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Michel Baglin

« La Balade de l’Escargot »

Ce n’est pas une promenade de santé !

Mon troisième polar, publié par Pascal Galodé éditeur, « La Balade de l’Escargot » , se déroule en grande partie dans la rue et les squats, sur un rythme plus trépidant que le titre pourrait le laisser penser : non, l’Escargot n’est pas en vacances…



Comme mes deux précédents romans noirs, ( « Lignes de fuite » et « Un sang d’encre » ) cette « Balade de l’Escargot » est un polar qui mêle la traque et la quête, l’action et la peinture de personnages en rupture de famille, d’amour, de société… Il se déroule en partie dans une sorte de cour des miracles constituée de paumés, de dealers, de squatters, de skins et de prostituées.

Le personnage central est un architecte rangé, Clément, qui en vient lui aussi à se « déconnecter » et à se marginaliser à la suite de déboires conjugaux et surtout du viol de sa fille, recluse depuis dans son mutisme. Sans compter qu’une vieille affaire de corruption passive le poursuit sans qu’il en ait vraiment conscience.

Livré à une sorte d’errance au volant de son camping-car qui lui sert de coquille d’« escargot », il s’enfonce de déambulations mélancoliques en balades punitives dans les quartiers interlopes de la ville. A la rencontre de la violence, mais aussi de personnages comme Floréal, Mamadou, Rachid, Sandrine, qui lui révèlent le peu de sens de sa propre histoire et la fragilité de ses défenses…

Remonte alors à la surface le scandale étouffé dans lequel sont impliqués des notables véreux, bien moins fréquentables que la pègre des quartiers. Renouant un à un les fils de l’écheveau, l’Escargot devra aussi descendre dans cet égout pour connaître la vérité, dans ces zones d’ombre où se cache la sourde misère du désespoir, mais aussi la tendresse et l’amour de ceux qui ont un jour perdu leur carapace et s’en bricolent comme ils peuvent de très précaires…



Les critiques

Lecture de Jacqueline Saint-Jean


Jacqueline Saint-Jean consacre un article au roman.

Lecture de Gilles Sicard


Poète et critique, Gilles Sicard a aimé mon roman. Il dit ici pourquoi.

Une critique sur "La poésie des mots"
Lire ici

Et encore

Portrait chinois
Claude Le Nocher a mis en ligne sur son site mon "portrait chinois" à l’occasion de la parution de mon roman. Lire ici.

A la TV
J’ai présenté « La balade de l’Escargot » sur TLT au "Comptoir de l’info". Pour regarder l’émission, cliquer ici.

A la radio
Christian Saint-Paul m’a invité au micro de son émission « Les poètes », qu’il anime sur Radio Occitanie. J’y lis des extraits de mon roman noir, « La Balade de l’Escargot » . Pour l’écouter, cliquer ici.
Claire Ambill m’interviewe dans son émission "Page à page Toulouse" C’était le 27 mai 2010. Cliquer ici pour l’écouter.



Ce qu’ils en disent

Claude Le Nocher sur « Action-s

Claude Le Nocher sur « Action-suspense »
Claude Le Nocher écrit sur son site dédié au polar, « Action-suspense », en date du 10 novembre 2009 :
« Les éditions Pascal Galodé publient un roman de très belle qualité, qui nous offre un vrai plaisir de lecture : “La balade de l’escargot”, de Michel Baglin. Pas besoin de superlatifs, ni de commentaires élogieux, pour affirmer que ce suspense est impeccable. (…)
La fluidité narrative est le meilleur atout du récit. La situation étant présentée avec clarté, on adhère immédiatement à l’état d’esprit de Clément. Il a besoin de prendre du recul, de comprendre les vicissitudes d’une vie qu’il n’a pas si bien maîtrisée. Il rencontre des marginaux qu’il ne juge pas, les habitués d’un bistrot qui forment une sorte de famille. Relations simplement humaines, qui ne font pas oublier d’autres actes criminels. Car l’intrigue est bien présente, avec des vérités à éclaircir. Soulignons le thème sous-jacent de cette histoire, le rapport au père. Floréal veut retrouver ce père qu’il a mal connu ; Sandrine déteste le sien au point de lui causer du tort ; Anna refuse longtemps de s’expliquer avec son père Clément. »
Pour lire l’article en entier cliquer ici

Gilles Vidal sur « Chroniques

Gilles Vidal sur « Chroniques noires »
Rien ne va plus pour Clément Faure, la quarantaine crépusculaire, en cette ville de province qui ressemble fort à Toulouse (le port de l’Embouchure, on devine la gare Matabiau…). Clément est architecte, et vient d’apprendre que sa femme Élizabeth le trompe depuis huit mois avec son associé, Diégo. De plus, sa fille Anna, vingt ans, vient de faire une nouvelle tentative de suicide en s’ouvrant les veines : elle ne s’est toujours pas remise du viol qu’elle a subi deux ans plus tôt, un viol dont les coupables courent toujours – mais elle a refusé à l’époque que son père porte plainte, s’enfermant dans le mutisme le plus opaque. Du coup, la tête dans le sac, Clément a besoin de s’éloigner de sa femme, de son appartement « si bien pensé » en son temps, de son petit confort et de faire le point sur son existence. Lui dont la vie est si bien rangée, au point que pas un seul poil de vice n’y dépasse – pourquoi ne boit-il jamais, tiens, par exemple ? – va vivre pour un temps dans son camping-car déglingué acheté sur un coup de dés – sa coquille d’escargot. Il va hanter le quartier de la gare qui lui rappelle de mauvais souvenirs culpabilisateurs (un dramatique accident de chantier où il s’est retrouvé mêlé sans qu’il en soit réellement responsable)… Il y fait une mauvaise rencontre, dans un bar glauque, et se fait agresser à la sortie par cette dernière qui n’est autre qu’un jeune paumé, Floréal, qui lui vole sa sacoche, ce même Floréal qu’il retrouvera le lendemain et qu’il blessera assez gravement à la jambe en lui rentrant dedans avec sa camionnette, pour, plus tard, le prendre sous son aile… Un squat, des skins, des dealers, des losers, Mamadou, Rachid, l’inspecteur Jauret, la bonne Marinette qui tient le bistrot-resto au bord du canal où il fait bon se réchauffer le corps et le cœur, Sandrine, la jeune prostituée dont il va s’éprendre, un raid salvateur au bord de la mer où l’attend le refuge d’un studio… Et une histoire de pères surtout : Floréal, qui voudrait tant retrouver le sien devenu une épave, Sandrine, qui le déteste (et qui sera l’une des clés de l’intrigue), et Clément qui voudrait (re)devenir celui d’Anna… Les salauds – des notables pourris – seront punis, bien sûr, à la fin… Mais ce que je voudrais retenir, surtout, c’est que l’humanité sourd de ce roman à la prose coulée, comme la nostalgie qui étreint le bourlingueur à la fin des insensés voyages, quand tout a été dit sans que jamais rien ne se dévoile : car, quoi que nous fassions, la vie, tout comme l’amour, semble condamner tout être à l’errance de l’âme et à l’incertitude des choses.
Toulousain d’adoption, Michel Baglin, né en 1950, après avoir accumulé maints grands et petits boulots, est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages – romans, récits, recueils de poésie. Il s’occupe activement d’une revue-Texture
Chroniques noires

Edmond Gropl sur Noir Bazar.

Edmond Gropl sur Noir Bazar.
Lors d’une discussion avec Stalker sur l’avenir du polar, je crois avoir dit, entre deux verres de vin rouge d’Auvergne, "l’avenir du polar passera par Simenon". Ce livre illustre cette fulgurance. (A laquelle Stalker répondit "ce serait dommage").
Ce livre met en scène la dérive de Clement Faure, un architecte au bout du rouleau, un homme qui se désocialise et qui va, au gré de mésaventures et de rencontres avec des marginaux de touts poils, trouver la vérité. (J’ai pensé aux "Mers du sud" de Montalban, un livre superbe ou un urbaniste (également au bout du rouleau) choisit d’aller vivre dans ses propres réalisations).
Bien que la ville ne soit pas nommée, ça se déroule à Toulouse. Ce qui est tres réussi, c’est, par une suite de petits tableaux où l’atmosphère est vraiment bien rendue (à la Simenon, je trouve), la transformation des rapports entre le personnage central (un bourgeois en perdition) et les autres personnages (des marginaux, squatteurs, prostitués, SDF, égalements en perdition). On passe de l’hostilité à l’apprivoisement, sans qu’il y ait vraiment de concessions, tout cela sous les yeux d’une aubergiste maternelle qui tient un hotel-restaurant à l’ancienne, tels qu’on n’en trouve hélàs plus beaucoup dans les villes en proie aux rénovations urbaines. Ces scènes, dans l’auberge et sur son parking ( où le heros gare son camping car, devenu sa résidence) donnent, à mes yeux, beaucoup de charme à cette histoire, comme si cette auberge au bord du canal (avec ses mariniers Simenoniens) devenait l’oasis évidente de tous les assoiffés d’humanité.
(Vu que le livre évoque également des magouilles urbaines immobilières, l’évocation de cette auberge en bord de canal m’a fait penser à ceci : il semblerait que chaque fois que des urbanistes essaient de penser les rapports humains dans leurs pojets, créent des lieux de convivialité ou d’échange, j’ai l’impression qu’ils se trompent, les gens s’échappent !)
Très réussi également, la dérive du personnage central, l’escargot (qui déplace son Camping comme l’ecargot sa coquille) et sa volonté d’aller chercher les ennuis dans les quartiers chauds de la ville comme si c’était chez les marginaux, les exclus et tout ce qui régit ces lieux de prostitution et de traffics divers qu’il pourrait trouver un sens à sa vie. (on comprendra plus tard de quoi il s’agit, il y a une véritable histoire noire la dessous, elle apparaitra à mesure du récit)
Un petit bémol sur une ou deux facilités scénaristiques (des coincidences bienveillantes, mais c’est aussi ce qui m’ennuie un peu chez certains Simenon) mais je les ai vite oubliées tant j’ai été happé par la noire atmosphère du récit.
Voir le site ici

Francis Pornon sur son (...)

Francis Pornon sur son blog.
J’ai beaucoup aimé ce livre, son troisième roman noir après "Lignes de fuite" et "Un sang d’encre". C’est un beau roman, authentique par l’écriture et par les sentiments, bien au-dessus, selon moi, de bien des choses que l’on peut lire aujourd’hui. Une histoire de corruption et de scandale avec en surimpression la déchéance comme elle nous guette tous et aussi, et surtout, l’amour d’un homme qui s’éveille à chercher à comprendre sa fille (recluse dans le mutisme après un viol). Il part pour prendre la route en camping-car, avec une toute jeune femme qu’il « repêche » d’une vie en squat. Et, si l’on lit en profondeur, une quête métaphorique de LA fille perdue dont l’autre est un substitut, dans le panorama d’un Toulouse où la déchéance et la délinquance côtoient l’idylle au site de « l’Embouchure » des canaux...
C’est écrit par un poète, avec un talent dont on peut être parfois jaloux, du fait de sa force mesurée. « Le monde au fond, comme les tournevis et les clefs à mollette, l’intimidait. Mais il y avait aussi dans son attitude une sorte de commisération pour quelqu’un qui n’avait pas encore compris. Floréal m’avait dit que je perdais mon temps, parce qu’on ne répare jamais rien. » Et c’est mené avec originalité, sans se croire tenu à respecter des règles du polar anglo-saxon. J’y ai pris un plaisir extrême.
Le site de francis Pornon

Max Alhau, revue Diérèse (...)

Max Alhau, revue Diérèse 48 / 49.
Poète, nouvelliste, Michel Baglin est aussi romancier et cette « Balade de l’escargot » démontre qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre poésie et roman, même roman policier. L’écriture de Michel Baglin, son attention aux personnages, l’organisation de l’intrigue confèrent à cet ouvrage un intérêt constant. Certes il y a l’intrigue, solidement construite avec la présence du narrateur, Clément Faure, un archi¬tecte naguère empêtré dans un scandale immobilier et dont certains auraient bien aimé faire un coupable, un homme brisé par le triple viol de sa fille Anna qui a tenté de se suicider. Clément Faure, abandonné par sa femme, vagabonde désormais dans son camping- car, l’Escargot, et connaît la vie marginale des êtres en butte à la société. L’univers dans lequel il a plongé se situe aux antipodes de celui qu’il fréquentait naguère encore. Victime d’un jeune délinquant, Floréal, qui lui dérobe sa sacoche, il blesse grièvement son agresseur en conduisant son camping-car. Ce sont les rapports entre les deux protagonistes qui constituent alors le centre d’intérêt du roman. Une violence extrême de la part du jeune homme à l’égard de Clément se transforme peu à peu en une sorte d’affection. C’est que le jeune homme qui vit dans un squat avec quelques compagnons d’infortune est lui aussi victime de skins qui n’entendent pas perdre leur position de force. Mais d’autres personnages, détenteurs de secrets, viennent prendre place dans le cours de ce roman : Sandrine, une jeune prostituée, envers laquelle Clément éprouve plus que de la tendresse. Flo¬réal et Sandrine sont eux aussi à la dérive : l’un a perdu de vue son père, l’autre victime de celui-ci veut se venger du notable corrompu qu’il est. Le regard de l’auteur se porte plus singulièrement sur la psychologie de ces deux jeunes gens. Lentement les liens se nouent entre ce trio et les révélations des uns et des autres permettent d’éclairer plus nettement les différents drames qui ont eu lieu. Anna a été victime d’un chantage de la part des notables de la ville qu’elle fréquentait et si elle a été contrainte de ne pas déposer une plainte à la suite des viols dont elle a été victime c’était pour sauver son père.
Des surprises se produisent tout au long de ce récit, des reconnaissances également mais ce que l’on retient, c’est la peinture des bas-fonds d’une société, celle des laissés pour compte dans laquelle règne la violence mais celle aussi de son autre versant, celle des puissants corrompus prêts à tout, employant les mêmes moyens pour sauvegarder leurs droits. Figure pathétique qui lentement s’enfonce dans une misère sociale, Clément Faure demeure partagé entre l’homme qu’il fut naguère et celui qui rencontre une autre forme de vie, mais ses sentiments à l’égard de sa fille disent son amour et sa culpabilité. Aussi, quand s’achève le roman, on comprend que c’est encore l’inconnu qui s’ouvre devant le narrateur et ses deux complices, Floréal et San¬drine ; toutefois demeure une part de mystère que tend à préserver Michel Baglin. Peintre d’hommes et de femmes en proie au déchirement, plus victimes que coupables, le romancier entraîne le lecteur dans l’univers trouble d’une société à la dérive que chacun est à même de connaître un jour quand survient un drame familial ou personnel.



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vendredi 25 novembre 2016, par Michel Baglin

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Michel Baglin
La Balade de l’escargot


(254 pages. 16.90 euros)


Les premières lignes

Je réalise que je suis parvenu sur le parking de l’hôpital.
Je n’ai pas eu conscience de parcourir un dédale de couloirs depuis que je suis sorti de la chambre. Submergé par des pensées confuses et contradictoires. Aveugle au monde et capable pourtant d’enregistrer des bribes du spectacle, un geste là, des larmes ici.

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Je cherche des yeux la voiture. Ne la vois pas. Un homme près de moi tue l’attente en faisant les cents pas, tiré par un caniche en laisse. Je me souviens enfin qu’Élisabeth, ma femme, a pris la twingo et que je suis venu avec le camping-car. J’aperçois son imposante silhouette au bout d’une allée.

Quand je suis entré dans la chambre, c’est à peine si Anna a levé son regard sur moi. Je l’ai embrassée sur le front. Tout le temps de ma visite, elle est restée à moitié prostrée près de la fenêtre, fixant je ne sais trop quoi au-delà des arbres du parc, un horizon connu d’elle seule. Comme deux ans plus tôt. Les plâtres en moins, mais enfermée dans le même mutisme.

Quand on l’ouvre, la portière côté conducteur sort parfois de ses gonds, je dois la soulever pour la manœuvrer. Je m’y emploie machinalement avant de m’asseoir sur le siège et de fermer les yeux.

Les toubibs restent prudents. Il lui faudra du temps, ont-ils dit, et ils le répètent encore. Deux ans, ça ne pèse pas lourd pour un psy. Deux ans dans un labyrinthe. Vingt-quatre mois à ressasser un même cauchemar, dont j’ignore l’essentiel. J’ai croisé les deux bras sur le volant et contemple à travers le pare-brise les quelques personnes qui vont et viennent sur le parking. Une femme passe devant moi en s’essuyant les yeux, un mouchoir roulé en boule dans son poing. Je pense furtivement que ce serait bon de pleurer, pleurer un bon coup, mais je n’ai jamais pu trouver le chemin des larmes. Tous ces sanglots ravalés chez toutes ces femmes et tous ces hommes ! Même pour Anna, c’est d’abord la colère – presque avant la peur, presque avant la peine – qui m’a submergé. Quelques images suffisent encore à réveiller dans ma poitrine cette bête furieuse qui pourrait me jeter contre n’importe qui, n’importe quoi, seulement pour frapper, frapper encore. Cogner, désespérément.

J’ai tourné la clef de contact. La vieille carcasse du camping-car tremble de toutes ses tôles et se met en mouvement. Je sors du parking, hésite sur la direction à prendre : je ne sais où aller, on ne m’attend nulle part. En désespoir de cause, je prends vers la ville et me fourvoie dans les embouteillages. Autour de moi, dans les voitures, des gens qui se débrouillent comme ils peuvent avec leurs mauvais rêves. Pianotent du bout des doigts sur leur volant. Allument l’autoradio. Tentent de ne penser qu’à ce qui les tient, les pousse à marcher. Et ils sont là, empêtrés dans l’attente, l’absurdité d’un flot immobile.

Je me sens désenchanté. Le mot n’est peut-être pas le bon pour ce sentiment qui taraude. Je me le répète pourtant, appuie là où ça fait mal. Désenchanté. On le serait à moins, sans doute. Mais ce n’est pas seulement à cause d’Anna ou d’Élisabeth... C’est une innocence perdue. Les formules de ce genre m’ont toujours agacé, mais j’en viens peu à peu à leur accorder du crédit. A retrouver leur sens. Au bout du compte.
C’est toujours la même histoire avec les mots, il faut les remplir de sang et d’angoisse pour qu’ils prennent du poids. Je vais devoir m’y faire : j’ai atteint ce moment de la vie où l’on commence à sérieusement les lester.
Et Anna, quel poids leur donne-t-elle, avec seulement ses vingt ans pour les nourrir ? Je le sais : ils restent bloqués au fond d’elle. Comme des pierres.

Je sors ma pipe de ma sacoche, mais je renonce presque aussitôt à la bourrer. Je suis trop noué. Fouillant le vide-poches, je découvre une boîte de cigarillos. J’en allume un tandis que la file redémarre. Je suis arrêté deux cents mètres plus loin, sur un pont au-dessus du fleuve, et je regarde passer troncs d’arbres et détritus charriés par les eaux boueuses de la crue. Je ne serai jamais grand-père. Familière pourtant, cette phrase-là s’impose toujours à mon esprit à l’improviste. Je la chasse comme je peux, en essayant de songer à autre chose. Dans ma situation, c’est généralement tomber de Charybde en Scylla.

Mon métier probablement m’a tenu. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Notre cabinet d’architectes connaît à nouveau une passe difficile, d’importants marchés viennent de nous échapper, l’avenir est plutôt sombre. Je ne m’en soucie plus vraiment. Surtout, penser à mon boulot, c’est penser à Diego, mon associé. Et celui-là me ramène fatalement à Élisabeth. Il vaut mieux pas...



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