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Max Alhau :

« L’état de grâce »

Entre proche et lointain

Max Alhau publie « L’état de grâce », son cinquième recueil de nouvelles. Mais avec plus d’une vingtaine de recueils de poésie édités, cet auteur est d’abord un poète qui interroge notre présence au monde et notre rapport aux paysages.

Dans un royaume imaginaire, un condamné à mort se voit épargné par le tyran qui gouverne, puis rentre en grâce, connaît bientôt son heure de gloire et redevient un jour un réprouvé sans avoir jamais reçu la moindre explication... Fait du prince ? Sans doute, mais surtout immersion dans un univers kafkaïen qui donne le ton des huit nouvelles du recueil de Max Alhau qui vient de paraître au Petit Pavé éd.. Avec « Retour », le drame renvoie à un jeu de miroirs tandis que dans « Une photo », c’est le temps qui brouille les cartes. D’usurpations d’identité en hallucinations, de dédoublements en disparitions, des personnages se reconnaissent dans un tableau de musée, d’autres n’arrivent jamais à leur rendez-vous, les passagers d’un avion s’évaporent mystérieusement après un atterrissage forcé...

On l’aura compris, avec ce recueil, « L’état de grâce », le lecteur évolue dans le fantastique, même lorsque la trivialité du quotidien semble vouloir nous réinscrire dans un ordinaire insignifiant. Ce monde est un univers de perdition, comme le découvre le héros de « Métro », nouvelle mettant en scène un homme qui s’égare dans les souterrains et finit par comprendre qu’il s’est progressivement mais irrémédiablement séparé des autres. L’insolite qui, dans chacune de ces histoires, vient dérégler la mécanique du réel n’est là que pour bousculer les logiques rassurantes, mettre en scène des êtres en train de perdre pied et nous rappeler du même coup à l’ordre du tragique.

« Une ville soudain désertée »

Cette tonalité était déjà celle d’autres nouvelles ; par exemple le recueil « Une ville soudain désertée » paru en 2004 à Editinter, dont la première histoire, qui donne son titre au livre, se lisait à la fois sur le mode du récit réaliste et sur celui de la parabole, en l’occurrence du bannissement. Dans celui-là, plus peut-être que dans son dernier recueil, Max Alhau utilisait le fantastique au sens où l’entend Todorov, d’hésitation entretenue entre réalisme et merveilleux. Sans exclure l’humour (« Disparu » m’a particulièrement plu pour cette ironie, ce jeu sur la distance, mais je pourrais le dire aussi de « Une histoire d’athéisme »). Sans occulter non plus une sensibilité qui s’inscrit dans l’écriture, avec des personnages féminins dont les « disparitions » font échos au mystère.

« Retour à Lisbonne »

Autre constante : l’amour des lieux et des œuvres.
Or c’est à approcher l’esprit des lieux que s’attache la collection « pays d’encre » des éditions Tertium. Après le New York de Jeanine Baude, et le Rocamadour de Gilles Lades, on peut donc y lire un « Retour à Lisbonne » signé Max Alhau. Un écrivain que l’on pouvait attendre dans cette collection car dans nombre de ses recueils, il ne cesse d’interroger les paysages, naturels ou urbains, et nos façons de marcheur pour s’inscrire dans le monde. Lui qui rappelle quelque part que « les territoires que nous tentons de nommer se dérobent », essaie pourtant une fois encore de nous faire entrer dans le tableau, celui d’une ville aux visages multiples, Lisbonne, « bateau de pierre à l’ancre mais sans cesse en mouvement ». La présence de Fernando Pessoa y est rendue palpable par des références constantes à son œuvre et à ses habitudes de promeneur, mais Alhau nous emmène aussi du côté du Château Saint-Georges, de l’Alfama, au monastère des Jerónimos, à la Baixa, au Parc des Nations, à travers le récit de ses pérégrinations dans une « ville orientale d’Europe ».

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Max Alhau et Gérard Le Gouic

« Sous le sceau du silence »

Mais en dépit de ses livres en prose (dont cinq recueils de nouvelles publiés à ce jour), Max Alhau est d’abord poète, et plus d’une vingtaine de recueils jalonnent un parcours distingué par plusieurs prix, dont le prix Antonin Artaud pour « Sous le sceau du silence ». A propos de ce recueil publié par Rougerie en 1995, j’avais noté :

« Tu marches, tu emplis le silence et le sentier que tu suis se ferme derrière toi ». Cette descente dans le paysage, Max Alhau l’accomplit en une suite de poèmes en prose qui veulent conduire au plus près du monde. Une certaine ascèse est nécessaire pour « accueillir la terre ». Il convient d’abord de « ne plus ratifier ce qui s’offre à nous », de faire taire en soi ce qui divertit, masque, égare. « N’invente que ton absence », conseille-t-il, ou encore : « Continue de t’éloigner, tu n’en seras que plus présent ».

Au bout du chemin, il s’agit de gagner « ce temps allègre auquel l’histoire ne porte plus atteinte », la présence la plus simple, la plus nue, une façon de se fondre dans la vie quand « le vent nous prend en charge ». Par le moyen des mots, bien sûr, ceux d’une prose qui engrange la lumière des jours, et par une manière d’engagement dans les chemins de traverse, car « un paysage ne se donne pas, il se gagne à force de marche ».

« Cette couleur qui impatiente les pierres »

C’est encore ce qu’on peut lire avec « Cette couleur qui impatiente les pierres » (Voies d’encre », 1998). « Un paysage ne se donne pas, il se laisse apprivoiser à force d’épreuves consenties. » Etre poète n’est peut-être rien d’autre que vouloir « apprivoiser » ces lieux et ces temps, qui toujours se dérobent, et consentir d’avance à ne jamais savoir que les approcher, en se portant « aux avant-postes de l’indicible ».

Recueil après recueil, Max Alhau répète cet effort du corps et de la parole pour réduire la distance qui nous sépare du paysage. Si « nous contemplons sans bien comprendre ce qui justifie l’ordre des choses ou le chaos », nous ne nous résignons pas à « passer outre ». Et moins encore résistons-nous « au désir de baliser le chemin à coups de passé ». Max Alhau est ainsi en perpétuelle reconquête des espaces et des temps perdus, d’une présence au monde susceptible de combler l’attente.

Par une écriture semblable à la démarche du marcheur cherchant toujours « le souffle qui s’assure de la terre, de la fraîcheur des sous-bois », il renonce à tout pouvoir pour se faire accueil et « s’offrir librement à la terre ». Une façon écologique d’appréhender ce qui nous entoure (« aimer une terre, c’est en célébrer la nudité, se rebeller contre son asservissement par des souverains pressés d’affirmer leur minuscule puissance »), qui est aussi une lutte avec la langue, car « les territoires que nous tentons de nommer se dérobent ».

Ils nous faut donc moins des noms pour nommer, que des poèmes pour approcher. Une attitude appropriée (car « à la poussière, on n’oppose pas la pierre mais le vent ») pour recouvrer une harmonie. Alors, peut-être, peut-on dire que « la réalité fugitive des choses n’affecte pas notre éternité quotidienne » et atteindre à une certaine plénitude d’être, à une forme de réconciliation. En sachant que « rien n’égale sans doute l’éclat d’une plume sur un étang pour approuver les sarcelles, leur dédain envers les chasseurs ».

Ce beau livre de 80 pages, rehaussé d’aquarelles de Nicole Miard, est publié par les éditions Voix d’encre (BP 83. 26202 Montélimar cedex).

Du même auteur est publiée une plaquette, "Le Bleu qui précède la nuit", par les éditions belges L’Arbre à paroles, d’une même densité d’écriture.

« Si tu t’engages dans des terres d’exil
ou dans des voies plus délicates,
continue de restituer au monde
ses élans d’une jeunesse foisonnante.
Il se trouvera toujours quelques anges
aussi noirs que le soleil
pour t’escorter vers le terme du parcours :
tu les remercieras d’une poignée de vent. »

« Proximité des lointains »

Recueil après recueil, le paysage, chez Max Alhau, est toujours là, comme une évidence et une énigme, celle même de notre existence. Ce qui se vérifie avec « Proximité des lointains » (L’Arbre à paroles, éd.). Nous sommes, une fois encore face à lui, entêtés « à découvrir la bonne passe ». Pas forcément vers un ailleurs ni d’ailleurs tout à fait vers un « ici et maintenant ». Si les « lointains » sont proches, c’est qu’ils sont à conquérir. Qu’ils tiennent à notre être par toutes ses racines, constituent en somme notre horizon et celui de notre présence au monde. Des « espaces dénudés de nom » qui, justement, sont autant de défis à l’être de parole. « L’épaisseur du monde, la légèreté des mots se mêlent dans un même courant », écrit Max Alhau. A les réconcilier, la marche s’emploie, qui y parvient peut-être mieux que le langage (« Ce que l’on croyait à portée de souffle - l’herbe, l’arbre, la maison, le jardin - se brouille et se dérobe »). Le marcheur ne conseille-t-il pas : « restons muets afin de sauvegarder l’instant » ?

Posture bien sûr intenable pour les « guetteurs de l’ineffable ». Mais qui trahit notre terrible désir « de s’abîmer corps et biens dans cet univers qui se résume à quelques hectares de terre et de rêves ». Désir d’immersion, de fusion, d’oubli de soi pour échapper à l’effroi de notre condition. Certes. Mais pas seulement. Il s’agit aussi de se porter « à l’écoute » et surtout de « dire encore l’émerveillement face à un paysage, l’impression qu’en lui est résumé l’essentiel de l’existence ».

Tout se joue dans cette marche et cette contemplation renouvelée et cette approche par le poème en prose, cher à Max Alhau, du paysage toujours proche et lointain, présent et regorgeant de passé, qui nous est offert et reste cependant à gagner. « Un paysage et rien de plus, avec cette impression d’habiter à distance un royaume pas tout à fait perdu mais hors de portée, accessible seulement en ces instants d’un rappel inattendu. Un paysage où l’on est prêt à s’aventurer une fois encore à travers les sous-bois de la mémoire. »

Ainsi, peu à peu, l’œuvre de Max Alhau se dessine-t-elle comme la quête de ce qui à la fois nous est donné et refusé, du réel et de l’ineffable qu’il porte.

Michel Baglin



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Choix de poèmes



vendredi 22 mai 2009, par Michel Baglin

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Sa biographie

Max Alhau est né le 29 décembre 1936 à Paris.
A u cours de son service militaire, il rencontre Gérard Le Gouic (photo ci contre).
Reprend des études de lettres à Paris puis à Toulouse, Licence, D.E.S. consacré à Alain Borne sous la direction de Michel Décaudin. C.A.P.E.S. de Lettres modernes.
Il enseigne dans la banlieue parisienne puis au C.N.E.D. de Rennes. En 1982, sous la direction de Michel Décaudin, thèse de doctorat : Gabriel Audisio, un écrivain méditerranéen.
Son temps se partage entre voyages, écriture, traductions de l’espagnol de quelques poètes et participation à plusieurs revues.


Sa bibliographie

Poésie :

Le Jour comme un ressac, Guy Chambelland, 1964,
Le Pays le plus haut, Guy Chambelland, 1966,
Le Temps circule, Subervie, 1968, Prix Voronca,
Itinéraire à trois pronoms, Guy Chambelland,
L’Espace initial, Guy Chambelland, 1975,
Trajectoire du vent, Brandes, 1979,
Passages, Rougerie, 1980,
Les Mêmes lieux, Rougerie, 1982,
L’Instant d’après, Brandes, 1986,
Ici peut-être, Rougerie, 1987,
L’Inaccompli, Sud, 1989,
D’un pays riverain, Rougerie, 1990,
Sous le sceau du silence, Rougerie, 1995, Prix Artaud,
Le Fleuve détourné, L’Arbre à paroles, 1995,
Le Bleu qui précède la nuit, L’Arbre à paroles, 1998,
Cette couleur qui impatiente les pierres, Voix d’encre, 1998,
Ocre, La Porte, 2001,
Interroger la terre, La Porte, 2002,
Á la nuit montante, Voix d’encre, 2002,
Nulle autre saison, L’Arbre à paroles, 2002,
Nommer la nuit, La Porte, 2003,
Horizons et autres lieux, Encres vives, 2004,
Proximité des lointains, L’Arbre à paroles, 2006, Prix Charles Vildrac de la S.G.D.L.
D’asile en exil, Voix d’encre, 2007, Prix Georges Perros.
Du bleu dans la mémoire, Voix d’encre, 2010.
Aperçus - Lieux - Traces, éditions Henry, 2012.
Le temps au crible, L’herbe qui tremble, 2014.

Nouvelles :

Le Chemin de fer de petite ceinture, Le Temps qu’il fait, 1986,
La Ville en crue, Amiot-Lenganey, 1991, Grand prix de la nouvelle de la S.G.D.L.
La Falconnière, Editinter, 2000,
Une ville soudain désertée, Editinter, 2004,
L’État de grâce, Le Petit Pavé, 2009.
Ailleurs et même plus loin, éditions du Revif, 2012

Prose :

Retour à Lisbonne, Tertium éditions, 2007.



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