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Attentats islamistes

« La liberté de la presse est aussi précieuse que la liberté religieuse »

J’ai fait un rêve, mais il était trop beau pour être vrai. J’ai entendu sur France Info un journaliste rapporter la phrase ci-dessus, attribuée au pape François. J’ai cru que les Lumières l’avaient touché. Las ! Il vient de démentir en affirmant : « On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision ». Les religieux ne sont décidément pas près de comprendre que le sacré des uns n’étant pas celui des autres, il n’est pas de sacrilège ou de blasphème, ni d’admettre que le respect est dû à la personne, pas à ses opinions ou ses croyances ! Mais ayant bien du mal à renoncer à mon rêve en cette période cauchemardesque, j’ai laissé mon article tel que je l’avais écrit hier. Chacun corrigera au gré de ses espoirs et de ses désillusions….



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120000 personnes à Toulouse pour clamer "je suis Charlie" (Photo Guy Bernot)

Les marches qui se sont succédé ce dernier week-end en France, réunissant plusieurs millions de personnes pour protester contre les attentats islamistes, et que de nombreux pays ont relayées, rassurent : beaucoup d’humains et de citoyens entendent défendre leur liberté de penser et les chances du vivre ensemble.

Bien sûr, certains chefs d’état faisaient tache en tête de la manifestation parisienne, représentant bien mal la tolérance, l’ouverture d’esprit ou tout simplement l’aspiration à la la liberté. Mais si l’unanimisme de façade masque mal nombre d’ambigüités, il était néanmoins important que la protestation ait une ampleur à la mesure de l’infamie des meurtres et à la mesure des enjeux.

Bien sûr, la mise en avant des religieux par certains médias et par eux-mêmes a quelque chose de choquant. A les entendre, on aurait pu croire qu’ils étaient les victimes des attentats (et pourquoi pas des « mécréants » de Charlie hebdo !) alors que ce sont bien sûr les « mécréants » qui ont été massacrés par une foi religieuse (qui ne reflète sans doute pas la foi musulmane, mais qui est quand même une foi religieuse se réclamant de l’islam). Soyons clairs : si les religions sont impliquées, elles ne le sont pas en tant que cibles. Les victimes de la tuerie du super casher ont-elles-mêmes très probablement été assassinées moins pour leur allégeance à la religion juive que pour des raisons ethniques : il s’agit essentiellement de crimes racistes. Néanmoins, l’œcuménisme affiché par les représentants (ou soi-disant tels) des trois monothéismes est susceptible de faire retomber les tensions interreligieuses qui ensanglantent le monde et hypothèquent l’avenir. A ce titre on peut sans doute s’en réjouir sinon s’en satisfaire.

Bien sûr, trop de journalistes continuent d’amalgamer "islamophobie" et "racisme", comme si l’examen et la critique des croyances, quelles qu’elles soient, ne relevaient pas d’un droit fondamental en démocratie, et comme si cette confusion ne recouvrait pas, justement, le racisme le plus insidieux qui soit ! (voir le texte ci-dessous). Mais bon, l’intention reste louable, qui veut éviter la montée des stigmatisations ethniques et préserver les chances du vivre ensemble…

Reste ,il me semble, bien des sources d’inquiétude.

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(Photo Guy Bernot)

D’abord la multiplication sur les réseaux sociaux des messages de solidarité avec les terroristes. Ce ne sont pas hélas seulement les islamistes qui proclament que les journalistes et dessinateurs de Charlie Hebdo « l’ont bien cherché ». Au-delà de l’abjection d’un tel consentement à la barbarie, revient toujours la même volonté d’imposer à son peuple et aux autres sa propre foi et ses interdits. Comme je le développe dans le texte ci-dessous(Mes vœux les pires), publié au lendemain du premier massacre, le respect est dû aux personnes, pas à leurs croyances, leurs idéologies, leurs représentations du monde, leurs utopies. Or qu’entend-on aujourd’hui de la part de certains musulmans et de certains états ? Qu’il faut interdire le blasphème ! Comme si le sacré des uns était celui des autres ! Cette même prétention à imposer à autrui un domaine sacré est aussi celle des intégristes catholiques et d’autres fondamentalistes d’autres religions ou sectes. Il n’y a qu’une réponse à la hauteur de cette démarche totalitaire : la résistance. Charlie Hebdo l’incarne avec force et dignité dans le numéro de sa renaissance qu’heureusement des millions de lecteurs s’arrachent.

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Place du Capitole (Ph G. Bernot)

« No passaran ! » proclamaient les militants antifascistes contre le franquisme. On aurait aimé que les journaux fassent montre de la même détermination en reprenant tous les caricatures qui défrisent les fanatiques - et ce dès les premières menaces il y a quelques années, mais aussi aujourd’hui. Surtout, on aimerait ne plus entendre des excuses du genre : « Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu » quand il s’agit de condamner et de résister à l’intégrisme et au fascisme. L’esprit pétainiste ne fait jamais que consommer la défaite !

Pour terminer cependant, et pour ne pas être accusé une fois encore de « simplisme laïcard », je rapporte les propos exemplaires du pape François affirmant que « la liberté de la presse est aussi importante que la liberté religieuse » (et réciproquement, bien sûr !). Je ne vois pas comment mieux dire ! Ni mieux définir la laïcité, ni mieux apaiser les tensions qui risquent de se développer dans les semaines à venir. Mais je redoute, moi mécréant, des ennuis venant de son propre camp pour ce pape qu’on aimerait voir imité par les représentants de toutes les religions !

Michel Baglin 14 janvier 2015



Avec mes pires vœux (à chaud)


La bête immonde du fanatisme religieux ne dort jamais que d’un œil ! Qu’on lui lâche tant soit peu la bride, et voilà qu’elle se réveille pour prétendre bientôt régner sur tous et sur chacun, dicter ce qu’il faut croire et sentir, imposer une manière de vivre à genou et dans l’humiliation. Il y a toujours des abrutis de dieu quelque soit le nom qu’ils lui donnent, des enténébrés de dogmes, pour se lever et combattre tout ce qui pense, tout ce qui fait l’être humain et sa dignité : son esprit critique, sa liberté de penser.

Ce n’est pas nouveau et ces dernières années − des intégristes cathos voulant faire interdire des spectacles « blasphématoires » à la vermine islamiste prétendant empêcher la représentation de son idole, sans oublier les fondamentalistes juifs qui prétendent asservir toute la Palestine au non du Grand Israël biblique − on pouvait croire que ces fanatiques ne s’en prenaient qu’à la liberté d’expression, ce qui était déjà s’en prendre au fondement de la démocratie. On sait aujourd’hui qu’ils sont tout aussi impatients de massacrer, comme ils le font hélas partout dans le monde, ceux qui ne leur ressemblent pas et ne partagent pas leurs élucubrations. La nouveauté, c’est que les liberticides sont aussi des assassins de la pire espèce, des crétins cruels et des lâches, que l’humour accule à l’hystérie meurtrière.

J’ai tenté de traiter avec le sourire ces infamies dans ma pièce, « Dieu se moque des lèches-bottes » , où le dieu bienveillant qu’on peut imaginer à partir d’une certaine lecture des textes dits « sacrés » (mais qui autorisent hélas une lecture diamétralement opposée !) fustige et vomit ces dévots qui l’insultent et le déshonorent. Depuis mercredi pourtant, le cœur n’y est pas et j’avoue que je n’ai plus l’humeur à en rire.

Je suis plutôt ulcéré par certaines réactions, même si les manifestations du monde, et la fraternité ressentie au milieu des gens qui se sourient malgré les yeux humides, aident à ne pas désespérer.
Ulcéré parce que j’ai entendu de sinistres crétins parler de provocations à propos des dessins de Charlie hebdo. Comme si la provocation ne venait pas de ceux qui ont le culot de vouloir interdire les critiques de s’exprimer, imposer silence à la planète ! Je suis fatigué d’expliquer à ceux-là que les caricaturistes ne font que répondre légitimement à l’arrogance des censeurs et que chaque citoyen a une dette envers eux.

Fatigué aussi de ressasser ce qui est une évidence : le sacré des uns n’étant pas celui des autres, il n’y a que la tolérance pour nous permettre de vivre ensemble, celle que la laïcité réussit plutôt bien à organiser.

Malheureusement, des confusions viennent contrarier ses efforts.
Il en est une particulièrement néfaste, véhiculée par les bobos et nombre de journalistes, qui se focalisent sur le terme d’islamophobie. Prétendant nous garder de tout racisme, elle entérine de fait une sorte de prohibition de la critique de l’islam et par extension de toute religion. Que sous-entend-elle ? Que l’hostilité à l’islam recouvre une hostilité aux Arabes. J’entends bien que l’extrême-droite et les racistes exploitent ce filon. Mais la confusion qu’elle apporte est au moins aussi dangereuse. Rappelons d’abord que la majorité des musulmans ne sont pas arabes et surtout que tous les Arabes ne sont pas musulmans ! Cette confusion procède au fond d’un racisme plus sournois, qui consiste à vouer un peuple à une religion, à l’y enfermer. Mais c’est là faire injure à tous ses membres, croyants ou non, en les imaginant incapables d’indépendance à l’égard du religieux. C’est notamment dénier tout crédit à ceux, athées, qui ferraillent contre le « sacré » qu’on veut leur imposer, comme ont ferraillé en Occident les philosophes des Lumières, plus tard les libres penseurs et enfin ceux qui ont conquis de haute lutte le privilège de la laïcité.
J’ai beaucoup d’amis arabes qui sont agnostiques ou athées, menacés de mort pour cette raison, et qui n’apprécient pas qu’on oublie ainsi leur combat ou simplement qu’on nie leur indépendance d’esprit. Pas plus qu’on apprécierait d’être systématiquement qualifié de chrétien parce qu’occidental ou de voir accuser de racisme anti-blanc quiconque s’oppose à la foi ou aux églises chrétiennes !

L’injonction que l’on entend aujourd’hui - « Attention aux amalgames » - n’est pas très réaliste (qui y-a-t-il vraiment aujourd’hui pour prétendre que tous les musulmans sont des islamistes, hormis une poignée de fachos ?). En revanche, elle instaure un couvre-feu sur la mise en examen du fait religieux, et cela à cause de niais peut-être bien intentionnés mais qui se satisfont de la bonne conscience que leur procure une protestation facile.

Plus grave peut-être : cette confusion trop répandue (à dessein par certains) implique le présupposé que les religions seraient a priori respectables et par voie de conséquence non susceptibles d’analyses et de débats. Qu’elles aient été, toutes ou presque, à l’origine d’effroyables guerres et carnages est pourtant incontestable. Mais ne peut occulter qu’elles sont aussi à la source de faits de civilisation et de démarches individuelles ou collectives d’ouverture aux autres, d’interrogations spirituelles et de progrès dans l’humanisation des peuples. Il est des croyants qui s’en tiennent à l’esprit, quand d’autres s’accrochent à la lettre (c’est même à ça qu’on reconnait les imbéciles : le littéralisme !) ; hélas, dans ce domaine la bêtise fait souvent de sérieux dégâts et ne pardonne pas…

Les religions sont des auberges espagnoles où l’on trouve un peu tout ce qu’on y apporte, et je ne doute pas qu’on découvre dans le Coran comme dans la Bible largement de quoi s’opposer aux fous de Dieu. Mais elles ne sont pas respectables en soi et par principe – pas plus que n’importe quelle opinion ou vision du monde – même si la grande majorité des croyants sont, eux, parfaitement respectables.

Parler d’instrumentalisation politique des religions n’a sans doute pas grand sens non plus : les religions ont toujours une dimension politique, prépondérante. La résurrection du fanatisme est l’occasion où jamais de le répéter plutôt que de pousser des cris d’orfraie en feignant de s’offusquer d’une « montée de l’islamophobie » qui n’est somme toute que le signe d’interrogations et d’une méfiance légitimes. Oui, méfiez-vous de toutes les religions parce qu’elles portent en elles cet absolu – la foi, la certitude pour le croyant de détenir la vérité – qui peut conduire à la négation de l’autre. Les manifestations des musulmans qui protestaient contre les caricatures et ont porté plainte contre Charlie Hebdo, comme la demande de certains intégristes catholiques ou autres évangélistes de créer un délit de blasphème, montrent à quel point le ver est dans le fruit. Et ce qui me navre est qu’il est des gens prétendument de gauche pour y souscrire au nom du « respect »… Mais il est vrai que la bienpensance est devenue la face réactionnaire de la gauche comme l’ordre moral fut celle de la droite. Il faut donc encore rappeler une évidence : le respect est dû aux personnes, pas à leurs croyances, leurs idéologies, leurs représentations du monde, leurs utopies.
Qu’on en vienne à créer un délit de blasphème, c’est toute la pensée qu’on mettrait au pas et la liberté sous le boisseau. Pour ma part, je ne crois guère ici en la naïveté : tous ceux qui réclament une telle loi le sont peut-être à leur insu, mais sont fascistes dans l’âme !

Reste enfin la fraternité. Il n’y a pas besoin de dieu pour cela, les révoltés de tous les temps et de tous les pays l’ont montré, même si les révolutionnaires ont parfois hélas prouvé qu’on pouvait aussi l’assassiner avec la liberté. En tous cas, rien ne m’alarme plus que d’entendre parler de « frères en religion ». Car la fraternité est universelle, sinon le mot ne recouvre que l’esprit de clan : une fraternité de meute, d’un groupe ligué contre le reste du monde.

Ce mercredi noir, j’assistais aux funérailles du poète occitan et ami Yves Rouquette, un « chrétien buissonnier », homme d’une belle foi généreuse qui, à l’instar d’autres amis croyants de toutes confessions, me persuade que la bonté a aussi des sources spirituelles. Toutes les manières de croire ne se valent pas et je l’ai ressenti profondément ce triste jour (lire ici). Voilà un baume sur ma colère et je ne veux pas occulter que bien des croyants, musulmans, chrétiens, juifs ou autres, témoignent d’une humanité profonde, d’un respect des autres, d’une ouverture d’esprit qui forcent l’admiration. On peut s’imaginer que c’est en dépit de leurs croyances. On peut aussi penser, parce que toutes les religions parlent d’amour (même si elles oublient souvent de le mettre en pratique), qu’elles ont insufflé chez chacun ce sentiment d’appartenance à une même communauté humaine, sentiment qui infuse tout au long des âges et de l’histoire individuelle pour finir par façonner une approche bienveillante des autres.

Sentiment qui fait évidemment défaut aux chiens de dieu (pardon pour les chiens), ce qui ne doit pas, il me semble, amener pour autant à les considérer comme des monstres. Non, hélas, ils sont des humains, comme le furent les nazis et tant d’autres fléaux des peuples, et quoique amputés de leur capacité d’empathie autant que de leur libre arbitre. Telle est la « banalité du mal » dont parlait Hannah Arendt, qui fait que nous n’avons que la vigilance de la pensée, l’exercice de l’esprit critique, pour ne pas risquer un jour de leur ressembler.

C’est bien sûr ce que je nous souhaite en ce terrible début d’année. En souhaitant du même coup aux misérables imbéciles qui nous endeuillent d’avoir un jour l’intuition qu’ils vont finir par rôtir aux enfers, puisqu’ils y croient. Et avec ces vœux que je formule de tout cœur, les pires pour eux : que les crayons et les lettres finissent par l’emporter durablement sur les kalachnikovs.

Michel Baglin vendredi 9 janvier 2015



Lire aussi l’article critique de Jaccques Ibanès :

Heureux sans Dieu ni religion



mardi 20 janvier 2015, par Michel Baglin

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Un dessin de Jean-Michel DELAMBRE





















reportage photographique : Guy Bernot











Un moment d’humour avec Sophia Aram

"Le blasphème c’est sacré"

Intelligent et drôle. Juste et courageux.


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