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Jean Giono

La « trilogie de Pan »

La « trilogie de Pan » comprend « Colline » (1929), « Un de Baumugnes » (1929) et « Regain » (1930) et marque les débuts de Giono en littérature. Ou du moins dans la publication.



« Colline »

Au pied de la montagne de Lure, Giono dessine une géographie en partie imaginaire où il installe des hameaux perdus, dont les Bastides blanches et sa douzaine d’habitants, soit quatre maisons situées autour de la fontaine du village. Parmi eux, Janet, le plus vieux, alité et mourant, sourcier qui fait un peu figure de sorcier, et qui commence à délirer – les autres disent qu’il « déparle ». Un des paysans, Jaume, considère dans un premier temps qu’il s’agit d’une sorte de sage, un homme dont les paroles énigmatiques doivent recéler un secret ou au moins un certain savoir quant aux puissances à l’œuvre dans le monde. Il n’en demeure pas moins inquiétant quand il les évoque. On sent alors la peur monter…
Autre personnage peu ordinaire, Gagou, le simple d’esprit qui contribue à l’atmosphère surnaturelle du roman.
Les événements sont anodins (la venue d’un sanglier, le passage d’un chat noir) ou importants (la fontaine cesse de couler, une petite fille tombe malade, un incendie ravage la colline), mais sont tous interprétés par les habitants comme des signes prémonitoires : ils ont à expier leur méfaits contre la nature, cette force obscure et sauvage, sourdement hostile, incernable mais qu’on pressent partout et qui est en fait le personnage principal du livre.
Les malheurs qui s’abattent bientôt sur le hameau sont alors considérés par ces paysans superstitieux comme autant de sorts jetés par le vieux Janet dont son gendre et Jaume sont convaincus qu’il est en complicité avec les grandes forces paniques. Ils vont donc décider d’abréger son agonie pour le faire taire.
A la fin de ce roman aux accents mythologiques, quand tout rentre dans l’ordre, que la fontaine coule à nouveau, que le feu est vaincu et la gamine guérie, le sanglier réapparait et cette fois, on parvient à l’abattre.
Le réalisme de cet univers provençal se conjugue donc avec les interprétations surnaturelles des personnages auxquelles Giono laisse libre cours. Ainsi se développe ce « réalisme merveilleux » qui, allié au style emprunté à ce que Giono dit être le parler des paysans de ce pays, constitue l’originalité de la trilogie.

« Un de Baumugnes »

C’est dans ce même monde rural que se déroule l’amour empêché qui lie Albin, ouvrier agricole venu du lointain village de Baumugnes, à Angèle, la fille de la ferme la Douloire, au bord de la Durance. Le roman est aussi construit sur une histoire d’amitié, celle entre Albin, homme droit au cœur pur, et Amédée, également ouvrier agricole, le narrateur auquel l’auteur emprunte son langage truculent.
Les deux hommes, qui se louent de ferme en ferme, ont sympathisé dans une taverne et Albin a confié qu’il était amoureux d’une jeune femme à peine entrevue, Angèle, qu’un de ses compagnons, Louis, un Marseillais de mauvaise vie, a séduite, puis emmenée à la ville et prostituée.
Devant la peine profonde du paysan de Baumugnes, dont « le malheur est autour de lui comme une ruche de guêpes », Amédée décide d’en savoir plus sur le sort de la jeune fille en se faisant embaucher à la Douloire, où il est d’abord mal reçu par le père, très ombrageux, mais apprécié par la mère, plus amène. Les parents de la fugitive portent sur leurs épaules la « faute » de leur fille, sans jamais en parler, mais Amédée devine bientôt que la jeune femme est revenue, que ses parents la séquestrent, et qu’elle a probablement un enfant. Il part en avertir Albin, qui veut dès lors la trouver et en faire sa compagne, là-haut à Baumugnes. Il parvient à repérer la cache, entre en contact avec Angèle à laquelle il explique son projet, puis la libère avec son enfant, aidé par Amédée. Mais celui-ci, qui parvient à désarmer le père au moment où il surprend les fuyards, comprend que le vieux va se suicider. Tous souhaitent un meilleur début, plus franc, pour leur amour. Ils reviennent à la ferme où le père renonce à user de son fusil et finalement les écoute.
Quelques temps plus tard, le narrateur raconte qu’il est repassé par la Douloire, y découvrant l’enfant qui a grandi et est pour quelques jours chez ses grands parents, tandis que ses parents sont dans les champs, à Baumugnes.
« Un de Baumugnes » est ainsi le roman de la pureté, qui gagne contre les préjugés : le père cède face à l’évidence de l’amour. Du monde rural aussi, contre la ville et sa morbidité, celle d’un Louis par exemple. De la volonté enfin, et de l’entêtement à vouloir être heureux, contre la fatalité des obstacles et des conventions sociales.
Ceux de Baumugnes sont les descendants de parias auxquels ont avait coupé la langue avant de les contraindre à l’exil. Ils se sont forgés avec la nature, dans un monde rude, élémentaire, et avec le secours de ces harmonicas dont ils ont usé pour communiquer. On est là dans un mythe inventé par Giono pour évoquer un type d’hommes. « Baumugnes, c’était un endroit où on avait refoulé des hommes hors de la société. On les avait chassés ; ils étaient redevenus sauvages avec la pureté et la simplicité des bêtes. Ils n’étaient pas compliqués ; ils étaient sains, ils étaient justes… » On notera que c’est en jouant du fameux harmonica qu’Albin entre en communication avec Angèle et la charme, au sens fort, comme il trouble avec sa musique le cœur de toute la maisonnée. L’harmonica de ceux de Baumugnes est un peu la flûte de Pan…

« Regain »

Comme le titre de ce roman à la fois sensuel et pudique l’indique, le thème ici est celui de la renaissance : d’un village, celui d’Aubignane où il ne reste plus qu’un habitant, Panturle ; de l’espoir après qu’il a trouvé femme et lui a fait un enfant.
Le roman débute avec le départ du vieux Gaubert qui se retire chez son fils. La solitude devient plus pesante pour les deux qui restent, Panturle, chasseur et célibataire dans la force de l’âge, et une vieille veuve, la Mamèche. Celle-ci part à son tour pour lui chercher une femme. On comprendra plus tard qu’elle y est parvenue par un stratagème, avant de mourir…
Le village est isolé : pour rejoindre le reste du monde, il faut traverser un immense plateau où l’on ne rencontre que le vent. Celui justement que doit traverser Gédémus, un rémouleur, dont la carriole est tirée par une jeune femme, Arsule, qu’il a recueillie. Il leur faut plusieurs jours franchir l’étendue déserte, mais ils sont détournés de leur chemin par une forme indéfinie et gesticulante qui semble les poursuivre. C’est ainsi qu’apeurés, ils passent à Aubignane. Panturle, honteux de lui-même, ne se montre pas mais les suit. Il tombe dans un trou d’eau dont le rémouleur et la jeune femme le sortent, inconscient. Quand il revient à lui, Arsule le veille tandis que le rémouleur dort. Elle se donne à lui et il l’emmène dans sa maison.
Panturle, qui n’est désormais plus seul, retrouve foi dans la terre et décide de la féconder en y semant du blé. Le chasseur devient agriculteur, Arsule fait revivre la maison. Les récoltes sont bonnes et permettent d’acheter des outils et des habits. Cet exemple incite une deuxième famille à s’installer à son tout à Aubignane. Le village revit.
La nature, les vastes espaces, sont encore très prégnants dans ce troisième roman du cycle de Pan où les plateaux désolés, sans un arbre ni une ferme, imposent l’horizontalité des déserts. Mais l’homme y est plus présent et finit par y imposer une sorte de verticalité prométhéenne, jusqu’à la dernière page où Panturle apparait comme une colonne plantée en terre. Le labeur, l’amour et l’amitié tiennent la sauvagerie en respect – celle de la nature comme celle que l’on porte en soi - et œuvrent à une résurrection dont Giono avait sans doute souvent rêvé lorsqu’il avait découvert, quelques années plus tôt, les villages désertés de Haute-Provence.

Michel Baglin



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mercredi 16 septembre 2015, par Michel Baglin

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Jean Giono

Né à Manosque le 30 mars 1895, Jean Giono est mort le 9 octobre 1970 dans la même ville.

Il est le fils unique de Jean-Antoine Giono (1845-1920), un cordonnier anarchiste d’origine piémontaise et de Pauline Pourcin (1857-1946), d’ascendance picarde par sa mère et provençale par son père.
La famille a de maigres revenus et en 1911, Giono doit interrompre ses études pour travailler dans une banque.
En 1915, il est embarqué dans la grande boucherie du premier conflit mondial. Il voit ses amis tomber à ses côtés et lui est gazé. De cette expérience terrible, il tirera plus tard un roman, « Le Grand Troupeau » et surtout un engagement en tant que pacifiste convaincu.
Il lit beaucoup, s’imprègne des mythologies grecques et romaines qui marqueront son œuvre, à commencer par le premier roman qu’il écrit, « Naissance de l’Odyssée » (qui ne sera publié qu’ultérieurement). « Colline est son premier livre publié, qui ouvre la Trilogie de Pan, et reçoit un bon accueil.
En 1929, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture. « Que ma joie demeure » en 1935 lui vaut un grand succès.
A la suite d’une randonnée avec des amis sur la montagne de Lure, il crée les Rencontres du Contadour, qui se poursuivront jusqu’en 1939. Son engagement pacifiste s’y confirme, il écrit « Les Vraies Richesses » .
Face aux menaces d’une nouvelle guerre, il écrit « Refus d’obéissance », « Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix », « Recherche de la pureté » , etc.
L’utilisation de sa pensée par Vichy, notamment le retour à la terre ou à l’artisanat, lui vaut après guerre, d’être accusé d’avoir collaboré (alors qu’il a caché des réfractaires, des juifs, des communistes) et il est emprisonné en septembre 1944. Il est libéré en janvier 1945, sans avoir été inculpé.
Dans les années qui suivent, Giono publie les œuvres de sa "seconde manière", notamment « Le Hussard sur le toit » (1951), il est bientôt considéré comme un des grands écrivains français du XXe siècle. En 1954, il entre à l’Académie Goncourt.
Pour autant, il reste engagé contre les guerres et soutient le comité créé par Louis Lecoin pour un statut des objecteurs de conscience, aux côtés de Camus, Breton, l’abbé Pierre.
Il est emporté par une crise cardiaque le 9 octobre 1970 dans sa maison.



Présentation de Pan

Il s’agit d’un court texte où Giono évoque son attachement au pays de Manosque, sa découverte des collines lorsqu’il était enfant, le parler des paysans et, surtout, ce que sont les grandes forces paniques, cette notion primordiale chez lui d’appartenance à la terre. De rapport des hommes au monde dont ils sont partie prenante.



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