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Gaston Puel, portrait

La passion d’un « livreur »

Un de mes regrets, quand je mis fin en 1989 à l’aventure de la revue Texture (papier), fut de n’avoir pas consacré un numéro (comme je l’avais fait pour Pierre Gabriel, Godeau, ou Cousin) à l’auteur de « L’Incessant, l’incertain ». Je suis heureux de pouvoir aujourd’hui réparer tant soit peu cette lacune avec ce portrait, que je propose à l’occasion de la sortie d’une étude fouillée de l’œuvre, par Éric Dazzan aux éditions des Vanneaux.



Gaston Puel, auquel son grand-père demandait ce qu’il voudrait faire plus tard, avait cinq ans lorsqu’il répondit : « livreur ». Et de préciser : « Je veux faire des livres ». Ainsi se dessina la vie future de l’auteur de "L’Evangile du Très-bas" ou de "L’Herbe de l’oubli", d’un écrivain qui flirta un temps avec le surréalisme, et dont l’œuvre, enrichie d’un long compagnonnage avec la peinture, compte plus d’une trentaine de titres. D’un écrivain qui est également un éditeur remarqué pour sa connaissance des poètes et des peintres, dont il a suscité maints dialogues sur le papier.
Le « livreur » ne sera pas un homme qui s’enfermera dans l’univers des livres, mais pour qui les livres constitueront l’une des principales fenêtres ouvertes sur le monde. Voilà ce qu’on comprend immédiatement à la lecture du « Journal d’un livreur ». L’enfance s’entête chez tous les écrivains, comme sans doute chez tout homme, et chez Puel plus encore peut-être. Elle fournit en tout cas la matière et le prétexte de son premier récit, publié en 1997 par l’Arrière-Pays, « Journal d’un livreur ».

Le travail en spirale de la mémoire

Avec ce livre, Puel se soucie peu de la chronologie, lui préférant les portraits qui s’ébauchent par petites touches, les biographies qui se complètent au fil du récit, les retours, le travail en spirale de la mémoire forant ses puits, sondant, creusant dans la terra incognita qui est le sous-bassement de toute une sensibilité, de toute une existence et, sans doute, d’une écriture dont certaines connotations s’explicitent ici.
Avec des notations, des commentaires parfois mélancoliques. Ainsi, à l’évocation d’un vieillard décédé depuis longtemps : « Sans doute suis-je le seul en ce monde à penser encore à cet homme... ».
Car le narrateur ne s’efface pas au profit de l’enfant qu’il fut, le point de vue est actuel : le journal est écrit au présent de 1997 et chaque date marque moins un événement qu’une certaine qualité, ou tonalité, de souvenance. « Recueillement du livreur : l’enfance du monde reste son affaire. L’anecdote ne compte pas. Il s’agit de sauver cette fraîcheur à jamais perdue par quoi s’annonçait le monde. Fraîcheur d’herbe du visible, bonheur matinal de l’écriture (naïveté). »
Il s’agit bien, encore et toujours, d’une quête de poète, d’un homme qui cherche à tenir allumée – à sauver ? – cette lanterne intérieure qui a pour lui, à jamais, éclairé d’un certain jour le monde.

« L’Ame errante »


Que la vie ne soit rien, que son sens nous échappe n’empêche qu’elle nous peuple d’émotions, de sentiments, de pensées et de langages et que c’est là nos seules richesses :

« Dans la nuit sans avenir
la nudité légère du vent
dit que l’attente sera sans fin
et que rien n’est à ce rien préférable ».

Avec « L’Ame errante » (co-éditée par le Dé Bleu et Le Noroît en 1992) Gaston Puel offre une alternance de textes en prose et de poèmes (pour autant que la distinction soit légitime dans une écriture toujours poétique par sa tonalité et ses images) empreints d’une lucidité qui n’atténue pourtant jamais la perception sensuelle du monde. N’a-t-il pas écrit : « La Terre est la réponse sans question » ?
La nature, chez ce poète qui vit à la campagne est une constante évocation des éléments, une présence muette, à la fois maternelle (« La Mère hante » est une autre entente du titre), énigmatique et distancée par le regard. Mais c’est surtout ici la mémoire qui hante l’écriture, avec des souvenirs d’enfance, de guerre puis d’homme mûr, évoqués comme les fragments d’un puzzle.
« L’âme errante vient d’où vient le vent », dit Michel Serres, cité en exergue du recueil. Or, pour Puel comme peut-être pour nous tous, le vent souffle du passé. Cette notion d’âme, si vague et si prégnante, c’est par la mémoire qu’on peut l’approcher, comme le fil ténu qui relie le disparate d’une vie et témoigne que les errances d’un même homme se ressemblent.
Toujours grave chez ce poète, la parole reste d’espoir, par sa sensibilité même et ce qu’elle traduit d’écoute, et peut-être aussi parce que même « déchirée piétinée avilie / la vie assiste la vie ».

Une étude d’Eric Dazzan


Éric Dazzan (co-animateur avec Josette Ségura des éditions de l’Arrière-Pays, qui ont publié nombre de recueils de Gaston Puel) propose une étude fouillée de l’œuvre aux éditions des Vanneaux. Il y analyse notamment comment elle est travaillée par « cette dialectique du proche et du lointain, de la présence et de l’absence, du vivant et de la mort(e) en quoi consiste la vérité de l’exister ».
Reflétant la violence de la condition d’homme, debout sous un ciel vide, la poésie de Puel témoigne d’une implacable lucidité et d’un refus de tout leurre, fût-ce celui du poème. Selon Éric Dazzan, elle témoigne aussi de comment «  faire de la finitude et de son acceptation lucide la pierre de touche d’un possible de l’existence comme de la parole qui la dit ». Toute une génération, celle de l’après-guerre, a affirmé que la présence au monde était à ce prix – et Gaston Puel en est.
« On dit ma vie ; quelle présomption ! Rien ne nous fut donné, rien n’est jamais acquis. Nous avons tremblé, éphémère ébranlement dans l’ouverture apparente du monde, dans le feuillage frémissant du possible. Il ne reste qu’une existence derrière soi et l’évidence de plus en plus criante qu’il n’est que de mourir. Tout est allé si vite, nous ne tenons de rien la certitude d’avoir vécu », écrit-il en ouverture de « L’incessant, l’incertain ».

L’improbable plénitude


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Gaston Puel et ses amis dans le portfolio du livre que lui consacrent les éditions des Vanneaux

La poésie fragmentée, « en archipel », par ses retours et la sorte de poème sous-jacent, unifié, qu’elle trame, aurait-elle pouvoir de la reconstruire, cette certitude ? Non sans doute, car selon Éric Dazzan toujours, la poésie de Puel cultive aussi cette ironie qui dénonce « la fable du sujet ». ; il n’empêche que la parole ramassée, charnue, palpitante, qui sait se cabrer contre le saccage, traque partout l’improbable plénitude qui serait comme la preuve de la vie. Plénitude approchée, jamais tenue, si ce n’est dans le poème - « ce qui reste ».
« Ce qui restera entre deux ratures, tu le nommeras poème. Un peu de terre remuée, un infime terrier de mots ou bien toute la terre s’arrondissant sous la main comme une pomme. » Rondeur, métaphore d’une plénitude plus rêvée qu’accomplie… Devant la dépossession, le temps qui démembre et disperse et fait le vide, l’idée du plein (alors qu’il nous faut assumer le « rien »), le goût de l’épais, sont des recours pour prendre pied. La certitude d’avoir vécu, c’est à une sensualité terrestre, pour ne pas dire terrienne, qu’il faut la demander. Gaston Puel est un homme qui travaille à nous gagner non pas le ciel, mais l’ici-bas. Et « notre présence au monde se gagne en y renonçant ». C’est dans le don, c’est dans la perte, c’est dans l’échange qu’il nous faut vivre. « Être n’est rien. Aimer est tout ».
Voilà en tout cas une œuvre qui se confronte d’un bout à l’autre au néant sans cesser de dire l’épaisseur du monde et la « sève d’exister ». Cette double et paradoxale dimension est peut-être celle du « frémissement », de la « vibration », qui ne constituent pas un art poétique, certes, mais l’orientent. « Le poème ne méprise pas l’anecdote, mais n’en saurait tirer son viatique (…) Ce qui décide de sa valeur, c’est le noyau d’éternité qui le fonde, sa vibration de parole dans les plis du temps. »

Michel Baglin


« L’Herbe de l’oubli »


Comme il l’indique dans son argument liminaire, Gaston Puel, poète à la fois solaire et d’inquiétude, opère avec ce recueil un « retour aux troubadours ». Non qu’il les ait jamais oubliés, enraciné qu’il est dans une terre et une culture occitane, mais il cherche ici une parenté presque formelle à travers un chant - de facture évidemment plus moderne et cependant inspiré des cansos, ces « mélodieuses tapisseries enluminées de fleurs et d’oiseaux ».
Ce chant des troubadours, ce « tremblement inaugural » qui a confié « à la parole le frisson amoureux ». Peut-être une manière réconciliée d’envisager un monde qu’il faut encore et toujours mériter.
Une voix aussi, grave et enchantée : « Beauté, tôt ou tard au supplice, vérité aux ongles arrachés, tu es l’horreur, la terre accessible, offerte au soc, à l’épieu. Mais d’un index tendu tu désignes le sublime, ce qui ne peut être questionné, cet inconnu à l’œuvre qui clignote au loin et nous hèle et que peut-être nous supporterons. »

M.B .


(Gaston Puel. « L’Herbe de l’oubli ». Thierry Bouchard et Folle avoine éditeurs. 62 p. )



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mardi 11 août 2009, par Michel Baglin

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Une vie

Gaston Puel est né en 1924 à Castres. Son enfance est marquée par la mort de sa mère, alors qu’il est encore très jeune (il sera élevé par sa grand-mère).
A la Libération, il rencontre et correspond avec Joë Bousquet, René Char, André Breton. Il participe en 1947 aux activités du groupe surréaliste et s’en éloigne en 1950, mais reste en relation avec Breton.
Entre temps, il fait un séjour en sanatorium (un an à Ste Feyre près de Gueret, notamment), pour une tuberculose contractée au sortir de la guerre. Ce n’est qu’au sortir de la maladie qu’il s’installe définitivement à Veilhes, près de Lavaur (81), où il crée son atelier d’imprimerie. Il y fonde en 1961 les éditions de la Fenêtre ardente. Il publie alors René Char, Pierre Albert-Birot, Pierre-André Benoit, Joë Bousquet, Jean Grenier, Jean Malrieu, Pierre Gabriel, René Nelli, etc. et de nombreux livres d’artistes (Arp, Bajen, Ernst, Carrade, Miro, Dax, Dubuffet, Ubac, Tapies, Staritsky, Héraud, etc.).
En 1971, il dirige à l’Université de Maryland (USA) deux séminaires sur Claude Simon et René Char.
En 1997, il publie son premier récit, « Le journal d’un livreur » (L’Arrière-Pays) qui constitue, sous la forme d’un journal, un retour sur son enfance et sa passion des livres. Le même éditeur a publié ces dernières années quatre de ses « Carnets de Veilhes » ainsi qu’une anthologie, « D’une saveur mortelle » (2004), faisant suite à celle de Georges Cathalo, « Au feu », publiée au Dé Bleu en 1992.
Les éditions des Vanneaux viennent de lui consacrer, dans leur collection « Présence de la poésie » une étude signée Eric Dazzan, enrichie d’un choix de poèmes et d’un portfolio.
(200 pages. 15 euros).


Bibliographie sélective

Poèmes, Confluence, Lyon, 1945
Paysage nuptial, édition G.L.M., frontispice Hans Bellmer, 1947
La jamais rencontrée, collection P.S., Seghers, Paris, frontispice de Max Ernst, 1950
La Voix des pronoms, Editions du Lampadaire, Rodez, lettrines d’A. Dax, 1952
Lustres, Editions de la Tête Noire, 1953 (anthologie où se trouvent Les Propriétés spectrales, Un soleil nous habite, L’engagement).
La randonnée de l’éclair, les Cahiers de Rochefort, collection fronton, n°1, lithographie de Francis Bajen, 1954
Ce chant entre deux astres, Henneuse éditeur, Lyon, 1956 ; réédité en 1962 à la Fenêtre ardente avec une sérigraphie de Arp et 1978 par Thierry Bouchard, collection Terre.
D’un lien mortel, gouache de Carrade, librairie José Corti, 1962
Lucien Becker, Seghers, coll. Poètes d’Aujourd’hui, 1962
Le cinquième château, La fenêtre ardente, Lavaur, deux bois de Raoul Ubac Lavaur, 1965
La lumière du jour, bois de R Ubac, La fenêtre ardente, Lavaur, 1967. Prix Max Jacob.
Terre-Plein, Thierry Bouchard, collection Terre, eau-forte de Carrade, 1980
L’évangile du très-bas, Solaire, 1982
L’amazone, Editions Tribu, Toulouse, 1982.
Le cep de la nuit, Les Cahier du Confluent, gravures de Carrade, 1986
L’incessant, l’incertain, sérigraphie de Jean Capdeville, Sud, Marseille, 1987
L’âme errante, le dé bleu/ Le Noroît, 1992
Carnet de Veilhes I à IV, L’Arrière-Pays, 1993-2001
L’herbe de l’oubli, Thierry Bouchard/ Yves Prié, 1996
Le journal d’un livreur, L’Arrière-Pays, 1997
Ce chant entre deux astres, Verlag im Wal, Allemagne (version française, anglaise, allemande, italienne, espagnole, occitane), 2000
Cheyenne Autunn, peinture de Bruno Foglia, Voix d’encre, 2003
Le Fin mot, L’Arrière-Pays, 2003
D’une saveur mortelle, L’Arrière-Pays, 2004
L’âme errante & ses attaches, L’Arrière-Pays, 2007

Études, articles sur l’œuvre de G. Puel :

Gaston Puel, étude de H. Mozer, Edition Subervie, Rodez, collection Visages de ce temps, 1969
Gaston Puel, Les Cahiers de L’Amourier, études, textes rassemblés par A. Freixe 2003
Gaston Puel, En chemin¸ textes rassemblés par R. Piniès, Centre Joë Bousquet et son temps, Carcassonne, 2003
Gaston Puel, coll. Présence de la poésie, Editions des Vanneaux, présentation et choix de textes d’E. Dazzan. 2008

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