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Milan Kundera

« La vie est ailleurs »,
ou le poète en cause

Les poètes ont leurs détracteurs et c’est heureux : ils les aident à se mettre en cause, à se garder peut-être de certains écueils et à repenser leur langage... (les critiques seront toujours plus profitables que les louanges !) Kundera est de ceux-là. Dans mon essai, « Poésie et Pesanteur » (Atelier du Gué), j’’ai insisté sur les malentendus entre poésie et opinion, rappelant que les poètes ne sont pas exempts de tout reproche quant à l’incompréhension qu’ils suscitent. Je reprends ici un extrait de ce livre consacré précisément à la manière dont Kundera met en cause le poète.

Les mythes qu’entretiennent parfois les poètes pour conforter leur pauvre image de marque n’ont pour conséquence le plus souvent que de les rendre ridicules. Ce ridicule, Milan Kundera l’a mis en évidence dans son roman « La Vie est ailleurs » (1973) avec une profonde et décapante ironie. Il y met en scène un jeune homme, Jaromil, qui s’identifie à la figure mythique du Poète et à cet esprit de sérieux qu’elle appelle et dont procède pour une part le totalitarisme. Il « déboulonne » ainsi une statue ou, si l’on préfère, replace cet être, tout occupé à s’essentialiser par la « transcendance » poétique, dans une perspective existentielle : celle d’une quête quotidienne d’identité et de reconnaissance sociale, voire celle d’une fuite de la réalité, d’une « fuite ascendante ».
Le poète se définit ici par son immaturité : « Le poète sait peu de chose du monde mais les mots qui jaillissent de lui forment de beaux assemblages qui sont définitifs comme le cristal ; le poète n’est pas un homme mûr et pourtant ses vers ont l’accent d’une prophétie devant laquelle il reste lui-même interdit ».
Sa recherche des mots ou des assemblages « définitifs » témoigne justement de son incapacité à accepter et à habiter le réel et de son « angoisse face au monde adulte de la relativité où il est englouti comme une gouttelette dans un océan d’altérité ».

Refus du relatif, de la pluralité, de l’âge d’homme

Jaromil fait l’expérience douloureuse de la dualité : « en bas, là où il vivait sa vie quotidienne, où il allait en classe, où il déjeunait avec sa mère et sa grand-mère, s’étendait un vide inarticulé ; mais en haut, dans ses poèmes, il posait des jalons, plantait des poteaux indicateurs avec des inscriptions ; ici le temps était articulé et différencié ». L’exercice de la poésie n’est plus alors pour lui que la recherche d’un « paradis moniste d’unité et d’harmonie », l’expression du désir d’un retour au ventre maternel et du refus du relatif, de la pluralité, de l’âge d’homme. Cette immaturité s’accompagne d’un orgueil secret : « Je suis un grand poète », s’écrie Jaromil, « je sens ce que les autres ne sentent pas ».
L’univers de la poésie est donc celui du mensonge, de la comédie, du masque, les mots ne servant qu’à tricher avec le monde : « C’est son autoportrait que le poète peint avec ses poèmes ; mais de même qu’aucun portrait n’est fidèle, nous pouvons dire sans nous tromper qu’avec ses poèmes, il rectifie son image. Rectifie ? Oui, il le rend plus expressif, car l’imprécision de ses propres traits le tourmente, il se trouve lui-même brouillé, insignifiant, quelconque ; il cherche une forme de lui-même ; il veut que le révélateur photographique des poèmes affermisse le dessin de ses traits. Et il le rend d’autant plus expressif que sa vie est pauvre en événements ». Par ses poèmes, Jaromil prétend se traduire dans un monde autre. Car « la poésie est un territoire où toute affirmation devient vérité (...) Le poète n’a besoin de rien prouver ; la seule preuve réside dans l’intensité du sentiment ».

Aspiration à l’ordre

Une telle pratique de la poésie et du lyrisme conduit Jaromil à déclamer des poèmes à une fête de la police et bientôt, dans un souci de reconnaissance, à pactiser avec le pouvoir stalinien, pour être entendu. Du même mouvement, il adopte le vers régulier et la rime, révélant ainsi que sa quête poétique était aussi aspiration à l’ordre : « La rime et le rythme possèdent un pouvoir magique : l’univers informe enclos dans un poème en vers régulier devient d’un seul coup limpide, régulier, clair et beau. Si dans un poème, le mot mort se trouve à l’endroit précis où, au vers précédent, a retenti le son du cor, la mort devient un élément mélodieux de l’ordre. Et même si le poème proteste contre la mort, la mort est automatiquement justifiée, du moins en tant que thème d’une belle protestation. Les os, les roses, les cercueils, les blessures, tout dans le poème se change en ballet et le poème et le lecteur sont les danseuses de ce ballet. Ceux qui dansent ne peuvent évidemment pas désapprouver la danse. Par le poème, l’homme réalise son harmonie avec l’être, et la rime et le rythme sont les moyens les plus brutaux de cette harmonie ».

Le lyrisme en cause

On peut bien sûr ne voir dans la charge de Kundera que la critique d’une certaine conception de la poésie, ou d’une certaine poésie, mue tout entière par le double désir de fuir le réel et de composer une image factice de soi-même. Il me semble pourtant que le langage poétique lui-même est ici l’objet d’une critique globale : il favorise la mauvaise foi quand il ne la suscite pas, il permet de tricher.
Car si le roman s’annonce d’emblée comme fiction (« mentir-vrai »), la poésie (lyrique, du moins) se donne, elle, comme expression d’une subjectivité. Par son fonctionnement même (voir l’importance de la justesse de l’image), elle implique une quête de la vérité des émotions, des sensations. Mais elle crée du même coup la possibilité (et la tentation) de la fausseté. Le poète de Kundera demande d’ailleurs au poème moins de lui apporter la gloire que l’existence, c’est-à-dire la reconnaissance, par autrui, de son être — cet être si incertain qui ne prend forme que part la transmutation en Poète.
Heureusement, l’inauthenticité est fatale à la poésie. Telle une confession qui perd tout intérêt si elle n’est pas véridique, la poésie ne saurait longtemps assurer une communication réelle si elle ne procède de la volonté d’atteindre cette justesse qui autorise un peu de complicité et de fraternité dans « l’océan d’altérité ». Jaromil, pour devenir le Poète, doit trahir la poésie et la réduire au silence.

Michel Baglin. Extrait de « Poésie et Pesanteur » . Atelier du Gué, 1984



Lire aussi :

Milan Kundera : « La Fête de l’insignifiance »

Milan Kundera : « La vie est ailleurs »

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samedi 21 novembre 2009, par Michel Baglin

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Michel Baglin
Poésie & Pesanteur
Essai
Atelier du Gué éd.
160 pages. 13 euros

La poésie pour « réveiller »

« Poésie et Pesanteur » est le titre d’un essai qui entend rappeler que la poésie, embarquée dans les aventures du langage, n’en témoigne pas moins d’un effort de communication entre les hommes. Que le poète pèse sur la terre, avec son corps, sa vie, ses mots, et que le poème, loin de vouloir nous exiler dans le rêve, nous réapprend au contraire la sensualité d’une présence au monde qu’il réactualise.
Cet essai, paru en 1981 à l’Atelier du Gué sous le titre « Les maux du poème », a fait l’objet en 1992 d’une nouvelle édition augmentée, entièrement remaniée, sous le titre « Poésie et Pesanteur.
L’essai s’ouvre sur un pastiche de Bouvard et Pécuchet où je passe en revue – j’espère avec humour – tous les lieux communs discréditant la poésie. Plus loin, j’analyse les raisons de la désaffection du public pour ce genre réputé difficile. Car dans notre univers de médiatisation forcenée, l’image même de la poésie est devenue son principal handicap, parce qu’elle ne correspond en rien à ce que sont sa pratique, son fonctionnement et ses ambitions.
Au premier rang des maux dont la poésie doit pâtir, je place encore volontiers la représentation convenue du poète, qui le voue aux choses « élevées », à l’« ailleurs » onirique, à de bien suspects « dons de voyance » ou à l’inévitable « évasion », à la fuite des contingences ordinaires. Autant l’avouer d’emblée : ma religion est faite sur ce point et j’ai la conviction que la poésie a partie liée avec la pesanteur, qu’elle est parole d’homme, destinée à l’aider à mieux habiter sa planète, plutôt que les étoiles.
Je n’ai pas entrepris de rédiger ces notes avec l’intention d’apporter ma définition de la poésie comme une pierre nouvelle à l’édifice, mais avec le désir de tenter la synthèse de quelques approches, en empruntant à des auteurs tels que Barthes, Caillois, Valéry et bien d’autres.
Je ne crois pas à l’existence d’une poésie « en soi », en revanche la dynamique d’une parole poétique (dont le poème n’est que le lieu de la plus grande cristallisation) m’apparaît comme l’effort de créativité d’un langage voulant se déborder, le moment où le sens parvient à excéder l’énoncé. Ce débordement s’opère par divers moyens (images, polysémie, prosodie, etc.) qui définissent une exploitation poétique de la langue et renvoient le lecteur à sa propre expérience sensible du monde, c’est-à-dire à son corps et à son histoire personnelle. La poésie est donc une parole qui vise moins à enseigner qu’à réveiller, et qu’il faut investir, se réapproprier, pour lui donner voix.

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