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Jean-Pierre Siméon

« La poésie sauvera le monde »

La poésie sauvera le monde, il faut s’appeler Jean-Pierre Siméon pour oser une telle assertion aujourd’hui. Mais fi du bâton donné pour se faire battre, fi du soupçon de naïveté et d’idéalisme, l’homme en a vu d’autres au pays des « antipoètes ».



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Jean-Pierre Siméon : « La poésie sauvera le monde ». (Le Passeur éditeur, collection Hautes Rives, mai 2015, 15 euros.)

La poésie ici s’annonce d’emblée comme salvatrice et l’auteur entend bien nous le démontrer avec force et clarté dans un argumentaire de quelque 80 pages qui se lit d’une traite dans le déroulé d’une pensée droite dans ses bottes, émaillée de phrases bien senties, de citations qu’on se plaît à surligner au fil des pages. Le poète a le sens de la formule percutante et radicale. Son essai, en ce sens, se veut aussi dérangeant qu’un poème.

La poésie, nous affirme-t-il dans la lignée de Lawrence Ferlinghetti, est une insurrection de la conscience, individuelle et collective, contre les travers, les lâchetés, les renoncements, les pertes, les désenchantements du temps. Elle combat les processus de déshumanisation en œuvre dans nos sociétés d’accélération consumériste et de pensée rabotée.

En effet, la parole poétique nous « rapatrie » à nous-mêmes, nous qui vivons en « exilés de la vie ». Contestataire dans son principe, elle nous aide à nous réapproprier l’être qu’on nous vole de gré ou de force. Elle est de par sa nature acte de résistance, d’insoumission aux diktats de tous ordres qui ne sont que paroles vides, non-paroles. Contre le monde mortifère tel qu’il va, le poète nous exhorte à oser la poésie sous toutes ses formes, orale, écrite, chantée… à renaître grâce à elle à chaque instant de notre vie car tel est son incroyable pouvoir : la résurrection avant la mort programmée, rien de moins. Combattons avec elle la négation et le refus, car, comme disait Kafka, « Quand on n’est pas capable de donner du courage, on doit se taire. » Retrouvons « le sentiment du oui », quoi que puisse dire la poésie de nos douleurs et de nos doutes, osons nous dire poètes, ce n’est ni un gros mot, ni une tare. La poésie aujourd’hui est objet de mépris, à défaut d’indifférence ou de condescendance, car elle se trouve en totale contradiction avec l’époque, et c’est là tout son honneur. « Le déni de la poésie n’est pas une affaire littéraire ou il ne l’est que secondairement. Il est politique. » Il s’agit donc d’un enjeu vital qui touche l’ensemble de nos sociétés en mal de sens.

Habiter en poète sa terre, son espace, s’habiter soi-même, peut nous sauver du marasme annoncé. Car la poésie nous apprend le scepticisme, l’incertitude contre la pensée toute faite. Elle nous permet une compréhension pleine du réel qui met en jeu toutes nos facultés. Parole ouverte du poème contre parole close des données immédiates, objectives que nous ingérons à longueur d’images et de discours, « la poésie illimite le réel » en nous restituant notre liberté fondatrice, notre identité multiple, en perpétuel mouvement, en nous plaçant en fraternité de langue avec quiconque sur cette terre. « La poésie est en quelque sorte comme un esperanto de l’âme humaine », elle lutte donc contre la violence, l’exclusion, la haine de l’autre, la peur anesthésiante.

La poésie, nous dit Jean-Pierre Siméon, est l’ouverture la plus large donnée à la conscience car elle nous donne à vivre, à sentir le monde dans toute sa complexité, son épaisseur, comme un tout dont on est une part active. Oser, avec la poésie, l’expérience sensible du monde contre le tout conceptuel qui limite nos sens et notre champ de conscience, contre le divertissement de masse qui nous détourne de la vérité d’être. Opposer à l’ère de l’invasion technologique, de la communication exacerbée, de la vitesse émotionnelle, les ressources de la lenteur, du recul, de la patiente compréhension des êtres et des choses. Oser le silence contre la logorrhée, l’interrogation contre l’ingurgitation, la nuance contre la simplification, l’inconnu contre le confort assuré. Miser sur l’invention créatrice contre la conformité, le champ symbolique contre les aplats du langage. Cultiver la métaphore, « la polysémie inépuisable » contre le sens unique précuit, la profondeur de champ contre le premier degré, le relief du langage contre l’aplatissement généralisé. Accéder à l’intelligence poétique du réel contre la pseudo-réalité servie à tour de bras, il y a, dans cet abondant jeu des contraires développé par Siméon pour asseoir son propos, un combat à mener pour que la poésie soit « la plus haute expression permise à l’homme » alors que, selon le mot de Cocteau, le monde « ne s’intéresse qu’aux racontars. » Il s’agit de retrouver, grâce au poème, ce langage « d’un autre monde dans ce monde », la saveur d’être, saveur qui est sœur du savoir, de la connaissance. « Le poème sauvera le monde » car il est capable de nous sauver « de l’oubli de nous-mêmes ». C’est dire son exigence et son impérieuse nécessité.

« Plus une société est antipoétique, plus la poésie devient l’argument théorique majeur de sa contestation. » Son enjeu est donc considérable. Une autre représentation du monde est possible pour peu que se réveille la conscience, que celle-ci trouve son petit grain de sable à moudre à travers les forces transgressives que charrie la poésie. La petite voix du poème, si fragile soit-elle, si peu dispendieuse en regard des gabegies artistiques, peut y parvenir, telle est la foi inébranlable de Jean-Pierre Siméon, ce passeur infatigable, militant, activiste de la poésie partout et pour tous. Juste un effort de conscience et nous éprouverons « la pleine étreinte du monde », nous serons capables de lire en toute liberté ce qu’il a à nous dire.

« La veine bat aux tempes du poème », donnons-lui notre sang, notre souffle rebelle afin d’être à la hauteur de notre humaine condition dans la libre et allègre perception de tous ses éléments.

Marilyse Leroux



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dimanche 17 janvier 2016

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Jean-Pierre Siméon

Poète, romancier, dramaturge, critique, Jean-Pierre Siméon est né en 1950 à Paris. Professeur agrégé de Lettres Modernes, il a longtemps enseigné à l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres de Clermont-Ferrand, la ville où il réside.
Il est l’auteur de nombreux recueils de poésie, de romans, de livres pour la jeunesse, de treize pièces de théâtre, d’un essai sur le théâtre et un sur Laurent Terzieff.
Il a fondé avec Christian Schiaretti le festival Les Langagières à la Comédie de Reims et est désormais poète associé au Théâtre National Populaire de Villeurbanne. Il enseigne parallèlement à l’ENSATT de Lyon jusqu’en 2010. Il enseigne, à partir de septembre 2012, l’écriture théâtrale à Sciences Politiques à Paris. Il a créé en 1986 La Semaine de la poésie à Clermont-Ferrand. Il a été membre de la commission poésie du CNL et a collaboré comme critique littéraire et dramatique à l’Humanité. Il a été conseiller à la Mission pour l’Art et la Culture du Ministère de l’Education Nationale. Il participe aux comités de rédaction de plusieurs revues et dirige avec Jean-Marie Barnaud la collection « Grands Fonds » à Cheyne éditeur.Il est directeur artistique du Printemps des poètes depuis avril 2001.

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Ses derniers textes, Philoctète et le Testament de Vanda ont été joués au mois d’octobre 2009, respectivement à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, dans une mise en scène de Christian Schiaretti, avec Laurent Terzieff et au Théâtre du Vieux-Colombier, avec Sylvia Bergé dans une mise en scène de Julie Brochen.
Il publie chez Cheyne éditeur depuis plus de vingt ans tous ses recueils de poésie. Son œuvre poétique lui a valu le prix Théophile Briant en 1978, le prix Maurice Scève en 1981, le Prix Antonin Artaud en 1984, le prix Guillaume Apollinaire en 1994 et le grand prix du Mont Saint-Michel pour l’ensemble de son œuvre en 1998. Il a reçu en 2006 le prix Max Jacob pour son recueil « Lettre à la femme aimée au sujet de la mort » et en 2010 le Prix international de Poésie Lucian Blaga à Cluj (Roumanie).



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