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Pierre Dhainaut

« L’autre nom du vent »

« La poésie est l’épiphanie de ce monde où nous éprouvons le vent plus rugueux, plus allègre dans les forêts comme sur les falaises », écrit Pierre Dhainaut en commentaire au titre de son nouveau recueil « L’autre nom du vent » qui correspond, selon lui, au mot poésie.



La poésie de Pierre Dhainaut, paradoxalement, est facile à lire mais elle résiste à la lecture. C’est que les entrées du poète sont multiples et s’articulent d’une manière sensible et résolument non conceptuelle. D’où cet univers dans lequel le lecteur a toujours l’impression d’entrer par effraction, quand il y parvient. La poésie ? Ce moment de grâce où les mots s’accordent au monde et aux sentiments ? Quitte à ce que, plus tard, l’expression semble insuffisante ou rétrécie. Le poème serait toujours à reprendre.

Mais voilà que je commence par la fin. Car, comme il en a l’habitude depuis plusieurs livres, Pierre Dhainaut fait suivre ses poèmes d’une série de notes sur l’écriture poétique ; non qu’il assène des vérités bien senties, mais il s’interroge et amène le lecteur à réfléchir. Relevons ces mots : « Risquons-nous à nommer poésie le désir qui a voulu s’incarner dans une forme, il ne s’incarne que le temps de se recréer. Mais il n’existe pas plus d’art d’aimer que d’écrire. » Voilà qui est dit mais qui ne l’empêche pas d’ajouter : « Malheureuse, une société qui croit pouvoir dénier la mort, aussi malheureuse celle qui croit pouvoir se priver de la poésie. » Voilà qui nous renvoie au début de « L’autre nom du vent » qui reprend une suite publiée en 2012 sous la forme d’un livre d’artistes avec le titre « Même la nuit, surtout la nuit » accompagnée de gravures originales de Marie Alloy. Suite ici intitulée « La mort une fois dite », consacrée à la disparition du père. La nuit, la mort, la chambre, le poème, l’enfance sont les thèmes de prédilection de Pierre Dhainaut auxquels il faut ajouter le souffle, le vent, la mer, la plage…

Les années passant, les morts qui nous ont quittés nous manquent de plus en plus. Quelque chose comme leur présence s’impose et c’est ce qu’explore Pierre Dhainaut, cette présence qui nous renvoie à un autre temps, celui de l’enfance. Mais les choses ne sont pas si simples ; la nuit, la raison sommeille et les mots viennent qui interrogent le poète, des mots qui peuvent devenir poème : « Jamais un poème n’a su d’où vient la force qui l’ébranle, / du tréfonds, du dehors, aussi véhéments l’un et l’autre, / au moins sait-il qu’il ne doit pas douter, / que vibre en lui, que s’ouvre leur parole. » Dans la section intitulée « Éclaircissement du sujet », les choses sont dites clairement ; le sujet, c’est la mort qui attend son heure et la liste des amis disparus revient sans cesse au cœur de la nuit hanter le poète. Le dialogue avec les morts se fait imperceptible. Devant la mort, les certitudes s’effacent et le poème devient comme un viatique.

Mais il n’y a nulle complaisance morbide, nul romantisme de pacotille dans cette évocation de la mort car reste une certitude incertaine ou tremblée : c’est que l’esprit libre de l’enfance […] « persiste malgré nous et nous déborde ». L’enfance, qui se mêle inextricablement à la mort dans ce recueil. L’ enfant qui joue sur la plage mais qui « ne sait ni lire ni écrire » : il est révélation de la liberté et de l’acceptation du monde naturel, car il ne sert à rien de se révolter contre la nature, la houle et le vent achèvent en cet instant ce que nous faisons et c’est une belle leçon (?) d’humilité. Mais cette contemplation est l’occasion de prendre conscience de ce qui sépare l’adulte de l’enfant et, pour le poète, de découvrir le poids des ans : « Depuis combien d’années n’as-tu frémi de la vue, / de tout l’être, avec la neige ?… » Même le poète devient incapable de dire cette évolution car le poème ne s’appuie que sur des souvenirs : « Une phrase après l’autre, / tu as froid, le remords augmente, la neige des fables, / tu n’as réussi qu’à la changer en boue. » L’enfant reste l’alpha et l’oméga de cette poésie, il suffit de lire attentivement ces vers : « Aux enfants nous n’avons pas dû apprendre / les chants qui conjurent les pleurs : notre promesse / de les entendre où qu’ils soient, sans répit, / est-il trop tard pour la tenir ? Au creux de la poitrine, / plus qu’un écho, un souffle nous impose / de l’incarner ou l’éclairer, de distancer la mort. »

La grandeur, la seule grandeur de l’homme est d’être un maillon de la chaîne humaine ; c’est ce qui permet de "supporter" la mort des anciens. « Grandir est sans limite » disait Paul Éluard. Pierre Dhainaut écrit : « Par elle [l’écoute] s’instaure un échange : les mots qui nous mettent en branle, en leur obéissant, nous les accroissons, et ils nous accroissent, la langue alors est la langue commune ». Écho qui relève du hasard objectif ? En tout cas, le poème redevient possible ; et c’est l’espoir qui triomphe.

Lucien Wasselin.
(Pierre Dhainaut, « L’autre nom du vent ». Éditions L’Herbe qui tremble, 88 pages, 14 €. L’ouvrage peut être commandé chez l’éditeur : 25 rue Pradier 75019 Paris. Voir sur le site : www.lherbequitremble.fr)



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jeudi 3 juillet 2014, par Lucien Wasselin

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Pierre Dhainaut

Pierre Dhainaut est né à Lille le 13 octobre 1935. Ce fils d’instituteur passe son enfance et son adolescence dans la ville ouvrière d’Armentières. Il s’installera quelques années plus tard (1957) à Dunkerque où il a enseigné et où il vit toujours.
D’abord proche des surréalistes (il a connu Breton et d’autres), il rencontre Jean Malrieu dans les années soixante et son influence sera déterminante sur son œuvre, qui s’ouvre en 1969 avec « Le Poème commencé » .
En 1971, il fait également la connaissance de Bernard Noël (il consacrera des études à ces deux poètes, ainsi qu’à Octavio Paz et Jean-Claude Renard).
Si le poète est discret, son œuvre est abondante, riche de plus de trente ouvrages publiés depuis 40 ans.
Il a reçu en 2009 le Prix de littérature francophone Jean Arp pour l’ensemble de son œuvre.



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