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Lionel Ray

L’infini bruissement de la mémoire

Une lecture de Bernard Mazo

Dans notre Landerneau poétique contemporain, nul ne disconvient de la place éminente qu’y occupe, à la fois, la voix inspirée et d’une tonalité à nulle autre pareille de Lionel Ray, et la densité, pour ne pas parler de l’exigence de parole et la beauté adamantine d’une œuvre considérable et patiemment élaborée, de recueil en recueil depuis plus d’une quarantaine d’années.
La sortie récente d’un nouveau et magnifique recueil chez Gallimard, peut-être le plus beau et le plus achevé de tous ses livres, « Entre nuit et soleil », confirme une nouvelle fois, s’il en était besoin, et d’une manière éclatante, que Lionel Ray est, sans conteste, l’un des plus grands poètes d’aujourd’hui et un merveilleux compagnon de cordée pour nous entrainer vers les plus hauts sommets, de la poésie contemporaine. Bernard Mazo en parle.



René Char affirmait : « Un poème chante ou ne chante pas ! » Il n’est pas un poème de Lionel Ray qui, par la mystérieuse transmutation des mots les plus simples en vocables poétiques n’infuse en nous un obsédant et fragile accord musical. Mais Lionel Ray ne se contente pas de réenchanter le monde, notre éphémère parcours terrestre ; il est aussi et surtout celui qui questionne sans cesse le mystère insondable de la vie et de l’univers, cet être fragile, d’une sensibilité d’écorché vif, rongé par le sentiment douloureux de la fuite du temps, et qui porte un regard d’une mélancolie discrète sur les ombres du passé, ces fantômes de chair et de sang qui traversent silencieusement sa mémoire retrouvée, laissant sourdre dans leur sillage évanescent la nostalgie d’une époque à jamais engloutie.
Ainsi peut-on lire dans le poème d’ouverture de l’ouvrage intitulé « visages » ces vers qui me semblent profondément emblématiques du cheminement poétique de Lionel Ray, par leur assise précaire, leur déchirure intime sous-jacente, taraudés qu’ils sont par ce tenace questionnement existentiel qui hante le poète et n’est pas sans rappeler celui d’un Jean Tardieu :

« …dans les chambres de l’hiver il y a tant de visages
qu’on a connus dans l’autrefois lointain
(...)
Hors du temps
Il écoute toutes ces voix qu’il avait crues depuis longtemps
Eteintes et s’étonne que les paroles soient blanches
qu’elles éblouissent quelque fois comme des phares
sur la route de la nuit - d’où venues de quel pays
sans limites ? que disent-elles ? pour quelles oreilles
profondes ? il s’arrête à mi-chemin
dans le petit froid du matin
appuyé à cette grande nuit qui s’attarde
et qui cache entre ses plis défaits tant de visages tant
de larmes et de joies tant de fatigue aussi et d’abandon »

Un murmure ininterrompu

Le ton est donné d’emblée, et dans ce poème se trouvent concentrés la plupart des thèmes récurrents qui vont se développer, se creuser, se déployer chez Lionel Ray, poème après poème, dans une sorte de murmure ininterrompu, de leitmotiv qui ensorcèle le lecteur, l’entraîne dans une sorte de danse sacrée à travers l’espace et le temps, les souvenirs nostalgiques tout à la fois retrouvés et reperdus aussitôt, à l’image d’Orphée qui ne peut s’empêcher de se retourner vers Eurydice et par là même de la perdre à tout jamais :

« …c’était aux heures nocturnes de juin un frisson
dans les arbres il lui fallait atteindre une porte
suivre un rivage où êtes vous soleil ? ô mémoire
douceur des lèvres de jeunes filles… »

N’est-ce pas, ici, à Clara d’Ellébeuse, au merveilleux poème de Francis Jammes, et à son vers inaugurale : « J’aime dans le temps Clara d’Ellébeuse… », que l’on ne peut s’empêcher de songer ?
Mais j’entends déjà les cris d’orfraies de ces tenants arrogants d’une poésie déconstruisant le langage, réfutant avec hargne la possibilité au poème de susciter la moindre émotion et une lecture au contenu manifeste trop transparent, oubliant que, bien au contraire, c’est l’honneur des poètes authentiques contemporains – je songe, entre autres, à côté de Lionel Ray, à Yves Bonnefoy, Jacques Réda, Jacques Ancet, Guy Goffette, J.M. Maulpoix, James Sacré, Antoine Emaz, Henri Meschonnic, Marie-Claire Bancquart… - d’utiliser les mots les plus simples – ceux-là même que les pharisiens – souvent universitaires - considèrent comme dévalués, usés jusqu’à la corde – pour les transmuer en langage poétique. A une certaine hauteur d’inspiration, à un certain degré de tension poétique, à une certaine vibration interne de la parole, c’est une voix presque anonyme qui nous requiert, accédant mystérieusement à l’intemporel.
Ainsi qu’est-ce qui distingue certains accents de Villon, de Rutebeuf, de ceux d’un Nerval, d’un Apollinaire, d’un Eluard, d’un Cendrars, ou encore d’un Tardieu, du Frénaud des « Rois Mages » d’un André Laude, voire d’un Yves Martin ?
Tout a été déjà dit, déjà chanté par la voix inspirée de nos aînés, toutes les beautés et les douleurs du monde, l’amour, l’exil et la mort et quoi qu’en pensent certains jeunes poètes qui veulent faire tabula rasa de ce corpus poétique immémorial, - quand ils ne se complaisent pas à l’ignorer superbement -, tout poète authentique est l’héritier de ceux qui l’ont précédé. Ainsi, il est beau et hardi de revisiter, pour les enrichir, les réinventer avec sa propre voix, à la tonalité toute personnelle, les thèmes éternels que d’une rive à l’autre du temps les poètes chantent dans le bruissement infini de la langue et Lionel Ray en est un des exemples les plus emblématiques.
Si la voix de Lionel Ray ne cesse de nous toucher au plus vif, « cette voix comme d’un autre / non pas d’ici mais d’ailleurs / et pourtant proche et presque visible », cette voix à l’écoute inlassable du monde, de sa rumeur mystérieuse, de tous ceux que meurtrît la précarité de la condition humaine, oui, si cette voix à nulle autre pareille ne cesse de nous fasciner, sans doute la doit-elle à cette permanence qui la traverse et la transfigure, à cette part irréductible de mystère qu’elle recèle, un mystère sans la présence duquel elle ne saurait susciter en nous cet inaltérable ébranlement émotionnel.

A la recherche « d’un temps très vieux »

Attentif aux signes, aux symboles que lui renvoie la course des jours, cette impassibilité apparente du temps, qui s’écoule comme un grand fleuve tourbillonnant, ce veilleur obstiné qu’est Lionel Ray tente de ressusciter les années enfuies, une lointaine jeunesse entrevue à travers le rideau des années comme celle d’une autre vie, un pays à demi rêvée, ou issu peut-être d’une époque engloutie, avec ses jeunes filles disparues et le voici étreint par l’irrépressible nostalgie « d’un temps très vieux », d’un temps édénique ancré dans l’innocence et l’harmonie et à jamais perdu comme dans ce poème « roman » à la tonalité crépusculaire :

« …la mémoire en désordre et qui s’affole… vous l’avez
connue sans doute j’imagine est-ce bien ce nom
qui vous trouble tant ? Ingeborg ? mais nul n’écoute
ô voyageur sinon ce vent d’époque lointaine rumeur
évanouie si ancienne ce qu’on traîne derrière soi quand
toute la musique des jours s’est éteinte quel visage
brumeux vous l’aviez oublié résumant d’un mot
toute une vie Ingeborg sur la route des filles perdues
ne la voyez-vous pas ? cette passante muette à la limite
illusoire du jour dans l’élégance triste des lendemains »

Un obscur désir de déchiffrer le sens caché du monde, de conjurer l’érosion pernicieuse des êtres et des choses en tentant par les mots de faire barrage à l’irréversible flèche du temps, à exorciser la mort, voilà, entre autres, ce que poursuit Lionel Ray dans le creusement de la parole, ce questionnement ininterrompu avec l’inconnaissable, cette quête tenace d’on ne sait quelle improbable éternité : « Ce qui appelle en toi, voix / du proche, enseigne et construit / des signes d’éternité ».
Mais à mesure qu’il avance dans l’énoncé du poème, cet humble artisan des mots se voit souvent peu assuré de lui-même, car il est de ces poètes qui, s’ils se sentent dépositaires d’un souffle primordial, mesurent en même temps les limites de leur pouvoir et n’a-t-il pas écrit un jour : « Le poème quelque fois ne dit rien d’autre que l’irréparable, l’ineffaçable perte. » ?
Et puis, le monde est plein de choses étranges, de phénomènes inexpliqués, de souvenirs vagues de la vraie vie ou d’une vie rêvée :

[ …]« Nul ne sait pourquoi
ce goût d’hiver et de sel
sur ta bouche
persiste
et quelle lumière encore
envahit des noms jadis aimés.
intarissable la mémoire
s’ouvre
à la croisée des vents. »

Figer par la parole ce qui s’enfuit, nommer ce qui va mourir

Dans l’un des derniers poèmes de « Entre nuit et soleil » , ce livre d’une beauté désespérée, on peut lire dans la dernière partie de ce texte en prose nommé « Ce merveilleux oubli » :
« […] J’écoutais une langue tout intérieure une langue d’oiseau syntaxe des regards et celle des phrases ou des parfums qu’échangent de loin en loin les arbres on n’aura préservé que des ombres ne te retourne pas beau visage dors dans les plis du temps dans ce miroir obscur en douce navigation poussière
poussière comme je vous vois absente et proche et familière »

Dès lors, c’est le miracle de certaines voix poétiques, et assurément plus que tout autre, de celle de Lionel Ray, d’éveiller en nous un mystérieux et très obscur accord avec le monde et le poète qui en célèbre la beauté parfois désespérée.
L’infatigable quêteur de sens qu’est Lionel Ray sait simplement, avec une grande et rare humilité, qu’il n’a pour seule vocation que de tenter avec ses mots d’apprivoiser le temps qui passe, de figer ce qui s’enfuit, de nommer ce qui va mourir.

Bernard Mazo




NB Par manque de place, je ne peux que signaler la sortie conjointe d’un autre et très original opus de Lionel Ray « Lettres Imaginaires » (Les Ecrits du Nord – Editions Henry, 2010) qui nous font entrer dans l’atelier du poète. Ces « Lettres imaginaires » accompagnent en fait, sous forme de dialogues, les poèmes de « Entre nuit et soleil »



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dimanche 6 juin 2010, par Bernard Mazo

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Lionel Ray
"Entre nuit et soleil"

Gallimard 112 pages - 16,00 €



Bio-bibliographie

Né en 1935 à Mantes-la Ville (Yvelines) Robert Lorho est agrégé de lettres modernes, professeur honoraire de chaire supérieure. Il enseigna la littérature française à Paris en classes de « khâgne ».
Il a d’abord publié sous ce nom 3 recueils de poèmes, dont "Légendaire" aux éditions Seghers qui lui valut le prix Guillaume Apollinaire en 1965.
Robert Lorho prend le pseudonyme de Lionel Ray en 1970 à l’occasion de la publication de nouveaux poèmes présentés par Aragon dans Les Lettres françaises. Plus de vingt livres seront ensuite publiés (poésie, essais critiques, critique d’art)

Pour l’ensemble de son œuvre poétique, Lionel Ray est lauréat du prix Goncourt de Poésie en 1995 et du grand prix de poésie de la Société des Gens de Lettres (printemps 2001).

Lionel Ray est membre de l’académie européenne de poésie et du comité de la revue Europe. Il a été président de l’académie Mallarmé, membre du comité directeur de la revue Action poétique (1973-2000) et du journal mensuel Aujourd’hui poème (1998 à 2007)

Ses oeuvres

aux éditions Gallimard :
Les Métamorphoses du biographe (1971)
L’Interdit est mon opéra (1973)
Partout ici même (1978
)
Le Corps obscur (1981), prix Mallarmé
Nuages, nuit (1983), prix Méridien (Montpellier)
Le Nom perdu (1987)
Une Sorte de ciel (1990), prix Antonin Artaud
Comme un château défait (1993), prix Supervielle(1994)
Syllabes de sable (1996)
Pages d’ombre (2000), prix Guillevic (ville de Saint-Malo), prix Kowalski (ville de Lyon)
Matière de nuit suivi de Éloge de l’éphémère (2004)
L’Invention des bibliothèques (2007)
Entre nuit et soleil ( 2010)

Comme un château défait et S yllabes de sable ont été réunis en un volume de la collection de poche Poésie/Gallimard en 2004.

chez d’autres éditeurs :
Lettre ouverte à Aragon sur le bon usage de la réalité (Editeurs Français Réunis, collection « Petite sirène »,1971)
Arthur Rimbaud (Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 1976, ré-édition mise à jour en 2001)
Approches du lieu (Ipomée, collection « Tadorne », 1986)
Le Dessin est une mémoire (autour de l’œuvre graphique d’Alain Le Yaouanc, livre-objet, éditions de La Licorne, Poitiers, 1996)
Joaquin Ferrer ou L’Imaginaire absolu (monographie, éditions Palantines, Quimper, 2001. 22x28cm, 192p.,130 illustrations.)
Aragon (Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 2002)
Le Procès de la vieille dame, éloge de la poésie, essais (Editions de La Différence), grand prix de la critique 2008
Lettres imaginaires, vers et proses, éditions Henry-Les Ecrits du Nord, 2010
De ciel et d’ombre , dessins de Julius Balthazar, Al Manar, 2014





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