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Jacques Canut

« La Vie en blues »

Dans le titre de ce recueil s’inscrit déjà toute la démarche poétique de Canut, qui n’a renoncé ni aux prestiges du monde sensible ni à ceux du langage. Sa poésie procède du quotidien et en appelle à la communauté des gestes et des émotions les plus humbles. Elle ne cesse de revendiquer son appartenance à « la vie ». Mais elle sait tout autant qu’elle est chant, flux de mots et d’images dynamisés par une écriture, un rythme, un ton qui la gouvernent et l’engendrent. La vie, certes, mais sur un mode. La vie « en blues ».

La démarche n’est pas neuve pour Canut. Dans « Asile-phare du vertige », « Parenthèse-rêve » ou « Transhumances », il laissait volontiers les glissements de sens fertiliser une image qu’on pouvait a priori donner pour « réaliste ». Avec « Un faune en liberté  », le procédé devenait plus évident encore. Jouant du registre érotique – on ne peut plus suggestif et sensuel – Canut conjuguait ses poèmes aux modes les plus divers, mariant le vocabulaire de l’amour physique à ceux, multiples et inattendus, que proposent tous les registres de l’activité humaine. Ce qui se tramait ainsi ne ressortissait pas à ces trop fameuses « tranches de vie » ni même à une défense et illustration d’un « art d’aimer », mais s’apparentait plutôt à une euphorie, la joyeuse santé du vocabulaire et de l’intention érotique contaminant de proche en proche toutes les images du poème pour enrichir le domaine du possible poétique selon une démarche que n’auraient pas reniée les surréalistes. Comme si l’aventure des corps exigeait en retour celle des mots.

Soleils intimes

Cette fois, Canut joue mezza voce. Lumières douces et ombres fondues, érotisme discret, mélancolie et sérénité mêlées, « La vie en blues » se tient dans la tonalité des clairs-obscurs. Ici comme ailleurs, l’image est essentielle. La syntaxe semble se rompre pour la laisser éclore, le rythme lui ménage des escales, la typographie des aires de silences. Bien qu’elle s’ouvre au jeu des échos, elle demeure comme un court-circuit qu’un hasard provoque entre regard et mémoire : une impression, une observation ravivent un souvenir et amorcent ce repli sur soi à partir duquel s’enclenche la petite musique de la mémoire et du poème.
Impressionnistes, les images de Canut cherchent dans les menus faits divers du quotidien plus que l’occasion ou le prétexte du poème : un pont, une trouée vers l’autre, le lecteur. « Les loups violent la porte des mémoires », les images aussi. Et, pour être constitué de mots, le poème ne l’est pas moins, pour chacun de nous, des émotions, des souvenirs qu’ils ressuscitent, des soleils intimes qu’ils rallument et qui nous sont communs.
En cela, Canut demeure très proche d’une poésie purement « lyrique » et son poème œuvre en effet à la reconquête de ces territoires intérieurs que nous avons en partage. Mais, à peine croit-on pouvoir s’accrocher à une image transparente, « rassurante », qu’au vers suivant le poème déroute par une brusque échappée verbale pour renouer avec la dynamique d’une logique seulement langagière.
C’est que la poésie se garde au fond de subir la dictature du sens et entend souvent se passer de sa caution. Or la poésie de Canut s’inscrit aussi dans cette vacance des obligations ordinaires et didactiques de la prose pour laisser sa chance et une autonomie relative au Verbe, au flux.

Ce blues qui enchante

Pas plus qu’on ne saurait le faire pour le jeu, le rêve ou le chant (dont elle procède d’ailleurs mais qu’elle excède aussi) on ne peut épuiser la poésie par le commentaire, l’élucidation des « significations cachées ». Le poème n’est pas un message codé à déchiffrer et toute grille de lecture s’avère toujours réductrice, ne serait-ce que parce qu’elle n’explique pas comment, dans le secret de l’écriture et la liberté de la fantaisie, les images et les mots s’engendrent eux-mêmes ni comment une tonalité, un rythme parviennent à orienter une parole, à l’enrichir, voire à la déchaîner. Or sa parole, Canut a choisi de la laisser s’infléchir, s’inventer dans le courant qui la porte et la nourrit, ce blues dont on sait qu’il enchante ce qu’il touche.
Il n’en reste pas moins vrai qu’un poème est plus qu’une juxtaposition fortuite de mots, qu’il suggère et investit des places dans notre imaginaire. Il n’en reste pas moins vrai qu’il émeut et qu’on le lit généralement pour cette raison !
Cette contradiction, cette ambivalence, Canut les assume et illustre à ce titre parfaitement la double exigence de la poésie contemporaine : participer à l’aventure du langage sans cesser d’en appeler à l’univers sensible.
Voilà beau temps qu’il se tient sur cette corde raide. Il témoigne ainsi de l’audace de la poésie moderne (entraîner le lecteur dans l’aventure d’une parole « sauvage », c’est inévitablement accepter le risque de le dérouter et peut-être de le perdre), mais aussi de sa volonté de communication : on ne renonce en effet à la transparence du langage prosaïque que parce qu’on le croit nécessaire pour dire plus, ou mieux, ou avec plus d’émotion et de persuasion ce qu’on ne saurait dire sans forcer le langage usé et convenu qui est notre ordinaire.

Michel Baglin

Préface à « La Vie en blues », (éditions Ressacs) Auch, janvier 83



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vendredi 20 novembre 2009, par Michel Baglin

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Jacques Canut

Jacques Canut est né en 1930 à Auch, où il vit.
Ancien professeur de lettres et d’histoire, il est essentiellement poète, auteur de 95 recueils ou plaquettes (poèmes, aphorismes, humour) et nombre de ses textes figurent dans plusieurs anthologies, ainsi que dans des manuels scolaires (classes élémentaires, collèges).
Jacques Canut est bilingue. Douze de ces recueils écrits en espagnol ont été publiés en Espagne et en Argentine. Deux recueils ont été traduits en allemand et publiés en Allemagne, par Rudiger Fischer (En Forêt éd. Verlag Im Wald. Doenning 6. D93485 Rimbach), cinq ont été traduits en brésilien, deux en murcien.
Jacques Canut est aussi un passionné de rugby, qui fut arbitre, puis délégué financier.
On peut lire une partie de sa bibliographie sur : http://www.verlag-im-wald.de/canut.htm

Ces denières parutions :


« Rencontres » Carnets confidentiels (2009)
« Courtes p(r)oses » Rafael de Surtis (2009)
« Gravillons précédé de Lamentos » Editions de l’Atlantique (2009)
« Le vide-grenier » Carnets confidentiels (2008)

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