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Jean-Claude Tardif

« La Nada », six nouvelles pour l’Espagnol

Le dernier livre de Jean-Claude tardif vient de paraître aux éditions « Le temps qu’il fait ». Un recueil de nouvelles inspirées par la figure de son grand-père Antonio, républicain espagnol réfugié en Bretagne depuis la guerre civile. Une suite d’évocations parfois goyesques, où la subjectivité d’un regard d’enfant se mêle à la fresque d’une tragédie encore bien vivante dans la mémoire et les cœurs.

Six nouvelles. Six nouvelles qui racontent à peine, presque sans histoires. Mais disent beaucoup. Beaucoup de l’Histoire avec majuscule. Celle qui a ensanglanté le sud de l’Europe préfigurant son embrasement général, et celui du monde. Une histoire qui est là, en filigrane, si fortement présente dans les mémoires et les regards et qui cependant reste tue par la plupart des personnages de ce recueil, dont le principal, le grand-père, « l’Espagnol ». Un taiseux.
Car c’est l’Espagne, bien sûr, qu’évoque Tardif, celle dont il nous est dit en exergue (Ortega y Gasset) qu’elle « est une douleur énorme, profonde, diffuse ».

« Terre de chair »

Elle l’est aussi pour le petit fils d’Antonio, qui dans la nouvelle inaugurale fait monologuer son grand-père, le Républicain exilé en Bretagne (avec « ce désespoir qui toujours me ramenait à cette terre de chair où dorment tous les miens »). Il y a vieilli et fait souche, mais sa tête et son cœur sont encore du côté de Séville, aux côtés des morts, ceux dont il se fait chaque jour un peu plus, dans la douleur et la solitude de l’exil, une vraie famille. « L’un après l’autre ils se sont couchés au hasard de la route, de la barricade ou du pavé, les yeux étonnés. Ils sont là et partout éparpillés le long de ma mémoire, de ma langue, du bleuté de mes veines. »
Dans trois des autres nouvelles le petit-fils reprend la parole pour évoquer Antonio qui l’emmenait à la chasse à l’escargot, « el caracol » et caressait les pigeons. Ce vieil homme un peu perdu sur les côtes Bretonnes, parlait peu mais lui passait la main dans les cheveux en prononçant des phrases presque aussi rares qu’énigmatiques. Ce qu’en devinait le jeune Jean-Claude (Ah ! qu’il aurait aimé porter le prénom de l’aïeul – « celui de derrière la montagne » !), c’était les tonalités et la persistance de la souffrance.

Scènes hallucinées

Une douleur qui, à travers les silences du grand-père, son regard perdu au loin, ou l’évocation de la passante, Doña Lobos, lui dessinait comme en creux, encore et toujours, l’Espagne tragique et meurtrie sous les bottes fascistes. Celle de cette femme portant dans ses bras durant des jours Libertad, son enfant morte, la présentant aux uns et autres, suivie de sa vieille mère, tout aussi perdue : « Où devaient-elle enterrer Libertad ? Où devaient-elles ensevelir le futur ? »
Scène hallucinée, à laquelle beaucoup d’autres font échos. Notamment avec « Un certain avril » où le narrateur est un pilote allemand mort et enterré en terre ibérique, se remémorant la beauté du pays qu’il a bombardé et contribué à écraser. Ou cette autre nouvelle mettant en scène une photographe (Gerda Taro, « la pequeña rubia », compagne de Robert Capa, morte à 27 ans à Brunette en 1937) confrontée à la mort et aux blessés, dont un jeune qu’on ampute sous ses yeux. Sans oublier cette image qui a hanté le vieil Antonio, celle de son instituteur fusillé au petit matin sur la place du village par les franquistes…
Jean-Claude Tardif les évoque avec passion et retenue à la fois, mêlant le regard naïf du gamin se souvenant du grand-père à la vision tragique et désespérée du vieil exilé, la grandeur et le courage des combattants de la liberté, et l’horreur d’une guerre civile qui a gorgé la terre d’Espagne de sang et d’infamies.

Michel Baglin



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vendredi 2 octobre 2009, par Michel Baglin

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Jean-Claude Tardif
« La Nada, six nouvelles pour l’Espagnol »
Le temps qu’il fait éd.
(31, rue de Segonzac. 16121 Cognac)
96 pages. 15 euros.



Jean-Claude Tardif

Né en 1963 à Rennes dans une famille ouvrière, Jean-Claude Tardif est aujourd’hui installé en Normandie.
Il a publié des livres de poèmes, des récits et des nouvelles. Il est aussi le créateur et l’animateur de la belle revue "A l’index"

Il anime également, avec l’association "A livre ouvert", des rencontres avec des auteurs contemporains (essentiellement des poètes) qui se déroulent à Montivilliers (tout près du Havre), à la Bibliothèque Condorcet (50 rue Léon-Gambetta).

Contact : JC Tardif. 11 rue du Stade. 76133 Epouville

Bibliographie

« De la vie lente ». La Dragonne, 1999
« Nuitamment ». Cadex, 2001
« L’homme de peu ». La Dragonne, 2002
« Louve peut-être ». La Dragonne, 2005


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