 1999, elle a publié quatorze livrets chez La Porte, principalement sur les îles du Ponant dont huit sur l’île de Groix, mais aussi « Venise ruse », 2012, « L’Approche de Minorque », 2014 et collaboré à des livres d’artiste.
En prose, elle a publié des nouvelles, des récits, des romans : les quatre derniers, Le « Mot de la fin », 2010, « La Guerre secrète », 2011, « Dans la gorge du diable », 2013, « Demain 17 H Copacabana », 2014, sont parus aux éditions Apogée.

Pour découvrir l’intégralité des publications voir sa fiche wikipedia et son site.




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