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Pierre Maubé

« La peau de l’ours »

Donner voix à l’intime, au murmurant

C’est chez un jeune éditeur - Au Pont 9, qui vient de sortir quatre nouveaux recueils soignés - que Pierre Maubé publie son dernier ouvrage poétique. Je lui ai donné une préface, que je reproduis ci-dessous.



On croise dans ces pages un arc-en-ciel dans les gouttes d’une pluie d’été, un « jazz vanille brume » aussi bien qu’« un chat occasionnel », un « remord mal éteint », beaucoup de « songerie lente », le reflet nacré des porcelaines chinoises évoquant des visages, des « cicatrices cachées », les braises mal éteintes d’un feu ancien pour réchauffer le cœur, sans oublier cette « gloire des monts » : les paysages dont s’est imprégnée une enfance passée au pied des montagnes et qui demeurent une vraie consolation pour l’adulte. Celui qui traverse parfois des heures creuses, « claudiquant somnambule / pour échouer vacant aux heures d’insomnie ».
Dans ces « instants donnés », rien que de très quotidien et de généreusement partagé. Et c’est précisément cela qui « se trame sous le tissu des jours » et se dit dans cette poésie qui se veut une « autobiographie de tout le monde ». Modestie ? Tout l’inverse ! Quelle plus grande ambition en effet que celle de l’échange désintéressé ? Du dialogue d’intimité à intimité qu’un auteur tente d’établir avec son lecteur par le seul truchement des mots, des images et des cadences ?
Pierre Maubé est un grand lecteur, de la poésie contemporaine notamment. Mais il le sait, « les modes passent, le conformisme demeure » et il n’a cure de cette approche qui, vers la fin du siècle dernier, voulut faire du lyrisme « un gros mot » ! Il s’en moque d’ailleurs gentiment en évoquant sa « petite khâgne provinciale », où l’on passait pour un demeuré, un réac, voire un facho, quand on préférait Yourcenar, Calaferte ou Albert Cohen à Robbe-Grillet, jurait par Kerouac ou Salinger plutôt que par Dos Passos, lisait plus souvent Chandler, Simenon, Goodis, Manchette ou la BD que Ricardou, et se méfiait de Heidegger… Il se moque, oui, de cette forme de terrorisme intellectuel prétendant que « la poésie contemporaine était formaliste ou n’était pas ». La suite lui a donné raison de faire fond sur la sensibilité et l’intelligence du cœur communes à tout un chacun.
L’auteur du Dernier loup (Bérénice éd. 2010) s’y emploie ici et tout lecteur pourra y reconnaître un peu de lui-même en cet « étourdi oubliant / la vie qui nous grignote, / chaque instant ». Ce rêveur qui ne part pas, mais aime « le bagage à faire, / et le train à prendre / qu’on ne prendra pas », capable d’assez d’empathie pour voyager par le truchement d’autrui :

« …leurs mots te prennent par la main
et t’emportent dans ce territoire vaste où leurs rivières
goutte à goutte étanchent ta soif,
où leurs souvenirs deviennent sève
et sang qui doucement s’infiltre
dans les capillaires innombrables
de ta mémoire poreuse
et peu à peu ces souvenirs
deviennent tiens,
toi qui n’as rien à offrir
à tes amis
que ta présence invisible à leur côté
durant leur prochain voyage. »


A l’instar de nous tous, sans doute, il aime « les fruits de septembre, / la pluie de novembre, / les rêves d’hiver ». Il connaît « cette faim en nous qui est écho / de la faim invisible de l’autre ». Il lui est arrivé de ce sentir, gamin, comme « une pomme oubliée sur le sol du grenier et qui passe l’année, paisible, à blettir ». De chercher « les indices d’une autre vie » souvent. D’autres fois, de s’éprouver « au cœur du monde » et de la vie. Il se ressource dans la fidélité à certains paysages inépuisables :

« Gloire des monts devant tes yeux d’enfant
le matin quand tu ouvrais la fenêtre,
et cet instant renouvelé de communion
aujourd’hui t’accompagne
et traverse avec toi, en toi,
les pires moments,
fil infime, lumineux
dans le tissu ténébreux de tes jours. »


La poésie de Pierre Maubé est riche de ces moments pleins, de ces sèves goûteuses, de ces vertiges du vivant qui n’oublie cependant jamais sa condition précaire. Car il ne s’agit pas non plus de s’illusionner, d’être dupe de « Midi le menteur » et son écriture témoigne d’un souci constant de lucidité. « Cela fait si longtemps / que je vis avec ma mort », confie-t-il. Le tragique est là, qui donne son prix à la vie, et qu’il ne voile jamais. Il s’insinue jusque dans le quotidien le plus trivial, chez le boucher par exemple, quand « la porte de la chambre froide s’entrebâille, / laissant voir quelques carcasses suspendues, / vestiges d’êtres / qui hier encore / bêlaient ruminaient dormaient, / se préparaient à notre assiette. / Et bêtement je me demande : / pourquoi eux / et pas moi ? »
C’est que ne cesse de se faire entendre « ce cœur en nous qui cogne sur la porte invisible du temps ». La mort est bien sûr la menace et la promesse qu’on ne peut ignorer, mais aussi, plus quotidiennement, ce qui mine le jour, ne serait-ce que par l’insistance de ceux qui se sont absentés et continuent de hanter nos vies. « Ils se sont débattus ils ont quitté / le cercle désarmé de nos bras. » Pierre Maubé consacre toute une partie de son recueil à ces êtres aimés que Saturne a dévorés. La poésie, c’est aussi cela : ce qui vivifie la mémoire.
La nostalgie, que l’on sent en filigrane de toutes les pages – comme « ce regret / d’on ne sait quel jardin perdu / il y a si longtemps » – participe bien sûr aussi de cette même fatalité qui résonne dans le never more. Le manque, la solitude, l’insatisfaction – que l’on entend à « la fin d’un jour que tu n’as pas vécu » – constituent l’ordinaire des hommes. La révolte aussi, présente par exemple dans un poème évoquant les attentats de Paris. La poésie se doit de les aborder tous, de les affronter peut-être. Dans la partie centrale de ce recueil, le poète l’affirme, « elle est musicale et nauséeuse ». Elle ne connaît pas l’interdit, prend mesure de tout, répond de nos angoisses comme de nos joies. L’important est qu’elle aille plus loin que les mots, les force à confier plus qu’ils ne disent de prime abord.
Écrire est « donner voix à l’inaudible, à l’intime, au murmurant », et c’est exactement ce que réussit Pierre Maubé en mêlant dans un même livre vers libres, poèmes en prose, bouts d’essais, sonnets, etc., en évoquant les auteurs qu’il aime (Melville, Poe, etc.), en tramant les correspondances entre les arts et notamment par cette belle suite de poèmes consacrée à quelques tableaux de grands maîtres du vertige existentiel. Et toujours en plein accord avec ce qui est pour lui le rôle de la poésie : « Relier le viscéral à l’univers, le microcosme au macrocosme, la nuit intérieure à l’obscurité environnante ». Car « tout poème fouille l’être, tout poème est métaphysique, tout chant est charnel et mystique ».
Oui, tout chant ravive notre présence au monde. Il aide à « s’accorder au rythme timide de la respiration » et à « faire de chaque souffle une prière ». Ainsi la poésie de Pierre Maubé nous aide-t-elle à reprendre pied, malgré tout :

« Juste :
respirer,
marcher,
aller,
venir,
boire une eau qui va de soi,
une eau toute simple,
sans ces points d’interrogation
qui déchirent la gorge. »

Michel Baglin. Août 2017.



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jeudi 8 novembre 2018, par Michel Baglin

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Pierre Maubé :
« La peau de l’ours ».



150 pages. 17.90 euros.
Couverture, Brigitte Dusserre-Bresson.
Editions Au Pont 9. www.aupont9.com



Pierre Maubé

Né le 8 décembre 1962 à Saint-Gaudens (Haute-Garonne), Pierre Maubé a suivi des études d’Histoire à Toulouse et à Paris. Après avoir été bibliothécaire en région parisienne de 1983 à 2011, il est actuellement directeur des affaires culturelles de la Communauté de Communes Cœur et Coteaux du Comminges, sa région natale
Il a publié neuf recueils de poèmes parmi lesquels « Nulle part » (éditions Friches CPV, 2006), «  Psaume des mousses » (éditions Éclats d’encre, 2007) et « Le dernier loup » (éditions Bérénice, 2010), recueil de poèmes en prose. Ainsi que deux anthologies de poésie contemporaine (dont, en collaboration, « L’Année poétique 2009 » aux éditions Seghers) et quatre livres d’artiste (aux éditions bdb, 2009-2010).

Membre des comités de rédaction des revues Arpa et Place de la Sorbonne, il anime le site web Poésiemaintenant.
Plusieurs de ses poèmes ont été traduits en anglais, russe, espagnol et italien.

Pour en savoir plus :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Maubé
http://www.printempsdespoetes.com/index.php?rub=poetheque&page=14
http://poesiemaintenant.hautetfort.com/
http://pierremaube.blogs.nouvelobs.com/
http://www.lavielitteraire.fr/index.php/litteralement-poesie/pierre-maube
http://biloba.over-blog.com/article-bbb-45444127.html



La quatrième de couverture

Dans son neuvième recueil, Pierre Maubé donne à toucher, dans la douleur et la douceur du quotidien, un peu du pelage de l’ours, on y devine les parfums des sous-bois de l’enfance et les blessures de l’âge adulte.
Stances, élégies, invectives, proses poétiques, sonnets, poèmes courts, poèmes longs, vers libres ou réguliers, regrets, hommages, confidences, mensonges, rêveries, aveux : pas une page ici ne ressemble à la précédente, on n’y retrouverait pas ses oursons et pourtant l’on y devine un ordre mystérieux qui a le charme du fouillis et les sortilèges des retours à la maison natale.
Comme nous le confie son préfacier, le Toulousain Michel Baglin, la poésie de Pierre Maubé est riche de ces moments pleins, de ces sèves goûteuses, de ces vertiges du vivant, alliés à un souci constant de lucidité.
Autobiographie de tout le monde, s’intitule l’un des ensembles de poèmes. En effet, page après page, se révèle une intimité qui fait écho à la nôtre. Chacun de nous pourra s’y reconnaître.



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